« Emblèmes de l'Âme »

Lordess Ananda Teenorag


Titre : « Emblèmes de l'Âme »

Auteur : Lordess Ananda Teenorag

Série : Fire Emblem Three Houses

Genre : Alternate Universe – Fantasy, Frienship, Romance, Family.

Résumé : Les Emblèmes de l'Âme. Les marques précieuses d'êtres à la fois humains et divins. De ceux qui peuvent revêtir la forme magique des Esprits Gardiens Ancestraux. Tels que Flamme, le splendide étalon à la crinière de feu, et, Ambre, le magnifique loup aux prunelles d'or.

Personnage central : Dimitri Alexandre Blaiddyd

Personnages principaux : Felix Hugo Fraldarius, Sylvain Jose Gautier, Ingrid Brandl Galatea. La Maison des Lions de Saphir et quelques membres des Cerfs d'Or, dont Claude Von Riegan et Hilda Valentine Goneril

Soutiens et pairings : Dimitri Alexandre Blaiddyd x Claude Von Riegan A+/S

Autres soutiens et pairings : Sylvain Jose Gautier x Felix Hugo Fraldarius A+/S, Ingrid Brandl Galatea x Ashe Ubert A+/S, Caspar Von Bergliez x Hilda Valentine Goneril A+/S, Annette Fantine Dominic x Mercedes Von Martritz A+/S


Emblème du Lion : Saphir


Clan des Lions de Saphir.

Cœur de la nuit.


Qui es-tu, monstre à deux visages ?

Es-tu l'humain qui suit la bête

Ou la bête qui suit l'humain ?

Sa famille. Ses amis. Ses proches. Les siens.

Il avait beau être celui qui les gouvernait, c'étaient eux qui raccrochaient sa vie à son rôle.

« Tu penses que tu as réparé tes fautes, Dimitri ? »

Non. Pas encore. Pas encore les voix. Pas encore…

Pourquoi fallait-il qu'elles hantent ses souvenirs ?

« Dimitri… Dimitri… écoute-nous… écoute-nous… »

Il grogna.

Les voix ne le quittaient pas. Elles pouvaient s'atténuer, parfois, lorsqu'il allait mieux. Mais elles ne le quittaient pas.

Elles ne le quitteraient jamais.

« Dimitri… Dimitri… ne nous abandonne pas… ne nous abandonne plus ! »

Il gémit – mais ferma son unique œil.

Non, il ne devait pas leur répondre. Il ne devait plus leur répondre. Felix lui avait dit…

« Dimitri ! Tu dois nous venger, tu dois… nous rejoindre ! »

Il se boucha les oreilles. Il ne céderait pas. Il ne céderait pas.

Felix… Ingrid… Sylvain… et les autres… les autres… pour eux, il devait…

« Vous n'êtes… pas heureux ici, avec moi ? »

C'était un moment de faiblesse, comme il en avait tant. Il regrettait de ne pouvoir agir comme le roi qu'il était. Mais ses amis connaissaient tout de lui. Ils savaient sa souffrance, sa douleur, sa folie. Ils savaient le monstre qui l'habitait et n'avaient pas abandonné l'humain qu'il était.

« Je… je ne veux pas vous perdre. Vous êtes trop précieux, tous les deux, pour moi. Je sais… que je ne suis pas un bon roi, mais… si j'ai omis de faire quoi que ce soit, qui fait que vous ne vous sentez pas chez vous, ici… »

« Hé, Dimi. Est-ce que tu m'as écouté, que je t'ai dit que tout était ma faute ? »

Sylvain. Sylvain était – dès lors qu'on passait outre le superficiel et invétéré séducteur – un être d'une générosité sans égale. Capable de se sacrifier sans hésiter pour ceux qu'il aimait. Dimitri le réprimandait souvent sur ses escapades nocturnes, mais, en réalité, il s'inquiétait du peu de considération dont l'étalon faisait preuve envers lui-même. Il connaissait un peu trop ce sentiment, mais refusait de laisser un de ses proches en souffrir.

« Exactement, écoutez-le, pour une fois. Et si vous ne voulez pas l'écouter – ce que je comprends amplement, vu son absence totale de bon sens – eh bien, écoutez-moi. Donc laissez-moi vous dire, en tant que Premier Conseiller, que vous complaire à nouveau dans un abîme de culpabilité n'amènera rien de bon, et, rien du tout. Alors, vous allez cesser de vous questionner sur vos accomplissements, et, accepter le fait que vos amis sont des êtres imparfaits comme tout le monde. Qu'ils doivent parfois, comme vous, faire des erreurs et se remettre en question. Et que tant que personne n'en meurt, eh bien, tout ira bien. Est-ce que c'est bien clair ? »

Et Felix. Felix. Toujours si franc, si incisif. Dur parfois, mais toujours loyal. Un pilier de détermination et de fidélité, capable d'une grande sentimentalité derrière ses airs revêches. Leur relation n'avait jamais été simple, mais elle avait toujours été forte. Depuis leur enfance, où l'enfant au visage baigné de larmes se réfugiait contre lui, jusqu'à leur jour de leur puberté, où l'adolescent avait vu le visage de sa folie et hurlé au monstre. Puis, à leur entrée dans l'Académie… il l'avait ignoré, purement et simplement. De façon très sporadique, car, parfois, il le coinçait au terrain de pratique et le provoquait en duel. S'ensuivait les plus féroces combats d'entraînement qui soient. Lesquels – incompréhensiblement – attiraient du public (dont Sylvain et Ingrid).

« C'est tout ce que vous pouvez faire, phacochère princier ? En garde ! Encore ! »

« Doucement, Felix ! Nous allons finir par nous blesser ! »

« Taisez-vous et montrez votre vrai visage ! »

Felix l'avait haï. Dimitri ne pouvait l'en blâmer, lui-même se haïssait. Pourtant, étrangement, le tempétueux sabreur ne l'avait jamais quitté. Même lorsqu'il errait aux confins de la folie – et sans doute plus loin encore, les yeux d'Ambre le veillaient de leur luisante férocité (sous forme animale, souvent).

Au plus fort de sa démence, il se souvenait pourtant de l'éclat si particulier de ces prunelles.

« Vous avez tantôt les traits d'une bête assoiffée de sang défigurée par la colère, tantôt ceux d'un homme au sourire bienveillant. Lequel est votre vrai visage ? »

« Ne gaspille pas ta salive à poser des questions dont la réponse est évidente. Je suis un peu des deux. »

Ce fut lors d'une crise – particulièrement atroce – que, pour la première fois, leur lien se raccommoda. Après la mort de Rodrigue, le père de Felix.

« … »

Une tornade avait déboulé dans la cathédrale, où il errait sans but, hagard et perdu. Son fidèle conseiller – l'homme qui l'avait autant aimé que haï – le regardait, les yeux flamboyants. Dimitri s'attendait à tout, avec…

« Felix… ? »

« Vous ne devez pas répondre aux voix des morts, phacochère. Vous devez répondre aux voix des vivants… Dimitri ! »

C'était la première fois, depuis des années, que Felix avait employé son prénom. Il avait tourné talon sur-le-champ, mais cela l'avait marqué profondément. Pour cette raison, il n'avait pu écarter ce conseil de son esprit, et, le gardait ancré en lui de toutes ses forces. Dans les moments de joie… comme dans les moments difficiles.

(Il l'avait même fait graver sur son bouclier, en secret.)

« Votre Altesse ? »

Ingrid. Ingrid. Si chevaleresque, si dévouée, si grave. Elle que la mort de Glenn avait amputé d'un fiancé, continuait à cheminer à ses côtés comme le chevalier qu'elle rêvait d'être. Dimitri n'était pas sûr que le roi qu'il était en valût la peine, mais l'homme qu'il était l'accueillait avec reconnaissance.

Avec de tels amis et de tels suivants, comment pourrait-il encore se perdre ?

« Oh, Ingrid. As-tu besoin de quelque chose ? »

Ses amis faisaient continuellement appel à lui pour régler leurs différends. C'était à la fois épuisant et… bienvenu. Après tout, c'était la moindre des choses qu'il puisse faire, pour leur témoigner sa reconnaissance.

« C'est Sylvain… et Felix. »

Il soupira.

« Qu'ont-ils encore fait ? »

« Venez en juger par vous-même. »

D'un air las, il sortit. Et tomba sur une scène habituelle, près du sapin noir.

« Tu es insupportable. Insupportable ! »

Felix vitupérait, montrant les crocs. Sylvain, lui, levait les mains, impuissant. Lorsque le rouquin l'aperçut, il s'approcha de lui en geignant.

« Oh, Votre Altesse ! Vous tombez bien ! Sauvez-moooooi de l'injustice perpétrée par mes meilleurs amis ! Ils m'accusent des pires trahisons du moooooooonde ! Alors que je ne faisais rien de mal en voulant aller… »

L'Intègre soupira, une fois encore.

« Sylvain. Qu'avions-nous dit à propos des sorties en ville ? »

« Hum… qu'il fallait que je fasse attention ? »

« Sylvain. »

« Que je ne devais plus sortir sans avoir consulté au moins l'un d'entre nous. »

Quel comédien, tout de même. Quelle mémoire étrangement sélective. Enfin, que serait leur famille, sans ses capricieuses simagrées ? A côté, le Farouche eut un rictus victorieux.

« Ah, voilà ! C'était ça qu'il avait dit ! Et non, comme tu le prétends, que tu pouvais sortir si tu jugeais qu'il n'y avait aucun danger ! »

« Mais, Fe… »

« Il n'y a pas de 'Fe' qui tienne ! J'en ai assez de te voir regarder en douce vers la ville ! Comme si le fiasco d'avant n'avait pas suffi ! »

« Alors, dans ce cas, viens avec moi à l'auberge ! Ils font une viande à tomber et… la musique est géniale ! Je m'ennuuuuuuie dans les Plaines Glacées. Si tu es avec moi, je sais que je ne ferai rien de mal ! »

« Je… rah, tu sais bien que je n'aime pas la ville et… ! »

Dimitri prit une grande inspiration, puis les interrompit d'un ton austère.

« Vous deux. Taisez-vous. »

A sa grande – et éternelle – surprise, l'Intègre constata que tous ses amis s'étaient tus. Etrangement, à chaque fois qu'il usait de cette voix, tous l'écoutaient. Felix disait que c'était à ces moments-là qu'il agissait comme un roi. Sylvain plaisantait en disant que c'était son charme souverain. Ingrid, quant à elle, lui demandait d'user plus souvent de cette autorité.

« Sylvain. Tu sais que tu dois être plus prudent, car tu ne peux t'empêcher de te mettre dans des situations dangereuses. Tu as besoin d'être encadré par quelqu'un. Felix. Sylvain se comporte ainsi, car il a besoin de s'amuser. Mais c'est toi qu'il aime et c'est sa façon de te dire qu'il aimerait passer plus de temps avec toi. Ingrid. C'est une bonne chose que tu veilles sur eux, mais ils doivent se gérer seuls. Ce sont des grands garçons. »

Les trois compères écoutèrent, silencieux. Puis hochèrent la tête, sans protester. Connaissait leur caractère, Dimitri se disait qu'il était fortuné de posséder la voix. Mais, il était temps de penser aux affaires. Il reprit donc.

« Bien, mes amis. La réunion avec les diplomates de la frontière approche et… »

L'Enjôleur eut un reniflement dédaigneux.

« Youpi. Quelle joie. Une rencontre avec les abrutis suprêmes, qui en ont après le sang des Blaiddyd et le pouvoir de l'Emblème Royal. »

« Sylvain, je… »

Le Farouche étrécit les yeux.

« Pour une fois, je suis d'accord avec l'imbécile qui me côtoie tous les jours. Ils ont personnellement quelque chose contre vous. Ou pour vous, devrais-je dire. Lors de la dernière rencontre, le prêtre vous fixait d'un drôle d'air. On aurait dit qu'il contemplait un gibier. Et je sais de quoi je parle, je suis un chasseur, en tant que loup. »

Ingrid ne disait rien, mais se mordait les lèvres, nerveuse. Dimitri savait qu'elle s'inquiétait, au même titre que les autres. Il continua, avec le plus de calme possible.

« Il est de notre devoir de les rencontrer. J'ai reçu une missive évoquant le traité de… »

Felix le coupa, l'air féroce.

« Dimitri, vous savez bien que c'est après vous qu'ils en ont ! Ce traité n'est qu'un prétexte pour s'en prendre à vous ! Cela me rend malade rien que d'y penser. Vous n'allez quand même pas… ?! »

« Quand bien même, je dois m'y rendre. Les torts que j'ai perpétrés en tant que Sanguinaire doivent être réparés. »

Le silence étreignit l'atmosphère. Dimitri n'aimait pas cela. En tant que roi, il avait des devoirs. Mais, en tant qu'ami… il en avait d'autres. Et ces deux aspects en lui se battaient, sans cesse, dans ce genre de moments. L'étalon roux fut le premier à reprendre la parole.

« Dans ce cas, exit ma sortie. Moi qui rêvais d'assister à la fête qui allait se tenir en ville… »

« Sylvain, tu n'es pas obligé de… »

« Tu plaisantes, Dimi, j'imagine ? Ah, j'oubliais, tu n'as aucun sens de l'humour. Pas question que je te laisse tout seul avec ces vicieux. Si c'était moi, je pourrais m'en sortir, mais toi, tu es trop honnête. Et… »

Un loup renifla de dérision.

« Si c'était toi, Sylvain, on serait tous déjà emprisonnés ! »

« Héééé ! C'est pas gentil, Felix ! »

« Ou morts. » ajouta la Chevaleresque.

« Ingrid, pas toi aussi ?! »

L'Intègre ne put s'empêcher de rire. Ah, ces trois-là. Quels personnages hauts en couleur. Si attachants, si… eux-mêmes. Ils ne changeraient donc jamais, et, c'était bien mieux ainsi. Dimitri était heureux de les avoir, avec lui.


Territoire frontalier.

Quelques jours plus tard.


Finalement, ils étaient… tous venus. Felix, Sylvain, Ingrid… mais aussi les autres Lions de Saphir : Mercedes, Annette, Ashe (si seulement Dedue était là… si seulement). Dimitri avait vraiment les amis les plus fidèles du continent. Et, il le fallait, avec la réunion qui s'annonçait.

« Le Roi Tempête, en personne. Venu pour servir… ou pour se repentir ? »

Aïe, ça commençait bien, aurait dit Sylvain. Mais, autant, en privé, il agissait comme un insouciant compère, autant, en public, il se montrait d'une grande fiabilité. C'était un diplomate d'une extrême habilité, ainsi qu'un stratège de grand talent. Sans la moindre hésitation, l'Intègre s'assit dans le siège proposé et rétorqua.

« Un roi sert ses sujets. Mais il ne s'incline devant personne. »

« N'a de roi que le titre. Mais où donc se trouvent royaume et sujets ? N'a-t-il qu'un sang royal, pour tout sceptre ? »

A sa droite, en tant que Premier Conseiller, se tenait Felix Hugo Fraldarius. Du Farouche il avait, et les crocs, et les attaques. Il prit la parole.

« Si c'est pour insulter notre roi, vous pouvez vous abstenir de parler. Cette rencontre ne présente aucun intérêt pour moi, je vous le dis d'emblée. Et sachez que si ma lame reste toujours aiguisée, c'est pour une bonne raison. »

Le nouveau Bouclier du Roi le protégeait – comme jadis, l'avait fait son père Rodrigue pour feu le précédent souverain. Felix, mon ami. Tu t'es toujours tenu à mes côtés, même quand tu hurlais au monstre et me haïssais. Pour cela, je te garderai toujours près de moi.

« Un sanguinaire monstre de votre genre a de si fidèles amis ? Etonnant. » susurra l'ennemi.

A sa gauche, comme Diplomate Stratège, siégeait Sylvain Jose Gautier. De l'Enjôleur il avait, et le charme, et l'habileté. Il fit un clin d'œil à l'assemblée, s'adressant à elle.

« Fidèles, et, pas qu'un peu. Ça n'a rien d'étonnant. La seule chose qui l'est, c'est la raison de votre… demande de rencontre ? »

Le nouvel Œil du Roi le guidait – comme jadis, l'avait fait le Margrave Gautier pour feu le précédent souverain. Sylvain, mon ami. Tu m'as toujours réconforté, même quand tu batifolais avec les gens et t'oubliais dans les méandres du plaisir. Pour cela, je te ferai toujours confiance.

« La raison de notre réunion, cher Roi Tempête… sont vos agissements passés et le sang versé en votre nom. Nous exigeons réparation, Dimitri Alexandre Blaiddyd, Douzième Souverain du Royaume de Faerghus. »

Derrière lui, comme Capitaine de la Garde Rapprochée, veillait Ingrid Brandl Galatea. De la Chevaleresque elle avait, et la puissance, et le dévouement. Elle se pencha vers lui.

« Votre Altesse. Dois-je… ? »

La nouvelle Lance du Roi l'épaulait – comme jadis, l'avait fait l'illustre chevalier Gustave pour feu le précédent souverain. Ingrid, mon amie. Tu m'as toujours écouté, même quand tu pleurais la mort de ton bien-aimé Glenn. Pour cela, je compterai toujours sur toi.

« Cela ne sera pas nécessaire, Ingrid. Mesdames et messieurs, commençons. »

On les surnommait le Quatuor de Faerghus : la légendaire équipe qui régnait sur le Royaume, capable de mener les entreprises les plus ardues, tant la diversité de leur talents et la complémentarité de leur caractère se conjuguaient à merveille. Un rôle pour chacun, une destinée pour tous.

Roi des Lions à l'œil de saphir,

As-tu un cœur d'enfant sous ta robe blonde ?

L'immense stature de ta force

Ne saurait cacher l'émotion de ta tempête !

Jadis, Dedue le Protecteur se tenait également derrière lui, en tant que vassal. Mais il avait trouvé la mort en le sauvant. La place qu'il avait derrière lui, à côté de la Chevaleresque… ne serait jamais comblée. Dedue, mon ami. Tu m'as toujours protégé, même quand je ne voyais plus que la mort. Pour cela, je ne t'oublierai jamais.

« Roi Tempête. Le peuple de Faerghus réclame son souverain, qui se terre dans les Plaines Glacées. Est-il sourd à ses appels de détresse ? A-t-il oublié les crimes perpétrés de sa lance ? »

Son œil unique le tance.

« Dimitri… Dimitri… te rappelles-tu cet enfant que tu as assassiné ? Penses-tu vraiment qu'il dorme en paix ? »

'Non… non… je n'ai pas voulu… je n'arrive pas à me souvenir… je…'

La souffrance le taraude. Il entend sa voix, il entend leurs voix. Il voudrait tant pouvoir combler le vide de leurs cris, assouvir le désespoir qui dévore leur âme. Pourtant, même lui ne peut atteindre ces fantômes bien trop réels, mais pas assez.

« Un roi ne cessera jamais de penser à son peuple. La distance n'est rien pour celui qui est lié aux siens. »

'Je payerai le prix de ma folie en servant les miens, avec les miens… quitte à en mourir.'

A côté, il sent la mâchoire de Felix se contracter, ses yeux lancer des éclairs. Son ami est tellement lié à lui, qu'il peut sentir son esprit errer dans les méandres de la folie. Du jour de leur enfance où ils jouaient ensemble dans le château, à ce présent où il siège à sa droite comme Premier Conseiller.

« Oh, Roi Dimitri. Roi de Faerghus. Ton peuple crie à ta présence, malgré les atrocités perpétrées. Tu es un monstre sanguinaire qui revêt un visage humain et espère une illusoire rédemption. »

« Il suffit. »

Ce n'est pas lui qui a parlé, mais Felix. Son ami a l'air sur le point de passer leurs interlocuteurs au fil de l'épée. Et, connaissant le personnage, Dimitri sait que c'est réellement le cas. Etrangement, c'est cette émotion meurtrière qui lui permet de se rattacher à la terre. A la réalité. Pour lui-même reprendre.

« Diplomates de la frontière. Vous m'avez demandé audience. J'aimerais que ce soit pour une raison autre que de commenter mes agissements. »

A sa gauche, il entend un reniflement de Sylvain. Il sait que ce dernier approuve la réplique, ricanant intérieurement de leurs interlocuteurs, tout en souriant du plus charmeur battement de cil qu'il soit. Ce n'est pas pour rien qu'on le surnomme l'Enjôleur.

« Vos agissements sont liés à ce que nous pouvons vous proposer, Roi Dimitri. »

Du coin de son unique œil, l'Intègre perçoit son Diplomate Stratège bouger sur sa chaise. C'est à son tour d'intervenir.

« Et… serait-il possible de nous préciser la nature de votre proposition, chers diplomates ? » susurre l'Enjôleur.

Sylvain a toujours possédé une intelligence remarquable. De tous les quatre – et même de toute la meute, il est certainement l'intellect le plus brillant qui soit. Mais il le cache très bien, et, n'utilise ses talents que lorsqu'il en a envie. Les diplomates adverses reprennent la parole, mordant à son appât.

« Le Sang Royal des Blaiddyd est rare et précieux. Vous seul détenez, aujourd'hui, cet héritage, avec l'Emblème Royal du Lion. Si vous prêtiez cette force à notre communauté, le peuple de Faerghus pourrait retrouver la prospérité. Il verra la grandeur de votre dynastie et la valeur de votre être. »

« Je n'ai que faire de ma réputation ou de la gloire. Tout ce qui m'importe est le bonheur de mes sujets. » répond Dimitri, en fronçant les sourcils.

« Il pourrait trouver le bonheur, si vous associiez à nous. »

« Je ne vois pas comment. Je sais que le pouvoir de l'Emblème Royal est conséquent, mais de là à pouvoir assurer le bien-être du peuple… »

Il sent la présence d'Ingrid, derrière lui, stable et protectrice. A n'importe quel instant, elle est prête à intervenir si sa sécurité est menacée. La garde rapprochée intervient généralement peu oralement, pour se consacrer sur le moindre mouvement suspect.

« Songez-y, Roi Tempête. Songez-y. Vous est offerte une chance unique, celle de vous racheter, tout en sauvant votre peuple. Et vos tourments, et vos péchés, seraient… absous. »

Dimitri ne croit pas en la rédemption. Il a souffert pendant si longtemps, et, pendant si longtemps… la vengeance a été son seul point d'ancrage. Rien ne peut effacer les crimes qu'il a commis. Seul un dévouement inexorable, jour après jour… pourrait apporter quelque chose à ses sujets. Pourtant, quelque chose en lui… le tire, telle une tentation. C'est alors qu'une voix suave le ramène à la réalité.

'Sylvain ?'

« Bon, en résumé, ce que vous êtes en train de dire, c'est que vous voulez que Son Altesse s'offre comme pantin à vos manigances. Et gratuitement, en plus. Même pour des gens qui portent le nom de Serpents des Ténèbres, c'est vraiment culotté. »

L'Enjôleur sourit : superbe, charmant, suave. Mais le sourire n'atteint pas ses yeux, si chaleureux, si sincères, avec lui. Fugacement, cette expression lui rappelle un autre homme : un magnifique Almyrois aux prunelles d'émeraude, espiègle et charmeur à souhait. Les diplomates rient.

« Audacieuses paroles pour un homme qui s'offre à ses pairs, Margrave Gautier. Ne donnez-vous pas régulièrement votre corps au premier venu ? »

« Peut-être. Mais j'en retire quelque chose, ne serait-ce que du plaisir. Tandis que vous, dans votre proposition… vous exigez un don sans retour. C'est le schéma typique des manipulateurs. »

« Quelle réflexion pertinente, venant d'un homme surnommé l'Enjôleur. Qui parle par expérience, sans doute. On raconte, Margrave Gautier, que lors de vos voyages diplomatiques chez les Sreng, vous avez partagé le lit de moult femmes guerrières, puis séduit le chef de la tribu principale pour assurer la paix. Y a-t-il en ce monde un corps ou une âme capable d'étancher votre insatiable soif ? Ou est-ce par dévouement envers votre maître ? Peut-être que votre roi et vos amis bénéficient également de vos services… »

Bruit féroce. Un fourreau a claqué contre la table. A sa droite, furieux, le Farouche s'est quasiment levé de sa chaise. Sa voix siffle de colère contenue.

« Je savais que cette rencontre était une perte de temps. Quand je vois et j'entends des choses pareilles, j'ai envie de vomir. Comment osent-ils vous demander cela, Votre Altesse ? Comment osent-ils insulter le Margrave Gautier ? »

Dimitri aussi est remonté. Qu'ils soulèvent les atrocités qu'il a commises, soit. Mais qu'ils insultent ses amis les plus proches, c'est hors de question. Alors qu'il s'apprête à leur donner une formidable leçon, les Serpents se tournent vers son Premier Conseiller.

« Duc Fraldarius. Vous avez les intérêts de votre roi et maître à cœur, n'est-ce pas ? »

« Evidemment. »

Si Dimitri en avait douté un seul instant, ce seul mot – prononcé avec ferveur et sauvagerie – aurait éloigné tous les démons du doute – à défaut d'éloigner les fantômes du passé. Les yeux luisants d'Ambre disaient tout de son lien avec lui.

« Alors, pourquoi ne le convainquez-vous pas du bien-fondé de notre proposition ? Votre maître est tourmenté et impuissant. Il a le pouvoir de changer les choses, tout en étant dans l'incapacité de le faire. Si vous partagiez vraiment sa destinée, vous l'orienteriez sur le chemin le plus adéquat. Vous pourriez l'accompagner dans notre communauté, si vous craigniez pour sa sécurité. Un guerrier de votre calibre et un homme de votre trempe serait le bienvenu. Cette offre s'étend bien sûr au Margrave Gautier, à la Comtesse Galatea et à tous les Lions de Saphir. »

Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre. Sylvain a raison, c'est clairement de la manipulation. Mais alors qu'il s'apprête à intervenir, une ombre se dessine dans son champ de vision.

« Dimitri… Dimitri… n'aimerais-tu pas être utile aux autres, plus que tu ne l'es aujourd'hui ? Si Felix t'accompagnait, tu ne serais pas seul… »

La voix tranchante de son Premier Conseiller le ramène au présent.

« Partout où il ira, j'irai. Aucune permission d'autre que la sienne n'est nécessaire, ses ordres seuls je suis. Mais il ne s'alliera jamais avec des serpents de votre genre. Jamais, tant que je serai en vie. Est-ce bien clair ? »

L'éclat reptilien des yeux adverses le trouble. Il y a quelque chose qui n'est pas naturel, dedans…

« Cela, Duc Fraldarius… ce n'est pas à vous de le dire. C'est à votre roi et maître de le dire. » susurrent les diplomates.

Son œil cligne, hagard. Sa tête tourne. Il doit répondre, mais…

« Dimitri… réfléchis bien. Réfléchis bien. Ne laisse pas passer cette occasion de te racheter… »

Non… pas maintenant. Pas maintenant qu'il doit se prononcer. Pas maintenant.

« Dimitri… Dimitri… »

Pas… maintenant !

« Dimitri ! »

Claquement de fourreau. Felix s'est levé, tendu. Sa mâchoire est contractée à l'extrême, ses muscles prêts à se tendre. Dimitri se rend compte, dans un sursaut de conscience… que c'est lui qui a dit son nom, cette fois.

« Dimitri ! Ne te laisse pas faire ! Bon sang ! »

Il veut lui répondre, il veut faire son devoir. Mais son corps le trahit, son cerveau nage. A côté, Sylvain se rend compte que quelque chose ne va pas. Il reprend la parole, calme et enjôleur.

« Chers diplomates, Son Altesse remet sa réponse à plus tard. Ce n'est pas une chose qui puisse se décider à la légère. Je propose que nous mettions fin à cet entretien pour l'instant et… »

« Pas question, Margrave Gautier. Il doit répondre et il va répondre. Maintenant. N'est-ce pas, Souverain de Faerghus ? »

« Dimitri… Dimitri… »

Il faut… qu'il se concentre…

« Je… »

Nuage…

« Dis oui, Dimitri. Dis oui… »

CLAC !

« Mais qu'est-ce que… ! » s'écrie un diplomate.

Un bruit de bris suspend le sort. La fenêtre a sauté en morceaux. A la place du verre… se tient un renard, au pelage brun nuancé d'or.

Des yeux émeraude, plus profonds que la forêt et plus subtils que l'intelligence.

« … »

Sans mot dire, il saute sur la table de négociation. Puis se tourne vers Dimitri, sans la moindre hésitation. Il tend le museau.

« Vous ? Vous étiez donc… le Souverain d'Almyra ?! »

« Nous nous reverrons encore, très cher prince. Nos destinées… sont appelées à s'entremêler. »

Dimitri connaissait ce regard, espiègle et fin. Jadis, un magnifique Almyrois aux yeux verts côtoyait sa classe, lors de leur temps à l'Académie. Quelque chose de subtil, exotique, mystérieux, l'attirait étrangement chez l'homme. Lors du bal de fin d'année, ce dernier l'avait même invité à danser, après avoir entraîné sur la piste leur professeur ! Il avait été si embarrassé qu'il s'était laissé faire. (A Faerghus, s'il était admis que des personnes de même sexe puissent être attirées l'une par l'autre, il était très rare de l'afficher en public. Manifestement, Almyra n'avait pas les mêmes coutumes…)

« … »

D'un geste maladroit, il leva la main. Et caressa la fine tête du renard.

Merci.

« … »

L'instant d'après, l'animal avait disparu. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Mais l'Intègre avait retrouvé ses esprits.

« L'entretien est fini, Mesdames et Messieurs. »

Le Sanguinaire n'était plus.


De retour vers les Plaines Glacées.

Plus tard.


La petite troupe cheminait vers son territoire natal. A leur tête, Dimitri l'Intègre ouvrait la marche, pensif. Il avait besoin de s'isoler, après de tels événements.

« Claude ? Pourquoi m'entraînez-vous vers la Tour de la Déesse ? Avez-vous quelque chose à me dire, qui ne puisse être entendu d'autrui ? »

« Oh, très cher prince. Si innocent. Mais, oui, j'ai quelque chose à vous dire. A vous, et vous seul. »

L'Héritier de Faerghus était intrigué. Le délégué de la Maison des Cerfs d'Or était… si mystérieux, si aérien ! Insaisissable comme l'air, mais plus rafraîchissant encore. Alors que ce zéphyr l'entraînait vers l'endroit sacré, la légende qui l'habitait lui revint à l'esprit. Ainsi que l'incongru de la situation. Il rougit légèrement.

« Claude, je ne sais pas si nous avons le droit d'être ici… »

« Dimitri. Vous souvenez-vous de la légende qui entoure ce lieu ? »

Le jeune prince sourit.

« Qui ne la connaît pas ! C'est un grand classique. Un jour, une jeune femme rencontra un homme. Ils tombèrent amoureux l'un de l'autre. Depuis, l'on raconte que si deux personnes font un vœu ensemble ici, le soir de la Lune des Etoiles, il se réalisera. »

« C'est une belle histoire. Mais ne la trouvez-vous pas incomplète ? »

« Je ne vous saisis pas, Claude. »

Les yeux émeraude le traversaient de leur sublime mystère. Il y avait quelque chose d'envoûtant, d'attirant, dans ces prunelles magnifiques. Et… de sérieux, en cette heure ?

« Dimitri. En cet instant même… des forces mystérieuses sont à l'œuvre dans l'univers. Parmi elles, de sombres organisations rêvent de s'emparer de cette terre, qui rassemble tant de peuples. Mais les gens ne se rendent pas compte de ce danger. Car des barrières nous séparent les uns des autres. »

« Alors, il faut abattre ces barrières. C'est ce à quoi je m'emploierai, quand je serai Roi de Faerghus. »

Un éclat de surprise avait teint l'émeraude du secret – révélant légèrement le mystère de leur détenteur. Puis, pour une rare fois, le stratège avait souri de tout son visage.

« Il semblerait, très cher prince, que nous soyons faits pour nous entendre. »

Il n'avait, jusqu'alors, guère compris les paroles du renard. Aujourd'hui, il comprenait que Claude avait anticipé la montée des Serpents des Ténèbres. Qu'il avait cherché à comprendre où seraient ses potentiels alliés. Comment il avait réussi à percer ces sombres manigances restait un mystère.

« Dimitri… ne te laisse pas séduire par ce trompeur… il n'en a qu'après ton statut… »

Non… non ! Claude était honnête, il en était sûr. Oui, il était imprévisible… oui, c'était un maître en stratagèmes. Mais quelque chose lui disait qu'il pouvait lui faire confiance. Qu'il devait lui faire confiance. Non, ce dont il doutait… c'était de lui-même. Avait-il pris la bonne décision, en écartant les Serpents ?

« Dimitri, je te défends d'y penser. »

Une voix acerbe le fit sursauter. L'Intègre revint à la réalité. Pour voir son fidèle Premier Conseiller le toiser, l'air mécontent.

« Mais, Felix, je n'ai rien dit ! »

« Je connais cette tête. Tu es en train de te dire que tu es coupable des pires crimes. Que, peut-être, ces satanés hypocrites te donneraient la chance de te racheter. Mais je te défends, je te défends, ne serait-ce que d'envisager leur proposition ! »

Un coup d'épaule corrobora ces dires, alors qu'une touffe rousse entrait dans son champ de vision. Sylvain ?

« Complètement d'accord avec lui ! Au mieux, tu seras leur pantin, Dimi. Ils te transformeront en une machine de guerre, sans âme ni conscience. Ne crois pas qu'ils n'en sont pas capables. On raconte de ces histoires, sur les Serpents des Ténèbres… »

Le jeune roi fronça les sourcils.

« Mais pourquoi semblent-ils particulièrement intéressés par moi ? »

L'Enjôleur eut un air pensif, avant de reprendre.

« Tu as un Emblème Royal. Son pouvoir est supérieur à tous les autres. Les seuls équivalents sont celui de Claude Von Riegan, le Souverain d'Almyra, et, d'Edelgard Von Hresvelg, l'Impératrice d'Adestria. L'étendue de leur pouvoir est encore obscure, mais, selon les dernières recherches… un Emblème Royal aurait le pouvoir d'influer, voire de contrôler les autres. »

« Tu penses qu'ils pourraient contrôler vos propres Emblèmes par l'intermédiaire du mien ? »

« Ce n'est pas si inconcevable. Il y a des rumeurs bizarres, sur l'Empire d'Adestria… comme quoi, l'Empereur des Flammes aurait été le jouet d'expérimentations étranges. Que le Ministre de la Maison Impériale et le Chancelier, surnommés les Deux Joyaux de la Nation, auraient été forcés d'obéir à ses ordres contre leur volonté. »

Le Farouche se mordit les lèvres, découvrant ses crocs. Lorsqu'il faisait ce rictus, le loup se rappelait à lui.

« Hum. Si des hommes comme Hubert Von Vestra et Ferdinand Von Aegir agissent sous l'influence des Serpents, il faut craindre une guerre totale. Ce sont peut-être nos adversaires, mais leur valeur est incontestable. »

Dimitri, lui, voulait en savoir plus.

« Comment expliquer qu'un Emblème Royal puisse influer sur les autres ? Aucun Emblème, à mon sens, ne possède ce genre de pouvoir. »

« C'est une simple hypothèse. » reprit Sylvain, à sa gauche. « Mais… selon les recherches d'Annette, un Emblème Royal ou Impérial domine les autres. Il est celui qui rassemble les autres. Nous sommes tous sous tes ordres, non, Dimi ? »

« Oui. Mais vous êtes mes amis avant tout. »

« Précisément. » intervint Felix. « Nous sommes d'autant plus liés à toi, Dimitri. Ce qui signifie… »

Un éclair de compréhension traversa le jeune roi. Un sentiment glacé envahit son cœur.

« …que nous sommes tous en danger. Vous avez un lien fort avec moi. S'il m'arrivait quelque chose… »

Une bourrade sévère ébranla son épaule droite.

« Il ne t'arrivera rien du tout, puisque nous sommes là. Je suis là. Le Premier Conseiller sert à remettre le Souverain dans le droit chemin, quand il en sort. Ne crois pas que je te laisserai en paix. Jamais, tant que je serai là. »

« Et, en plus, on devait pas se faire une petite fête tous ensemble, Dimi ? C'est pas toi qui avais parlé d'organiser une soirée entre Lions de Saphir ? »

Avec son clin d'œil habituel, l'Enjôleur avait pris la parole, donnant une bourrade sur l'épaule gauche du jeune roi. Ce dernier était décidemment… encerclé par l'amitié elle-même. Felix grinça des dents envers le rouquin.

« Sylvain, tu ne peux pas penser à autre chose qu'à t'amuser ?! »

« Fe, c'est notre roi lui-même qui a suggéré l'idée ! Qui suuuuuuuuuis-je donc pour aller contre ses ordres ? Et le Premier Conseiller devrait connaître cet adage des grands manuels de guerre : 'Les célébrations sont nécessaires au maintien du moral des troupes.' ! »

« Arrête de tout déformer à ton avantage, stupide canasson ! »

« Oh, mon beau loup. Toujours à montrer les crocs, mais c'est pour ça que je t'adore… aïe ! »

De façon prévisible, la large épaule de l'étalon avait de nouveau servi d'aiguisoir pour des crocs. Alors que les deux compères s'apprêtaient à rentrer dans une énième joute verbale, l'Intègre s'immobilisa soudainement, prenant la voix.

« Felix. Sylvain. »

Deux paires d'yeux tournés vers lui.

« Nous organiserons cette fête. J'ai donné ma parole et je la tiendrai. Mais elle se tiendra en sécurité, chez nous. Pas de danger ou de bêtise en perspective. »

Silence. Puis grattement de la tête, de l'Enjôleur.

« Wouah, Dimi. J'ai cru que tu allais proclamer mon exécution, avec ce ton. Tu sais qu'il faut que tu te détendes un petit peu ? »

« Sylvain, même une exécution ne t'empêcherait pas de faire des bêtises. » rétorqua le jeune roi. « Et la Déesse sait pourtant que j'ai réfléchi à des solutions pour les contrer. »

« Et il essaye d'être drôle. Il faut vraiment qu'on retravaille ton humour, Altesse. »

Le Farouche eut un rictus de loup.

« Il peut bien danser la gigue ou raconter des poèmes aux cigales, ça m'est complètement égal. Tant qu'il suit mes conseils. Et qu'il ne nous fait pas boire cette liqueur à notre… grrr, fête. »

Oups. Dimitri ferait mieux de cacher le fait qu'il en avait stocké des tonneaux entiers. Pour changer de sujet, il leva la tête et interpella leur dernière amie.

« Ingrid, sommes-nous encore loin des Plaines Glacées ? »

La sublime aigrette, qui les surplombait dans son envol, redescendit pour lui faire son rapport.

« Deux ou trois jours de marche. Par contre… il y a un animal près des rochers, qui semble nous attendre. »

« Quel animal ? »

« Un renard. »

Ces mots firent pulser son cœur. Accéléra son battement, en une étrange excitation. Et si c'était… lui ?

« Felix. Sylvain. Ingrid. Je vais voir de quoi il s'agit. Restez-là et reposez-vous un peu. J'en ai pour un instant. »

Sans même attendre leur réponse, il s'élança. Même sous forme humaine, ses foulées étaient puissantes et assurées. Mais le renard était rapide… bien plus rapide que lui. A chaque fois qu'il s'approchait… le petit prédateur bondissait avec légèreté, se positionnant hors de sa portée. Puis, lorsque Dimitri s'arrêtait, faisant mine d'abandonner la poursuite… l'animal cessait également sa course, allant jusqu'à commettre l'affront de le fixer du regard. De toute évidence, il n'essayait pas de fuir. Mais de le mener là où il désirait, et, sans doute, de le taquiner.

« Vous êtes toujours aussi espiègle. Mais si je le voulais vraiment, même vous ne pourriez pas m'échapper. »

Dimitri aurait pu abandonner la traque. Rien ne l'obligeait à poursuivre le renard. Mais, au fond de lui, il ne souhaitait qu'une chose : attraper sa proie, la faire sienne. Le prédateur, en lui… appelait son tribut de chasse. Cependant, pour ce faire… il lui faudrait se transmuter. Qu'à cela ne tienne. L'autre le méritait bien.

« Grrrrr ! Que la terre tremble devant mes pas ! Que les montagnes s'inclinent devant ma force ! Je suis Saphir, le Souverain des Plaines Glacées. Je règne en maître sur ces terres plus froides que la glace et plus sauvages que la vie. Quel être sera ma proie ? Qui tombera sous mes griffes ? Lequel d'entre vous me rassasiera ?»

Saphir rugit. Il a faim. Faim d'un désir, que rien ne peut combler. Pas même le sang le plus chaud, la chair la plus tendre, la chasse la plus ardue. Il lui faut manger, dévorer, dominer.

Roi des Lions à la blonde robe,

As-tu un sanguinaire éclat

Dans la pureté de ton œil saphir ?

L'immense sincérité de ton âme

Ne saurait cacher la rage de ta tempête !

Une fourrure brune se dessine. L'odeur… l'odeur de la vie. Il porte… l'odeur de l'Est. L'exotisme sauvage du désert… la ruse vivante du sable. L'émeraude… l'émeraude étincelle. Ses yeux…

« A nous deux… mon ami. Ce sera toi… qui comblera ma faim. »

Le Roi Tempête… se soulève.