« Emblèmes de l'Âme »

Lordess Ananda Teenorag


Titre : « Emblèmes de l'Âme »

Auteur : Lordess Ananda Teenorag

Série : Fire Emblem Three Houses

Genre : Alternate Universe – Fantasy, Frienship, Romance, Family.

Résumé : Les Emblèmes de l'Âme. Les marques précieuses d'êtres à la fois humains et divins. De ceux qui peuvent revêtir la forme magique des Esprits Gardiens Ancestraux. Tels que Flamme, le splendide étalon à la crinière de feu, et, Ambre, le magnifique loup aux prunelles d'or.

Personnage central : Ingrid Brandl Galatea

Personnages principaux : Sylvain Jose Gautier, Felix Hugo Fraldarius, Dimitri Alexandre Blaiddyd. La Maison des Lions de Saphir et quelques membres des Cerfs d'Or, dont Claude Von Riegan et Hilda Valentine Goneril

Soutiens et pairings : Ingrid Brandl Galatea x Ashe Ubert A+/S

Autres soutiens et pairings : Dimitri Alexandre Blaiddyd x Claude Von Riegan A+/S, Sylvain Jose Gautier x Felix Hugo Fraldarius A+/S, Caspar Von Bergliez x Hilda Valentine Goneril A+/S, Annette Fantine Dominic x Mercedes Von Martritz A+/S, Lorenz Hellman Gloucester x Marianne Von Edmund A+/S


Emblème de l'Aigrette : Emeraude


Bordures des Plaines Glacées.

Soirée étoilée.


« Soumets-toi. »

« »

L'énorme patte dorée écrase sa poitrine. Coincé sous la force de l'Emblème des Blaiddyd, il n'a aucune chance de s'en sortir.

« Soumets-toi. Ou… »

Le Roi Tempête rugit, et… autant en emporte le vent. Bah, si Saphir a besoin d'assouvir ses pulsions dominatrices, Maghamir peut bien le contenter. Après tout, il n'est pas là pour s'en faire un ennemi.

« Fort bien. Tu es le plus puissant. Je m'incline. »

Le lion le fixe. Le renard ne bouge plus. Il est indemne, mais dans une posture vulnérable. Patient, il attend que le grand prédateur le libère. Ce dernier gronde, dans une menace.

« A quoi jouais-tu, petit renard ? Tu pensais pouvoir me narguer ? Surpasser ma force ? Ou peut-être n'accordes-tu aucune valeur à ton existence ? »

« Je ne suis pas contre une discussion entre carnivores, très cher roi. Mais cette position est inconfortable. Tu ne t'en rends peut-être pas compte, mais… tu es très puissant. Et je commence à avoir du mal à respirer, avec ta patte. »

Le Sanguinaire le toise, royal. Ses crocs respirent le meurtre. Sa posture exhale la puissance. Tout renard qu'il est, le Madré sait que sa vie est en jeu. A Almyra, on l'appelle Maghamir – l'Aventurier, qui a franchi les Gorges. A Fódlan, on le connaît comme le Génie Tactique, qui a même berné le Funeste, Hubert Von Vestra. Mais le rusé Almyrois sait que ce caprice pourrait être son dernier stratagème. Fort heureusement, le lion desserre son étreinte, rouvrant de nouveau la gueule.

« J'ai faim. Cette course avec toi m'a ouvert l'appétit. Et ta chair ne me satisferait pas. Si tu as toujours envie de te ridiculiser en ma présence, suis-moi. Mais ne me gêne pas dans ma chasse, sinon je te dévore. »

« Oh, c'est trop d'honneur, Votre Majesté. »

D'un bond puissant, le Roi Tempête a franchi le buisson. Il s'est probablement lancé sur la piste de cet élan, que le renard avait repéré bien avant lui. En fait, c'est intentionnellement que le Madré l'a mené ici. Quitte à se faire attraper par le Sanguinaire, autant que ce soit sur la piste d'une proie plus appétissante que lui. Il n'est pas fou, il tient à la vie, malgré tous les risques qu'il prend.

Pourtant, ce risque-là est bien grand. Plus grand que jamais. Non pas parce qu'il risque sa vie, il l'a fait moult fois. Mais parce qu'il risque son cœur.

« Claude, tu es sûr de ton coup ? Je sais que tu as un faible pour les grands blonds tourmentés, mais… ne deviens pas le renard qui se mord la queue. »

« Oh, Hilda. Tu t'inquiètes pour moi. C'est si mignon. Mais tout ira bien, j'ai plus d'un tour dans mon sac. Tu sais, à propos, que Sylvain va essayer de te mettre avec Caspar ? »

Maghamir ne s'en cache pas. Il aime Saphir, que ce soit l'Intègre ou le Sanguinaire. La sincérité débordante de l'homme… la sauvagerie tempétueuse de la bête… deux visages, pour un seul être. Le Souverain de Faerghus n'est ni conventionnel, ni uniforme, malgré sa droite morale et son côté traditionnel. Plus il le côtoie, plus…

« Ne change pas de sujet, patron. Nous parlions de toi et du blondin. Cela fait des lustres… que tu ne t'es pas vraiment intéressé à quelqu'un. Et, à propos, Sylvain est un imbécile, je sais bien mieux draguer que lui. »

« Un imbécile habile et intelligent, malgré tout. Ne le sous-estime pas. Ah, Hilda. L'entremetteuse par excellence. A analyser même son patron. »

« Tu changes encore de sujet. »

Le renard le reconnaît. Il aime les risques, qui le lui rendent bien. A la différence de Sylvain, il en sort gagnant. Mais il n'est pas assez arrogant pour croire que ce sera toujours le cas. Un mauvais calcul, un instant d'hésitation… et toute la ruse du monde peut s'évanouir. Dunes Mystiques, Plaines Glacées, Forêt Emeraude… l'Univers est puissant.

Le spectacle devant lui en est la preuve. Le Sanguinaire – Douzième Souverain de Faerghus – se tient au-dessus de sa proie, la gueule écarlate de sang. Un élan, qui se désaltérait au cours d'eau… n'est plus. Le lion lui a brisé la nuque, d'un seul coup.

Il est mort sans souffrir.

« Qu'as-tu à me fixer ainsi ? » rugit l'observé, qui a senti son regard.

Comme tu es beau, roi à l'allure d'un fauve. Tu as un cœur de lion dans une robe d'or, l'âme d'un roi dans les ténèbres humaines.

« Très cher roi, ne te préoccupe pas de moi. Régale-toi, je ne t'importunerai point. »

Maghamir n'a pas mangé depuis des lustres, mais peu lui importe. Il ne peut risquer d'abandonner le lion, même pour aller lui-même chasser. Car sa propre traque, menée depuis des lunes, n'est pas pour rassasier son estomac, mais son esprit.

« Grrrr ! »

La vie, la mort.

L'amour, la haine.

La guerre, la paix.

Tu es tout.

« Tu… m'invites ?! » s'étonne le Madré.

L'éclair d'un instant, la surprise l'a cloué sur place. Il ne s'attend pas à ça. Sous forme animale, Dimitri perd la maîtrise de son cerveau supérieur (d'après ses observations). Il est même probable qu'il ne se souvienne de rien, une fois sa forme humaine reprise. Alors, qu'il le laisse partager son repas, c'est…

« J'ai pitié de ta forme famélique. Si tu t'écroules de faim après avoir réussi à me suivre, cela me contrariera. Alors mange, et, ne me dérange pas. »

Il ne se fera pas prier plus longtemps.


Bordures des Plaines Glacées.

Le lendemain.


Qui l'eût cru. Réussir à passer la nuit avec le Souverain de Faerghus. Peu de gens pouvaient de vanter d'un tel exploit, car sa chasteté était aussi célèbre que sa puissance. Mais le Sanguinaire avait refusé de le laisser partir une fois le repas terminé. Il s'était allongé près d'un sapin dru, puis, d'un geste de la patte, avait ramené le renard contre son flanc. A chaque fois que ce dernier avait fait mine de se lever, il avait férocement grogné. Résultat : le petit carnivore avait été contraint de passer la nuit contre ce brasier vivant. Non qu'il s'en plaignît. Il avait un faible pour les grands blonds sincères et tourmentés. Par contre, la situation matinale allait être difficile à expliquer.

« Claude ?! Mais… que faites-vous donc là ?! »

Ah, comme prévu, Dimitri ne se souvenait de rien une fois sa forme humaine reprise. C'était à la fois très intéressant et… fort dommage. Enfin, Claude allait devoir lui donner quelques justifications sans traumatiser sa souveraine pureté. L'Intègre avait beau ne faire qu'un avec le Sanguinaire, c'était aussi deux personnalités royalement différentes.

« Oh, très cher roi. Au risque de paraître arrogant, vous ne m'avez pas laissé partir la dernière nuit. Merci pour le repas, cependant. »

La tête de l'Intègre valait le détour.

« Que… je… ne me dites pas, Claude, que… j'ai commis un… indécent impair ? »

Indécent impair ? Oh, comme le blond était charmant. Si prude. Mais bon, Claude n'allait pas le traumatiser plus que nécessaire.

« Ne vous inquiétez pas. Vous ne n'avez rien fait à part me nourrir et me laisser dormir contre vous. Et, je vous ai bien titillé lors de ma course, juste avant. »

« Ah, je m'en souviens, maintenant ! En rentrant de la rencontre diplomatique, j'avais vu un renard aux yeux émeraude… je me doutais qu'il s'agissait de vous. Et je vous ai poursuivi… »

Phrase en suspens. Silence partagé. Puis le blond rougit jusqu'aux oreilles, balbutiant de confuses excuses.

« Je suis désolé… je suis désolé, Claude ! Je n'aurais pas dû… j'ai été inconvenant… je suis si confus… ! »

Sa tête valait le détour. Même si Dimitri n'avait pas dépensé tout l'air de ses poumons à déclamer son manque de politesse (concept tout à fait risible), le Madré aurait deviné le cours de ses pensées rien à qu'à son expression. Point besoin n'était d'être renard pour les saisir.

« Allons, Dimitri. Je vous en prie, ce n'est pas de votre fait. Je vous le répète, c'est moi qui vous ai poussé à me courser. »

« Quand bien même… »

Le souverain blond était si mortifié que son confrère prit pitié, changeant de sujet.

« Mon très cher roi. C'est un plaisir de passer du temps avec vous, mais… je crains que vos amis ne s'inquiètent, si je vous retiens plus longtemps. Aussi… »

Une main saisit son poignet. L'Almyrois frémit. Quelle puissance. Quelle… virilité.

« Claude, ne m'en veuillez pas de ma franchise, mais… que faisiez-vous ici ? Pourquoi m'avoir aidé lors de mon entretien avec les diplomates de la frontière ? »

Dimitri l'Intègre l'interrogeait de son œil bleu, si sincère, si honnête. Claude le Madré connaissait les plus raffinés stratagèmes qui fussent. Il avait étudié les traités de guerre, parcouru les ouvrages d'histoire, exploré l'esprit sous toutes ses formes. Sa ruse avait même piégé Hubert Von Vestra, le Funeste… un des plus grands stratèges de leur époque, au service de l'Impératrice d'Adestria. Pourtant, face à la pureté saphir de son pair, il sut qu'aucun stratagème ne pourrait le sauver.

« Hum, pourquoi je vous ai aidé ? Mais la réponse est très simple. »

Hilda avait raison. Il jouait son cœur, et, à la différence de sa vie… l'issue était bien plus incertaine que la mort. Il fallait danser. Flirter. Titiller. Jouer d'espièglerie… pour amener le lion dans ses filets. Caresser l'horizon… d'une attirance encore secrète.

« Parce que j'y trouve mon intérêt, très cher roi. » susurra-t-il, tout près de son oreille.

La rougeur revint teindre les joues de son confrère, mais la confusion habitait le bleu de ses pensées.

« Mais… quel intérêt, Claude ? Dans les circonstances actuelles… mon royaume ne peut rien vous apporter. Je ne peux rien vous apporter. Vous êtes un habile dirigeant. Vous savez cela mieux que quiconque. »

« Oh, Dimitri. C'est tellement charmant de vous voir essayer de deviner mes intentions. Tellement charmant. »

L'Intègre était sans doute trop honnête, pour se laisser prendre aussi facilement. Bien, qu'à cela ne tienne. Claude Von Riegan était patient, très patient. Aussi patient que rusé. Il pencha la tête sur le côté, l'air charmeur, avant de reprendre.

« Bien. Je vous dirai peut-être la raison qui me pousse à agir ainsi… si, en échange, vous acceptez une chose. »

« Laquelle ? »

La main fine du renard s'éleva, se saisissant fugacement d'une mèche blonde.

« Retrouvons-nous. Vous et moi. A la prochaine lune, au même endroit. »

Le lion frémit, mais ne s'écarta pas. L'autre n'était pourtant qu'à quelques centimètres de lui.

« Une rencontre… diplomatique ? » interrogea le blond.

Si… innocent. Si… touchant. Claude pourrait s'y faire, c'était sûr.

« On peut dire cela. » souffla-t-il, dans une once de douceur, un manteau d'espièglerie.

Et de filer prestement, laissant le Souverain de Faerghus fort confus.


Plaines Glacées.

Clan des Lions de Saphirs.

Plus tard.


Ingrid Brandl Galatea était, par bien des abords, une femme soucieuse. Perpétuellement soucieuse, même. Avoir pour proches les trois hommes les plus têtus du continent, chacun à leur manière, était taxant pour le mental. C'était une famille de cœur à la fois terrifiante et incroyable. A commencer par Sylvain Jose Gautier, qui semblait être né pour la contrarier.

« Aïe aie aïeeeeeuuuhh ! Mais pourquoi, Ingrid, tu me frappes ?! J'ai rien dit, j'ai rien fait de mal ! »

« Sylvain. Tu es le Stratège Diplomate. Tu ne peux pas espionner ton roi ! »

Il n'avait pas compris, apparemment, que si Dimitri partait seul, c'était qu'il avait besoin d'espace vital. Non, plutôt, il faisait exprès de ne pas comprendre.

« Mais Ingrid, je dois veiller à sa vie sentimentale ! Imagine, s'il avait offert une dague à Claude… »

« Ça ne te regarde pas ! »

« Bien sûr que si ! Claude n'est pas de Faerghus, il ne connaît pas nos coutumes… imagine, s'il avait interprété ça comme une déclaration de guerre ! »

Comment pouvait-il toujours se trouver une excuse, pour n'en faire qu'à sa tête ? D'autant plus qu'elle était loin d'être mal faite. C'était terriblement frustrant de savoir à quel point son intellect était brillant. Il était capable de saisir des concepts ardus et de décrypter des stratégies avec une facilité déconcertante, qu'aucun d'entre eux ne pouvait espérer égaler. Alors, pourquoi s'obstinait-il à gâcher ses capacités ?

« Le phacochère est aussi incompétent en romance qu'un nouveau-né. Il est capable de ruiner la perfection même. »

Et parlons-en, de l'autre, son éternel compagnon. Le Farouche. Aussi diplomate qu'un caillou, plus têtu encore qu'une mule. Et encore, un caillou ne parlait pas, une mule pouvait être appâtée. Mais lui, c'était autre chose.

« Toi, Felix, tu es mal placé pour parler ! Sylvain et toi, vous êtes encore pire que lui ! »

« Répète un peu ça, Ingrid ?! » gronda le loup.

« On peut pas faire pire que Dimitri, tu sais. » soupira l'étalon.

Ingrid ne pouvait nier que leur roi et ami était un cas, mais, au moins, il avait le respect des traditions. On ne pouvait pas en dire autant de son conseiller et son diplomate, si compétents fussent-ils. Si seulement Dimitri disciplinait un peu plus ses suivants, ils auraient certainement tous moins d'ennuis.

« Mais qu'est-ce qui se passe ici ?! »

Quand on parle du lion…

« Sylvain. Espionnage. Dague. » lâcha-t-elle.

il montre le bout de ses crocs ! Et rugit.

« Encore cette histoire de dague ?! Sylvain… Sylvain. »

Ce qui eut, pour conséquence, de faire couiner le coupable. Bien fait, tiens.

« Votre Altesse, je vous en prie. Ne me regardez pas comme ça. Je ne pouvais pas vous laisser dans cette situation… »

Leur chef se massa le front, en fermant les yeux.

« Que faites-vous là, d'ailleurs ? Je vous avais donné quartier libre, pour vous reposer. »

Ce fut alors que le roux s'avança, sans hésiter.

« Ce qu'on faisait ? Mais on veillait sur toi, Dimi… »

Et voilà le pire. Sylvain était peut-être le plus insupportable des étalons de la terre, mais derrière ses façades séductrices et ses bêtises à répétition, c'était… un véritable ami. Si altruiste, si généreux. Un homme sur qui on pouvait réellement compter…

« …et sur ta vie sentimentale ! Alors, Claude t'a proposé un rencard ? Tu ne lui pas offert de dague, j'espère ? » sourit l'Enjôleur, avec un peu trop d'intensité.

…ou un sacré manipulateur, comme on voulait. Qui n'arrêtait pas de se mêler de ce qui ne le regardait pas.

« C'est ça que vous vouliez savoir ?! » rugit le lion, excédé.

« Que Sylvain voulait savoir. » glissa le loup, avec un rictus narquois.

« Bande de lâcheurs ! » gémit l'étalon, qui battit en retraite.

Pas assez vite, cependant, pour éviter de se faire attraper par leur souverain.

« Sylvain ! J'en ai assez de toutes ces simagrées ! Tu vas t'entraîner avec moi, et maintenant. C'est un ordre de ton roi ! »

« Mais pourquoi toujours moooooooi ?! »

Et de se faire traîner vers leur terrain d'entraînement, avec des gémissements trop pathétiques pour être réels. Oh, il allait recevoir une bonne correction. Personne n'avait jamais pu dominer Dimitri, même sous forme humaine. Sa force était juste exceptionnelle.

« Bon, Dimi, j'ai une dernière volonté. »

« Quoi donc ?! »

« C'était bien, le rencard avec Claude ? »

Oh, qu'ils étaient épuisants. Sylvain, avec ses perpétuelles âneries. Felix, avec son obstination sauvage. Et même Dimitri, avec sa morale excessive. Heureusement, ses rendez-vous quotidiens avec un jeune archer allégeaient son fardeau.

« Et la dame chevalier dit à son souverain : « Ô mon roi ! Que ne puis-je dire à l'homme ce que je ne dis point à mon maître ? La vassale n'est plus que servante, à présent. Et je voudrais être votre amie, vous qui ne regardez que votre devoir. » Vaillante elle était, sincère encore plus. »

Ashe Ubert, l'Aimable, contait avec tant de passion ses histoires préférées, que quiconque l'écoutait se trouvait happé dans une légende. Il les choisissait avec tant de talent, que tout auditeur devenait protagoniste. C'était devenu un rituel de leur couple, qu'aucun des deux n'eût manqué.

« Tout roi qu'il était, le Souverain du Vent était homme, aussi. Son cœur n'était point fait de pierre, bien que sa volonté fût d'acier. Troublé par les paroles de sa vassale, il frémit. Des sentiments en lui s'éveillaient, étranger à son passé de souffrances qui l'avait muré en lui-même. « L'amitié, qu'est-ce donc ? Un roi a-t-il le droit d'aimer ? » s'interrogea-t-il. »

L'Enjôleur avait beau commenter sur la nature de leurs activités, il ne comprenait pas la valeur spirituelle de ces dernières. Amour n'était pas que désir, romance n'était que mots doux. C'était une complicité née d'une harmonie interpersonnelle, qui revêtait bien des formes. Un regard vert tendre se posa sur elle.

« Tu penses encore à eux, n'est-ce pas ? » murmura son compagnon.

Ashe était si doux, si prévenant. Ingrid la Chevaleresque chérissait profondément ses trois énergumènes d'amis, mais seule une personne aussi accommodante que lui pouvait lui apporter une relation paisible.

« Je suis désolée. Mais c'est qu'ils me donnent bien du souci… » murmura l'aigrette.

« Je pense que tu ne les aimerais pas autant, s'ils ne t'en donnaient pas. » rit le jeune archer, avec la même tendresse.

« J'imagine. »

L'Aimable portait bien son surnom. Sa parole était de soie, son caractère de nacre, son cœur d'or. Mais il faisait aussi preuve d'enthousiasme et d'imagination, lorsque ses passions étaient concernées… comme en ce moment.

« Tu sais, Ingrid… j'ai choisi cette histoire exprès, à cause du 'Souverain du Vent' ! Cela fait penser à Dimitri, le Roi Tempête. En plus, ses deux chevaliers ressemblent à Sylvain et Felix ! »

« Ah bon ? »

« Bien sûr ! L'histoire parle d'un fil rouge unissant les deux êtres, à la fois si différents et si complémentaires. Deux âmes sœurs liées par une promesse d'enfance et un destin mystérieux. Sylvain et Felix sont comme eux, sur tous les points ! Chacun avec leur personnalité, mais pourtant si proches ! Un duo créé par la Déesse elle-même ! »

Ashe adorait romancer les choses, et pourtant… Ingrid sentait le poids de cette vérité. Entre l'étalon et le loup, semblait planer ce lien mystérieux, née d'un serment, mais allant plus loin encore. Deux par deux, toujours deux par deux. Flamme et Ambre. Sylvain et Felix. Les deux moitiés d'une promesse écrite par l'Univers lui-même.

(Pourquoi les deux s'obstinaient à danser l'un autour de l'autre, sans s'avouer franchement leurs sentiments, restait un mystère…)

« D'ailleurs, dans l'histoire, le chevalier charmeur – celui qui ressemble à Sylvain – ne peut s'empêcher de penser à son compagnon, même lorsqu'il danse avec les femmes de la cour. Et l'autre ne le quitte pas du regard, malgré ses mots acerbes. »

« Argh. Effectivement, on dirait vraiment nos deux amis. Tu as raison. L'histoire a vraiment bien été choisie… »

« Tu vois ! Mais ce n'est pas tout. Il y a cette femme chevalier qui… »

L'Amour avait tant de formes. Il n'oubliait pas Dimitri, malgré ce que ce dernier voulait croire.

« Youhou ! Dimi a décroché un autre rencard ! On fête ça, Felix ? »

Un grognement animal lui répondit.

« Pourquoi je devrais fêter la vie sentimentale du phacochère ?! »

« Parce que, vu qu'il m'a sommé de m'entraîner avec lui, je vais certainement mourir. Et tu ne peux rien refuser à ton meilleur ami mourant, non ? »

« Ferme-la, ou j'aide Dimitri à t'achever, espèce de canasson ! »

Non, elle n'envisageait pas sa vie sans eux. C'était impossible. Mais un peu de repos n'était pas de refus, de temps à autre.


Bordure des Plaines Glacées.

Soirée étoilée.


« Claude, tu regardes encore vers le Nord. »

Oh, touché. Ce n'était pas pour rien que Hilda l'Aguicheuse était son lieutenant, après tout. Aussi fine et curieuse que son patron.

« N'est-ce pas la direction que nous prenons, chère amie ? »

« Oh, Maghamir. L'Aventurier d'Almyra. Est-ce typique des gens de l'Est, de détourner la conversation ? »

« Oh, non. Seulement de moi. Après tout, je viens aussi de Fódlan. »

« Aucun rapport, une fois de plus. »

Ils rirent ensemble, habitués à ces éternelles piques. La jeune femme pencha la tête, arborant un air boudeur.

« Je voyage avec mon patron, qui s'obstine à cacher ses informations personnelles. Qui a même réussi à ne pas mentionner qu'il était le Souverain d'Almyra, à tous les Cerfs d'Or. Lorenz était furieux que tu lui aies caché cela. »

« Je ne vois pas pourquoi. Grâce à mon départ, il a pu devenir le Chef de l'Alliance de Leicester. »

« Oh, Claude. Tu es peut-être un maître en stratagèmes, mais tu comprends peu ses sentiments. Il t'apprécie et te respecte beaucoup, en dépit des apparences. Il aurait espéré… que tu restes avec lui. »

« Ne lui dis pas cela. Il risquerait de faire une crise cardiaque. »

« Marianne sera là pour le soigner. Je crois qu'il ne demande pas mieux. »

Un nouveau rire ponctua cette conversation. Tous deux savaient fort bien que Lorenz l'Infatué était épris de la douce guérisseuse au sang maudit. L'Aguicheuse s'étira, reprenant dans un bâillement ennuyé.

« Il n'y a personne à enquiquiner. Je m'ennuie dans ces Plaines Glacées. Quelle idée de vivre ici ! Tes amis ne pouvaient pas habiter dans un coin plus chaud ? Je le retiens, Sylvain ! Et dire qu'il croit pouvoir gérer ma relation avec Caspar. Mais comme il n'est pas là pour que je me venge, tu vas devoir me distraire, Claude. »

« Et comment ? » rétorqua-il, amusé.

« Raconte-moi tous les détails de ton histoire avec le blond. Et je veux tous les détails. Tout ce que je sais, c'est la couleur de ses cheveux. C'est un peu restreint. »

Le Madré retroussa les lèvres. Il n'était pas renard pour rien. Quand même son visage souriait, ses yeux restaient calculateurs.

« Que veux-tu savoir ? » concéda-t-il.

« A commencer… quel est son statut ? »

« Hum… devine ? »

A son tour amusée, son amie se plongea dans une paresseuse réflexion.

« Au moins du niveau de la noblesse. Probablement d'entourage royal, si tu as recours à ton ami Sylvain. »

« Oh, pas mal, pas mal. Tu n'es pas si loin. »

« Les blonds qu'il y a… Ingrid la Chevaleresque, mais c'est une femme, et, tu m'as bien laissé entendre que c'est un homme. Mais alors… il ne reste que… »

« Oui, il est du même statut que moi, Hilda. »

Impressionnée, la jeune femme se redressa, le regardant droit dans les yeux.

« Mazette ! Rien que… le Roi de Faerghus, Dimitri l'Intègre ?! Tu es ambitieux, Claude. »

« Tu me connais. J'ai un faible pour les blonds tourmentés… »

Soudainement intéressée, sa seconde se plongea dans une réflexion plus poussée, qu'elle partagea.

« Claude. Maghamir. Tu sais… qu'on raconte que son Emblème le rend si puissant, qu'il est incapable de se contrôler sous forme Metanima ? »

Je sais. J'ai failli me faire dévorer, d'ailleurs. Mais certaines choses étaient meilleures passées sous silence.

« Je te confirme, sa force est exceptionnelle. Si nous arrivons à en faire un allié… nous pourrons lancer une offensive contre l'Empire, pour délivrer l'Impératrice et les Deux Joyaux de la Nation de l'emprise qui les ronge. Ensuite, en gagnant le soutien des Aigles de Jais… nous serons en mesure de faire tomber définitivement les Serpents des Ténèbres. »

« Claude, Claude. Je comprends pourquoi tu m'as amenée avec toi. Tu n'aurais pas pu régler cela tout seul. Tu as beau être le Génie Tactique, tu as besoin d'alliés. »

« Entre autres. Et puis, je dois bien justifier le salaire que je te paie. »

« Parce que tu ne donnes pas d'argent gratuitement ? Indigne patron ! Je dois vraiment travailler ? Tu es roi, tu peux bien te permettre de me faire vivre ! »

Sacrée Hilda. Il avait beau avoir un faible pour les blonds tourmentés, il adorait ceux qui travaillaient avec lui. Grand paradoxe, quand on savait qu'il leur avait caché la quasi-totalité de ses informations personnelles.

« Oh, je te demande toujours des choses amusantes, Hilda. Ose dire que tu n'as pas adoré jouer ce tour au Funeste, lors de notre infiltration dans l'Empire d'Adestria. »

« Ha ha ha, Hubert était vert ! Ça a dû être la première fois que quelqu'un le piège tactiquement. Tu aurais vu sa tête ! Il hurlait : 'Von Riegan, Von Riegan ! Je me vengerai ! Vous ne perdez rien pour attendre !'. Encore heureux qu'il n'ait pas d'emblème, sa magie noire était terrifiante à voir ! »

« Tu parles du moment où il a désintégré l'intégralité du Bois des Songes ? »

Moment mémorable. Et terrifiant. Claude restait persuadé que toute la faune aurait subi le même sort, si son très cher collègue, Ferdinand Von Aegir, ne l'en avait pas empêché. Il soupçonnait le Funeste d'avoir un faible pour le Grandiloquent. Sa tendance à le couvrir de sarcasmes, accompagnés de regards étrangement intenses (un poil tendres, même), ne mentaient pas au trompeur que lui-même était. Hé.

« Entre autres. » répondit-elle. « Attends, tu comptes vraiment… t'en faire un allié, contre les Serpents des Ténèbres ?! »

« Lorsqu'il verra que je suis en mesure de secourir sa chère dame et son précieux collègue, il ne refusera pas. Au pire, je lui proposerai un match de revanche aux échecs. »

« Espèce de renard madré, va. »

Les deux acolytes rirent ensemble. Hilda avait beau être sa subordonnée (son bras droit, aux dires de certains), Claude Von Riegan restait un supérieur très informel. C'était sans doute la raison pour laquelle leur partenariat durait depuis si longtemps.

« Hum, je ne plains pas. » reprit-elle. « Je n'aime pas travailler, mais on s'amuse bien avec toi. Et tu sais comment organiser des fêtes ! J'ai adoré la dernière, avec ton couronnement. Tu en feras une prochaine bientôt ? »

« Le Souverain d'Almyra se doit de savoir distiller la joie chez ses sujets ! Mais considère mon offre, de venir à Almyra. J'ai besoin d'un vassal à mes côtés. Loyal, intelligent et fort. »

« Hum, trop de travail… Nader ne suffit pas ? »

« C'est le capitaine de mon armée. Tu sais qu'à Almyra, il y a des bijoux et des soies de toute beauté ? Qu'en tant que vassale royale, tu aurais tout ce que tu voudrais ? »

La jeune femme gémit.

« Ah, ne me tente pas, patron ! Ma boutique ne va pas se tenir toute seule. Et comment je ferais pour revoir mon chéri ? L'Empire est encore plus loin d'Almyra que l'Alliance ! »

« Si tout se passe comme prévu, Hilda, tu pourras retrouver Caspar. Il s'est bien rendu compte que l'Impératrice et les Deux Joyaux étaient sous emprise. Il songe à nous rejoindre. »

« Démoniaque renard. Tu as vraiment tout prévu. C'est pour ça que j'adore bosser avec toi. »

Il leva les bras au ciel, faussement grandiloquent.

« 'Adore bosser' ? Il va pleuvoir des cerfs… »

« Hi hi hi… »

Soudainement, un mugissement résonna au loin. C'était probablement un signal, donné une corne de brume. Le temps était compté. L'Almyrois se redressa.

« Hilda, j'ai bien peur qu'il faille que nous repartions. Les Serpents ont déjà amorcé leur mouvement vers les Plaines Glacées. Ils ont déjà rencontré les Lions de Saphir. Ils veulent mettre le grappin sur Dimitri. Et ça m'embêterait, vu que non seulement j'ai un faible pour les blonds tourmentés, mais que c'est un pilier de mon stratagème. »

« Oh, ils pourraient pas prendre leur temps, pour mettre en place leurs plans machiavéliques ? Je n'ai même pas eu mon quota de sommeil pour me ressourcer ! Ma peau va se dessécher ! Quel désastre ! »

Il fit un clin d'œil, avant de reprendre sa forme animale.

« L'aventure n'attend pas, comme on dit à Almyra. »

Elle suivit le mouvement, sans la moindre trace d'effort.

« Elle pourrait faire un effort pour moi. En tout cas, sois prudent, patron. Si les Serpents se sont emparés d'Edelgard et essayent de contrôler Dimitri, tu es le prochain, Claude. »

« Je sais, je sais. »

Et de filer, tous deux, vers leur objectif originel.


Plaines Glacées.

Alentours du Clan des Lions de Saphirs.

Des lunes plus tard.


Ingrid n'avait pas vu le désastre venir. Enfin, elle avait pressenti la tempête, lors de cette sinistre rencontre avec ces soi-disant diplomates de la frontière. Mais pas si vite, pas si brusquement, pas si… radicalement.

« Capturez tous les Emblèmes et les autres aussi ! Ils les faut vivants ! Utilisez l'arme prévue à cet effet ! »

C'était le chaos le plus total. Des cris assourdissants retentissaient dans la plaine, jusqu'à leur tanière. Fort heureusement, les Lions de Saphir étaient plus préparés que prévu.

« Trouvez le Roi de Faerghus ! C'est sur lui qu'il faut centrer les recherches ! Si nous l'avons, les autres se soumettront aussi. »

Ha. Bon courage, aurait dit Sylvain. Dimitri se trouvaient à des foulées d'ici, à cheminer vers l'Est, en compagnie de Felix. Et ce, grâce aux prévisions de l'Enjôleur, Diplomate Stratège d'excellence connu comme l'Œil du Roi.

« Ingrid. »

« Qu'est-ce qu'il y a, Sylvain ? Si c'est encore pour sortir en ville… ! »

« Non, c'est plus important que ça. »

« Qu'est-ce qu'il y aurait de plus important que de sortir en ville ? » ironisa-t-elle.

Les yeux chocolat ne se départirent pas de ce sérieux, si inhabituel, chez lui.

« Ecoute-moi, s'il te plaît. Je crains que les Serpents n'amorcent une attaque surprise. Je ne voulais pas directement en parler, parce que je ne suis pas sûr de moi. Mais en y réfléchissant bien, ça ne me semble pas improbable. Leur façon de mener leurs campagnes me rappellent étrangement un ouvrage historique guerrier que j'ai lu récemment. Si cela devait advenir, il faut absolument que Dimitri se trouve loin d'eux. Il n'est pas en état de lutter contre eux. »

« Que comptes-tu faire ? »

« Il faut qu'il s'éloigne des Plaines Glacées, à tout prix. Qu'il se rende vers l'Est, à la chaîne de montagne des Kupala. Près d'Almyra, dans l'idéal. »

« Sacré voyage, tout de même. Comment le persuader de l'entreprendre ? »

« Peu importe la raison. Invente n'importe quel prétexte. Et que Felix l'accompagne. C'est le seul à pouvoir le forcer à obéir. »

C'était du sérieux. L'Enjôleur n'avait jamais ce genre d'expression, ni même de formulation. Sauf… en cas de situation critique. Brusquement, un lien se fit dans l'esprit de la Chevaleresque, qui s'exclama.

« Mais alors, cette histoire, avec Claude… »

« …est le prétexte parfait. » gloussa-t-il. « Ha, j'ai bien fait de les mettre ensemble ! Quel génie je fais, quand même ! Dimitri n'y verra que du feu, si c'est lui. Il ne se rend même pas compte qu'il rougit quand Claude flirte avec lui ! »

« Ne me dis pas… que depuis le début, tu avais prévu de… »

Un éclat amusé luisit dans les prunelles chocolat.

« Oh, pas que. J'avais une envie folle de voir Dimi se ridiculiser, c'est un cas désespéré en romance. Et puis, Claude pourrait le rendre heureux. J'en suis sûr. Notre roi mérite d'aimer et d'être aimé en retour, tu ne crois pas ? »

Sylvain… Sylvain. Pourquoi te caches-tu sous tes airs de séducteur écervelé, quand tu as un tel cœur d'or pour tes amis ? Pourquoi fais-tu en sorte que personne ne te prenne au sérieux, quand tu comprends si bien les choses et es capable des plus brillantes réalisations ?

« Assure le guet depuis les cieux aux heures creuses. Avec ta capacité à voler, tu pourrais alerter très vite les autres. Ashe pourrait se cacher dans les fourrés avec son arc, Mercedes et Annette pourraient préparer des illusions magiques. Cela permettrait à chacun d'avoir une chance de s'échapper. Mais il faut simuler une activité normale dans le Clan. Sinon, les Serpents se douteront de quelque chose. »

« Et toi ? »

« Moi… tu me connais, je peux courir vite, sous forme animale. Je n'ai qu'à me balader près la ville comme je le fais, comme ça, nos ennemis croiront que la vie continue normalement chez nous. Puis, lorsqu'ils pointeront le bout de leur nez… je les appâterai avec mon charme exceptionnel, hé hé hé ! »

Ingrid s'en voulait. Oui, Sylvain enchaînait les bêtises. Il attirait les ennuis comme le miel attirait les mouches, flirtait avec le danger comme avec les humains. Mais il était d'une telle finesse, dans ses analyses. D'une telle compétence, dans ses accomplissements. D'une telle sincérité, envers ceux qu'il chérissait. Peut-être qu'elle ne l'avait jamais assez pris au sérieux, et, que si elle avait fait plus attention, il se comporterait différemment. Qu'il ne songerait jamais à se sacrifier pour ceux qu'il aimait.

« Mais, Sylvain… c'est très dangereux, comme rôle ! Tu as beau galoper vite, ton endurance n'est pas éternelle, nos ennemis seront probablement nombreux et armés ! Tu as neuf chances sur dix d'y rester ! »

« Bah, au moins, vous seriez débarrassés de moi. Et tu te ferais moins de souci, ha ha. »

Avec violence, elle avait giflé la main qui s'agitait devant elle, signe d'autodérision cruelle.

« Ne plaisante jamais avec ça. Jamais, Sylvain. »

Puis elle avait enserré les épaules de l'étalon, en le regardant droit dans les yeux. Pour dire avec gravité…

« Tu es l'un de mes amis les plus chers. Comme un frère, pour moi. Je refuse qu'il t'arrive quoi que ce soit. Et je t'interdis de dénigrer ton importance à nos yeux. Est-ce bien clair ? »

Oh, Sylvain. Pourquoi… pourquoi te dévalorises-tu tant ? Tu mérites mieux que ça. Tu peux être quelqu'un d'extraordinaire, tu as tant de qualités. Crois en toi, s'il te plaît. Prends soin de toi. Sinon, tu deviendras égoïste à force de ne penser qu'aux autres.

« Je… je… je comprends. Je suis… je suis désolé. Mais… écoute, Ingrid. Tout ça n'est qu'une supposition de ma part, ce n'est qu'une probabilité. Dans le pire des cas, je ne pense pas que les Serpents me tueraient. Ils semblent vouloir s'emparer des Metanima et des personnes influentes de chaque contrée. J'ai beau détester ça, j'en fais partie. Alors, relax, ok ? »

Oh, Flamme. Pourquoi veux-tu tant me rassurer, alors qu'il s'agit de toi ? Peux-tu penser à toi, comme nous pensons à toi ? Peux-tu penser à toi, comme tu penses à nous ?

« L'étalon de feu est parti vers le nord ! »

« Poursuivez-le, il va certainement rejoindre son maître ! Et capturez-les tous deux ! »

Sylvain avait vu juste. Les Serpents des Ténèbres avaient profité d'une accalmie pour lancer une attaque surprise. Et, comme prévu, il les menait en bateau dans les Plaines Glacées.

« Ha ha ha ha ! C'est tout ce que vous pouvez faire ? Va falloir courir plus vite, si vous voulez me rattraper ! »

« Abruti d'étalon. Tu riras moins, quand on te passera la bride au cou. Ton maître et toi, vous n'êtes que des animaux faits pour servir notre cause. »

« On en reparlera quand vous parviendrez à m'attraper. »

Flamme les narguait. Valsait autour de leurs filets, avec le même talent que les plus grands danseurs. De cet espiègle charme, qui – en cette heure – cachait le désespoir d'une situation critique. Sans d'autre issue que la captivité ou la mort.

« Sylvain, pourquoi passes-tu ton temps à aller en ville ? »

« Je ne supporte pas la captivité, Ingrid. Je déteste être enfermé. »

« Mais tu n'es pas prisonnier ! Les Plaines Glacées sont immenses, aucune chaîne ne t'entrave, tu es libre de galoper où bon te semble. »

« Oui et non. La solitude qui y règne… est la pire des brides. Je ne me sens bien… qu'auprès des gens, Ingrid. »

Elle n'avait pas compris, à ce moment-là. A présent, c'était si clair. Sylvain… détestait être seul. Il aimait être auprès des autres, charmer les gens, attirer l'attention. Les foules étaient son public, la séduction son exutoire. Un besoin que ni Felix, ni Dimitri, ni elle, ne ressentaient. Plus rapide que l'instinct même, elle avait volé vers la tâche de feu qui embrasait la neige, pour lancer un cri aigu à son ami. Ce dernier redressa la tête en pleine course, sidéré.

« Emeraude ? Mais que fais-tu là ?! Tu devais… ! »

« Tais-toi, Flamme. Et fuis par là, les Serpents perdront ta trace dans la rivière ! »

Aigrette blanche, protège ton frère d'âme. Les chasseurs qui le poursuivent veulent sa force et sa beauté, mais elles n'appartiennent à personne, pas même à ceux qui l'aiment. Son charme vient de la vie qui l'a fait naître, de la nature qui l'a engendré.

« Flamme. Prends la direction du Bois aux Neiges, ils gèlent les sens pour ceux qui point n'y habitent. Je te rejoins plus tard, je m'en vais tromper nos ennemis en les guidant ailleurs ! »

Pardon, Felix. Je n'ai pas su protéger ton compagnon le plus cher. Il est un de mes amis les plus proches, et, pourtant, je n'ai jamais su le comprendre.

Pardon, Dimitri. Je devais te protéger, je le ferai. Mais je ne peux pas laisser Sylvain tout seul. Même s'il faut que je sois prise avec lui, et, que j'y reste.


Plaines Glacées – Bois aux Neiges.

Quelque temps plus tard.


Dans un déluge de plumes dorées, elle avait combattu les serpents depuis le ciel, dispersant leurs troupes en un chaos de frustration et de vitupérations. Avec, pour conséquence, la perte – provisoire – de la piste de leur proie.

« Flamme. Où es-tu ? C'est moi, Emeraude. Réponds-moi, s'il te plaît. »

Elle avait disparu du regard de leurs ennemis, dans un mirage étincelant de neige et de soleil. Puis, par un piqué somptueux depuis le ciel, avait plongé au cœur du bois.

« Flamme ! Flamme ! »

« Par ici ! Je suis là ! »

Elle l'aperçut. Planté sur ses quatre fers, debout dans le cours d'eau… l'étalon haletait avec violence, immobile. Sa poitrine se soulevait frénétiquement, alors que sa belle tête, baissée, ne se releva pas même à son arrivée. Mauvais signe.

« Flamme, comment vas-tu ? »

Habituellement, l'Enjôleur adorait parader, cajoler, séduire – y compris en présence de ses proches (pour leur plus grande irritation). C'était de ce trait de caractère qu'il avait hérité son surnom. L'aigrette se percha sur un tronc, près de lui, pour entendre sa réponse.

« C'est… ok. Je ne suis pas trop blessé, mais… »

« Tu es à bout de force, c'est ça ? »

« »

Son silence – évocateur – lui mit les nerfs en pelote. Elle s'écria.

« Sylvain ! »

Appeler un autre Metanima par son prénom humain, c'était un écart de mœurs. Un acte de désespoir, en cette heure. L'Enjôleur leva les yeux, hésitant. Puis concéda.

« Oui. Je crois… que je ne vais pas pouvoir courir… plus. »

Elle s'en doutait. L'entendre de sa bouche ne fit que serrer son cœur un peu plus.

« J'en étais sûre. Bon. Reprenons forme humaine, tu épuiseras moins d'énergie ainsi. Je vais t'aider à marcher vers la Source Enchantée. Tu pourras y boire pour retrouver des forces. »

Sans protester, le roux obéit (c'était dire son état de fatigue). Alors qu'elle posait précautionneusement son bras autour de ses épaules pour le soutenir, il ne put s'empêcher de lui adresser un clin d'œil.

« Une belle fille comme toi, porter un gars comme moi. C'est invraisemblable, non ? »

« Tais-toi. Tes répliques à deux écus ne font rien, et, tu le sais. Tu as pensé à ce que va dire Felix ? Ce qu'il va ressentir ? »

Il détournait le regard, muré dans un inhabituel mutisme. De plus en plus énervée, elle renchérit.

« Il aura le cœur brisé en apprenant ce qu'il t'est arrivé ! Tu as pensé à cela ? »

« Ne rends pas cela plus dur, Ingrid. S'il te plaît. Penser à Felix… je n'ai fait que ça. J'ai trahi la promesse qu'on s'est faite. Je l'aime plus que tout au monde, et, je l'ai trahi. »

Sa détresse était si profonde, qu'elle n'eut pas le cœur de le sermonner plus. D'un air pathétique, il releva la tête, pour la déposer sur son épaule.

« Alors… laisse-moi au moins mes derniers instants de liberté dans les bras d'une belle fille, hein ? »

« Tu es… incorrigible. » réprimanda-t-elle, avec douceur.

Il ne put s'empêcher de sourire. Alors que tous deux cheminaient en silence, l'étalon de feu contemplait le vaste Nord, terre de son enfance et berceau de ses aventures. Un regret sembla étreindre son âme, alors que, dans un murmure, il livra ses pensées.

« Je pensais… que Claude arriverait à temps pour nous sortir de là. Mais… j'ai dû mal calculer. Je suis désolé… je suis vraiment un bon à rien… »

Pourquoi… toujours autant de dépréciation ? Ceux qui n'étaient pas proches de Sylvain pouvaient déblatérer sur sa superficialité, mais en réalité, l'Enjôleur se détestait encore plus que les autres le méprisaient. C'était dur à entendre, terrible à voir, impossible à accepter.

« Sylvain. Je t'interdis… je t'interdis de dire des choses pareilles ! Oui, tu es un aimant à ennuis. Tu fais plus de bêtises qu'il n'y a d'étoiles dans le ciel. Mais tu es… tu es… »

Intelligent. Courageux. Altruiste. Tant et tant, que quiconque est ton ami, ne peut que t'aimer. Les autres aussi, s'ils pouvaient en faire partie. Mais la Chevaleresque savait qu'il ne la croirait jamais.

« Je regrette tellement… de ne pas avoir pu dire tant de choses. » poursuivait-il, comme pour lui-même. « Felix… mon si cher compagnon… Dimitri, mon ami… et toi, Ingrid… vous êtes… ma famille. Ma seule famille, ma vraie famille… avec Mercedes, Annette, Ashe. Puis Hilda… et Claude… ils sont aussi importants, pour moi. Ce renard a toujours compris qui j'étais, vraiment. J'espère qu'il prendra soin de Dimitri, et que… »

Une voix chantante interrompit sa lancinante mélopée, sa prière d'adieu.

« Oh, comme c'est émouvant. Je fais donc partie de tes amis, Sylvain Jose Gautier. Mais j'ai bien peur que tu ne puisses pas te débarrasser aussi facilement de moi. Ton heure n'est pas venue, je te l'assure. »

Sursaut. Le chant du cygne ne sera pas celui de l'étalon, qui n'a pas encore fait sa dernière course.

« Claude ?! Mais qu'est-ce que… »

« Bonjour à toi, Sylvain Jose Gautier. Vous aussi, Ingrid. J'adorerais discuter autour d'un bon thé, mais il y a un peu plus urgent pour l'instant. Veuillez me suivre tous les deux, afin que je puisse vous secourir et que ce cher étalon me rembourse ses dettes qui s'accumulent. »

Le Madré avait le don de surgir au moment le plus opportun, pour renverser le cours de situations en apparence sans issue. Certains disaient que c'était la marque de son intelligence confinant au génie. L'Enjôleur secoua la tête, épuisé.

« Ce n'est pas pour insulter ton intellect, Claude, mais… comment vas-tu me sortir de là ? Tu as beau être le plus grand tacticien que je connaisse et posséder un emblème royal, tu n'as pas le pouvoir de me porter. »

Un rire exotique lui caressa les tympans.

« Allons, Sylvain. Ce n'est mon intelligence que tu insultes, mais la tienne. Tu pensais vraiment que j'allais te porter sur mon dos ? Un étalon sur un renard ? Ridicule. De plus, ce cher Felix risque de faire une crise de jalousie si je te touche. Et puis, tu as beau être charmant, tu sais que je préfère les grands blonds tourmentés. »

« Mais alors, comment… »

« Je ne peux peut-être pas te porter, mais lui le peut. »

L'Almyrois s'écarta, laissant place à une silhouette géante qui se découpa dans la lumière étincelante. Lorsque les deux Lions de Saphir purent enfin regarder sans cligner des yeux, ils distinguèrent…

« Dedue ?! »

L'immense Duscurien se tenait devant eux, placide comme une montagne, et plus impressionnant encore. Bel et bien… vivant.