Yo !
Et voici un texte écrit pour la Nuit du FoF, en retard et en plus d'une heure parce que sinon c'est pas drôle, sur le thème Sortir.
Bonne lecture !
5 sens : le toucher
Je t'attendrai à la sortie
Trois ans. C'est long, trois ans. C'est plus long que ça n'en a l'air au début. Au début, Vanitas s'est dit « bon, trois ans, d'accord ». Au bout d'un an il s'est dit « trois ans ? trois ans ». Au bout de deux ans il s'est dit « j'ai fait plus de la moitié, c'était facile ». Au bout de deux ans et deux mois il s'est dit « je suis ici depuis mille ans ».
Mille ans, trois ans.
On lui a dit que ça aurait pu être pire. Qu'il aurait pu écoper de plus. Qu'il avait eu de la chance d'avoir Saïx. Il sait Vanitas. Il sait qu'il a de la chance de l'avoir – qu'il avait de la chance de l'avoir.
Au début ils se voyaient tout le temps. Ils parlaient de faire appel. Ils parlaient buisness. Ils ne parlaient pas de ce qui s'était passé. De ce qui se passait. Avant. Avant tout ça. Avant que Vanitas déconne, juste une fois, juste un soir.
Il avait la rage, ce soir-là, il fallait dire, comme souvent mais encore plus. Et cette rage, il voulait la refiler. Il avait voulu foutre la merde : il avait foutu la merde. Un genre de crise d'ado en retard.
Il s'était dit … Il avait été bête, en fait. Il s'était dit qu'il poussait son père dans ces derniers retranchements. Il s'était dit …
« J' m'en fous, OK ?
— Si tu t'en foutais, tu ne serais pas dans cet état.
— File-moi à boire.
— Tu as déjà trop bu.
— Je m'en fous, Saïx, file-moi à boire. »
Mais en fait, non. Enfin, si. Si, mais non. Il avait poussé son père dans ses derniers retranchements, et il avait tout perdu. C'était pas sa faute. C'était la faute à Ventus.
Ventus, il avait débarqué dans la famille comme ça, la bouche en cœur et le cœur sur la main, ha. Il est pile le genre de fils prodigue qu'on voit dans les histoires, vous savez ? Le genre de fils qu'on a perdu et qu'on espère retrouver toute sa vie parce qu'il est tellement parfait et le fils qu'il nous reste est tellement moins bien. Vanitas, c'est le fils qu'il restait à son père. C'était son fils, quand même, fallait qu'il lui trouve une utilité, qu'il lui donne du boulot à faire.
Mais Vanitas, c'est pas un employé facile. C'est un employé qui fait du scandale, c'est un employé qui hurle la nuit quand les cauchemars des interrogatoires le hantent. Il obtient les réponses qu'il veut, pourtant, ouais, sur le moment, quand il s'agit de tabasser quelqu'un, Vanitas il est plutôt bon. Mais il le paye après, il le fait payer à son entourage.
Ventus il a pas ça. Ventus il pose pas de questions inutiles, il est doué pour ça. Il demande comment ça fonctionne, pourquoi, comment, et il comprend quand on lui explique. Il accepte.
Trois ans.
Il est venu le voir, en plus, Ventus.
Lui faire passer des clopes. Il a dit qu'il ferait ça pour n'importe qui de la famille, et c'est sans doute vrai. Mais Vanitas avait envie de lui péter la gueule à travers la vitre. Au bout d'un moment, il a arrêté d'aller au parloir quand c'est Ventus qui y était. Pour les clopes, il comptait sur lui-même.
Trois ans. Trois ans de sa vie qui vont rester ici pour toujours, entre ces murs trop hauts et gris. Trois ans que Vanitas a espéré être ici, à passer les derniers contrôles, à récupérer toutes ses affaires – toutes ses affaires pendant trois ans, ça tient dans un sac – et à sortir, enfin, à se faire la malle, à se barrer. Il a vécu pour ça pendant trois ans. Pour sortir.
Et maintenant ?
Ça fait plus d'un an que personne n'est venu le voir. Même pas pour son anniversaire.
« Bon.
— Bon.
— Tu me manques.
— Quoi ?
— Je voulais te le dire.
— Euh …
— Tu n'as pas à répondre. Mais j'en ai parlé avec Axel. Il a dit que je devrais te le dire.
— Pf. Tu parles de moi à Axel, toi ?
— C'était le moyen le plus efficace pour qu'il arrête de me coller. »
Il a passé vingt-six ans de sa vie dans le monde extérieur, trois ans privé de lui, trois ans à attendre de le retrouver. Mais trois ans ça a suffi pour tout perdre. Trois ans, c'était trop long pour le monde. Lui, dans sa cage il avait que ça à foutre d'attendre. Mais le dehors, les gens de dehors, leur vie elle a continué.
Le soleil tape sur le parking du centre carcéral. Les rangers de Vanitas frottent sur les irrégularités du goudron mal foutu. En trois ans il a perdu vingt-neuf ans. Il aura trente ans dans vingt jours. Tous ces nombres, ça le perturbe. Il se dit qu'il aura perdu trente ans.
« Vanitas ?
— Me touche pas !
— Quelque chose ne va pas ?
— Juste, me touche pas. J'aime pas ça. Tu sais, en plus.
— Oui, je sais. »
De ces trente années de vie, il n'aura rien gardé. En trente ans il n'a jamais embrassé personne. Il y a bien eu une fille, une fois, qui lui a embrassé le cou et qui a mis la main dans son pantalon. Il a eu envie de vomir tout de suite. Il s'est dit que c'était l'alcool. Il savait que c'était pas l'alcool. Il a même essayé tout seul, après. C'était vaguement agréable, vaguement écœurant, comme de boire un café trop sucré.
Peut-être, de ces trente années, il aura gardé ça, cette information : il ne peut rien garder. Il n'en est pas capable. Il fonctionne pas comme les autres. Alors les autres peuvent pas rester avec lui. Voilà, ça se tient. Et puis, trois ans ici, ouais, il a appris. Il a compris des trucs. Des trucs qui lui font pas plaisir. Il a posé des mots dessus, grâce à internet, mais les mots lui plaisent pas. Il a pas l'intention de les utiliser. Il a personne à qui les dire, toute façon.
« Merde, j' suis bourré.
— Vanitas, ce n'est pas grave.
— Si. Si. C'est putain de grave. Merde.
— Je te promets que ce n'est pas grave.
— J' comprends pas.
— C'est normal.
— Nan, c'est pas normal ! J'ai failli … Putain de. Faut qu' j'aille prendre l'air.
— Vanitas !
— Tu me touches pas !
— Je ne te touche pas. Mais si un jour, tu … Si un jour, il se trouve que tu as à nouveau envie de m'embrasser, même, pour essayer, c'est acceptable.
— Dégueu. »
Il s'étire. Il a un bus à prendre jusqu'aux logements sociaux. Mais il a plutôt envie de marcher. Il a pas envie de sentir tout le monde trop près de lui. Trois ans. Maintenant il peut prendre tout l'espace qu'il veut. Il pourrait peut-être bouger à la campagne. Une maison dans les bois, au milieu de rien. Personne pour essayer de lui parler, de le toucher, personne qu'il pourrait avoir envie d'embrasser un jour alors que merde il aime pas ça, il a pas essayé mais il sait qu'il aime pas ça, il sait qu'il a pas envie, de manière générale, que ça fait des trucs dans son ventre qui sont plus proches de la nausée que des papillons qui semblent être la norme chez les autres.
Ce sera plus simple. Les animaux sauvages, ils ont ça en commun avec lui qu'ils se laisseront pas toucher. Ils se laissent toucher que par ceux de leur espèce. Vanitas, il a l'impression qu'il est tout seul dans son espèce.
Il allume une cigarette. Sa première cigarette libre. Voilà. Il est sorti. Il est dehors. Le ciel est plus grand qu'avant, on dirait, et il y a un trait bleu qui la transperce, un trait bleu qui ressemble à une voix qu'on aime.
« Je peux marcher avec toi ? »
L'avocat de la famille est là. En costard cravate, comme toujours. On dirait qu'il a que ça dans son armoire.
« Qu'est-ce que tu fous là ?
— Je me suis dit que tu aurais peut-être besoin de moi.
— Mon père m'a pas genre radié de la famille ? T'es plus à mon service, Saïx. Ca sert plus à rien.
— Tu sais que je ne suis pas là pour ça. »
Vanitas ricane. Il y a quatre mètres cinquante entre eux. Il a affreusement envie de réduire la distance. Il n'aime pas ça. Il n'aime pas, et il n'y a que Saïx qui lui a fait ça de toute sa vie. Trente ans pour ça ? Trois ans pour ça ?
« T'es là pour quoi alors ?
— Je suis là pour toi.
— Dégage.
— Pourquoi ? »
Bonne question, mais elle fait marrer Vanitas. Saïx a réussi à s'accrocher à lui, alors, pendant trois ans. Mais Vanitas peut pas le garder quand même. Il a compris qu'il l'aimait trop pour ça. Alors il le regarde dans les yeux.
« On baisera jamais, toi et moi. »
D'abord, Saïx écarquille les yeux, et c'est un peu satisfaisant, d'arriver à le surprendre lui en particulier. Mais il retrouve vite son visage habituel.
« D'accord. »
Cette fois, Vanitas il rit pas. Cette fois il tape du pied.
« Tu me crois pas ? J' suis sérieux. Jamais, jamais, jamais.
— J'ai compris.
— J'ai pas envie.
— Oui.
— Et j'aurai jamais envie.
— D'accord.
— Même si tu me séduis et tout, c'est pas toi, le sexe, juste, j'aime pas, je veux pas, ça m'intéresse pas.
— Je te dis que j'ai compris, Vanitas.
— Alors pourquoi tu restes ? »
Et cette fois, c'est Saïx qui sourit. C'est bizarrement tendre, c'est le sourire qu'il réservait à Axel, il y a dix ans de ça. Vanitas fronce les sourcils.
« T'es cinglé, mon pauvre.
— Je sais. J'ai pris ma décision. Je veux être avec toi.
— Je t'ai dit que je couche pas.
— Je n'ai pas dit que je voulais coucher avec toi, je t'ai dit que je voulais être avec toi.
— C'est quoi la différence ?
— La différence, c'est que je pense que tu peux avoir envie d'être avec quelqu'un.
— Quoi ?
— Est-ce que toi, tu veux rester près de moi ?
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Il n'est pas question de sexe. Il n'est même pas forcément question d'amour, si tu ne le veux pas. Tout me va.
— J' comprends pas.
— Je dis, ce que tu veux. Ne jamais faire l'amour, ça me va. Si tu n'as jamais envie de m'embrasser, soit. Si un jour sur cent tu as envie de m'embrasser, très bien, si tu ne veux jamais me toucher, d'accord, si parfois tu as besoin de me toucher, je serai là.
— Et toi ? Toi, tu veux quoi en échange ? »
Saïx sourit à nouveau, c'est bizarre sur sa tête. Vanitas a fini sa cigarette. Il l'écrase sous sa ranger. Il en sort une autre, ne l'allume pas tout de suite. Saïx regarde la prison.
« Tu es sorti maintenant. Tu ne peux pas y entrer à nouveau.
— J' pourrais te buter. Ou braquer encore une supérette. C'est pas compliqué.
— Je veux dire, dans le placard. »
Saïx descend les yeux vers Vanitas, Vanitas l'évite en allumant sa cigarette. Il fait un pas vers Saïx. Puis un autre. Il tend le bras devant lui. Il a envie d'attraper la main de Saïx. Il sent que Saïx a envie qu'il lui prenne la main. Mais il ne le fait pas. Il la met plutôt dans sa poche, baisse les yeux.
« Tu as le temps. »
Il a bien envie d'essayer. C'est tentant, comme proposition. Il soupire. Ça fait combien ? Trois ans qu'il n'a touché personne ? Mais il a envie.
« Ouais. OK. OK. »
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Voilà ?
Au début j'étais pas du tout là pour parler d'asexualité ? Je sais même pas d'où c'est venu. Enfin bon, voilà, Vanitas est ace. Et Saïx l'avait sans doute compris avant lui. Bref.
Aussi, je suis pas calé sur l'asexualité, mais je précise quand même : parmi les personnes ace, le cas de Vanitas est pas du tout général, loin de là. Y a plein de personnes ace qui aiment autant le contact physique que les personnes sexuelles, donc voilà, dans le cas précis de ce texte, Vanitas est asexuel ET a du mal avec le contact mais les deux ne sont pas liés fondamentalement, de la même manière qu'il y a des personnes sexuelles qui ont du mal avec le contact physique il y a des personnes asexuelles qui sont très à l'aise avec. Voilà. Je sais pas si cette note est utile.
Du coup un OS sur le toucher … Sans toucher. Parce que voilà.
A très vite !
