Yo, yo, yo !
Bon … Je pensais pas arriver aussi vite au bout de ce recueil. Mais ? Nous y voilà. Encore une fois, tout est la faute de la Nuit du FoF.
C'est donc un OS écrit sur le thème Baraka. Pour celleux qui ne connaissent pas ce terme, c'est un équivalent de la chance, mais d'une perspective plus spirituelle ? C'est, de ce que j'ai compris, une chance qu'Allah accorde ou non, et on peut l'attirer sur soi par la prière, le jeûne, les repas en famille, l'amour du prochain, la générosité … Bref.
Bonne lecture !
5 Sens : le goût
L'eau du bain
C'est l'eau qui est passée sur son visage. L'eau dans laquelle il s'est plongé tout en entier. Il a oublié de la faire couler. Ça lui arrive. Ça lui arrive souvent.
Dans ces moments-là tu vas le voir, tu lui dis, Non, ça ne se fait pas, Vanitas, penses-y la prochaine fois, et il te répond Ouais, ouais, et il t'embrasse et tu oublies.
Tu oublies. Il est sans doute la seule personne qui te fasse faire ça. Qui te fasse oublier.
Toi, tu as toujours tout gardé près de toi. Ta mémoire, c'est ce à quoi tu tiens le plus au monde.
Tu te souviens des jours de faim, en été, de ta grand-mère qui te disait « Tu vas faire fuir la baraka si tu romps le jeûne ».
Tu te souviens du goût de l'huile d'olive que la mère d'Axel mettait dans ses cheveux.
Tu te souviens, dans l'avion, quand une voix dans le micro a annoncé qu'on quittait le territoire Iranien. Toutes les femmes ont retiré leur foulard : c'est aussi la première fois de ta vie que tu as bu de l'alcool. Tu avais douze ans, et tu trouvais que ça goûtait le pourri. Tu savais que ta grand-mère aurait dit que c'était le goût du mal.
Quand vous êtes arrivés à Paris, ta famille était à l'image de tant d'autres. Tu n'étais plus vraiment un tout petit, alors tu as bien pu remarquer, les regards et les messes basses, les déceptions. Paris, dans les films qui passaient au cinéma, c'était un rêve, des croissants, du café au lait et du champagne, c'était des carrés de chocolat noir à la cerise et du pain frais.
Paris, à sept dans un petit appartement, c'était curieux et ça sentait la pisse. Le café était moins bon qu'à la maison : ta tante a passé les trois premiers mois à s'en plaindre, appuyée par son mari et tempérée par sa fille, qui a dix ans de plus que toi.
C'était elle, celle qui tenait le plus à s'intégrer. A ressembler aux autres, dehors. Elle s'est décoloré les cheveux et elle a changé de prénom. Un jour elle est entrée dans le salon, une cafetière filtre en mains, elle a servi une tasse à tout le monde, c'était du café bien français. Elle a retiré le foulard sur ses cheveux : elle était châtain clair, presque blonde. Elle a dit « Maintenant, je m'appelle Aqua. C'est du Latin. Puisque Rawda, c'est le jardin luxuriant ou l'eau coule à flots, je voulais quelque chose qui y ressemble. », et ta tante s'est mise à crier que sa propre mère aurait honte, si elle la voyait. Aqua a répondu que sa propre mère, votre grand-mère à elle et toi, elle vous avait trahi, et qu'elle ne voulait plus jamais entendre parler d'elle.
Tu as bu ton café jusqu'à la dernière goutte. Tu avais treize ans, et tu commençais à apprécier l'amertume du silence.
Tu l'admirais. Alors tu as voulu faire comme elle. Tu as cherché, cherché quelque chose qui ressemblerait déjà à ton nom mais qui serait bien Français et tu as trouvé : Saïx, une petite ville dans le sud. Tu t'es dit qu'il n'y avait rien de plus Français que de porter le nom d'une ville de France, et de toute façon, Aqua t'appelait déjà « Petit Saï ».
Quand tu as eu quinze ans, tu t'es dit cela : Paris ne sera jamais aussi festif que ma maison. Les soirs sur la terrasse avaient le goût chargé et puissant des cigares de ton grand-père, et Paris avait le goût des cigarettes, plat, presque léger.
Ça remonte à loin, mais tu te souviens.
Chaque verre de vin, chaque café, chaque cigarette te ramène à tes premières fois.
Il y a quelque chose dans Vanitas qui sait synthétiser tout d'un seul coup.
Vanitas, il boit trop, il fume trop, il ne dort pas parce qu'il boit trop de café. Il est Paris fait homme, son horreur, sa cruauté, sa folie. C'est sans doute ça qui t'a plu en premier. Ça, et aussi, quand il t'a embrassé, tu n'arrivais pas à savoir si c'était un homme ou une femme. Oui, il était quelque chose de nouveau et d'inconnu. Il avait des sourcils noirs, fins et bruts comme doivent l'avoir les femmes de ta famille, et le sourire carnassier des hommes, il avait le torse plat et maigre, les yeux maquillés, les mains immenses.
Tu te demandes si ta mère a raison. Si tu as tout rejeté, comme elle dit. Elle dit que tu es un petit français maintenant. Elle le dit avec tellement de hargne et de tristesse qu'on ne croirait pas que c'est elle qui a voulu que vous trouviez asile ici, après la révolution. Qu'est-ce qu'elle voulait que tu fasses ? Que tu restes avec elle et ses deux sœurs et leurs maris ? Que tu ne sortes pas de la maison, que tu n'accompagnes pas Aqua à l'Université, que tu n'apprennes pas le Français ?
Elle te reproche ton manque de foi, de reconnaissance, mais ta mémoire est fidèle. Tu te souviens de tout. Tu n'es pas Français, pas que. Tu te souviens les récits de ta grand-mère, ses sermons, tu te souviens le bien et le mal que t'a fait sa religion, tu te souviens le goût de son thé et de son kateh. Tu te souviens son obsession pour la chance, tout ce qu'elle faisait pour attirer la baraka sur votre foyer.
Elle a voulu vous sauver.
Elle t'a raconté qu'on pouvait chercher, quand le Prophète était en vie, la baraka dans l'eau qui restait de ses ablutions, parce que son corps était plein de bénédictions et de bien, placés là par Allah. Tu te souviens que ça te dégoûtait. Des eaux sales ? Des eaux où on a trempé ses cheveux pleins de poussière, où le Prophète a lavé la sueur de ses aisselles ?
Et maintenant, alors que tu t'apprêtes à faire couler l'eau du bain de Vanitas, tu y repenses. Vanitas n'a rien de divin. Il est la chose la plus humaine, la plus vicieuse et la plus faible que tu aies eu l'occasion d'embrasser. L'eau qui a lavé son corps, qui a coulé dans ses cheveux, qui a glissé sur sa peau, elle ne peut pas contenir un demi-gramme de baraka, c'est même plutôt l'inverse. Vanitas, c'est un chat noir, c'est la malchance, c'est l'enfer qui te sourit. Pourtant, c'est à cette eau-là que tu veux boire. Et tu te demandes : depuis quand je crois en l'amour plus que ma grand-mère ne croyait en Allah ?
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ALORS. J'ai trouvé une seule fois l'histoire de l'eau des ablutions du Prophète contenant de la baraka et c'est sur le site islamiates . e-monsite blog/l-islam-et-la-vie-sociale/ http-islamiates-e-monsite-com-blog-l-islam-et-la-vie-sociale-comment-attirer-la-baraka-comment-attirer-la-baraka . html (en espérant que feufeu ne mange pas le lien)
Et voilà ? Je sais pas.
Des bisous.
