Demons-Imagine Dragons


25-26 décembre 2016

. . . . . . . . .

Tony n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Il avait préféré se concentrer pleinement sur le dossier qu'Hector Lane lui avait remis avant que lui, Madison et Thor ne quittent définitivement l'hôpital Lenox Hill. Il s'était attardé durant de longues heures sur chaque petit détail, même à première vue insignifiant, étudiant par cœur les phrases en caractères gras qui lui sautaient aux yeux dès qu'il tournait une page. Cette nuit-là, le café s'était révélé être son meilleur ami, il avait réussi à le maintenir éveillé suffisamment longtemps pour qu'au bout d'un moment, la fatigue ne se fasse même plus ressentir. Il n'était pas resté immobile. Il avait régulièrement changé d'endroit, passant du salon à son laboratoire en passant par la cuisine pour se réapprovisionner en caféine, faisant les cent pas avec ses papiers dans une main et une tasse contenant le liquide fumant dans l'autre.

Aux alentours de trois-quatre heures du matin, l'Intelligence Artificielle lui avait tout de même suggérer d'aller se reposer ne serait-ce qu'une heure ou deux pour son bien, mais l'homme avait refusé cette proposition, affirmant qu'il n'avait nullement besoin de sommeil. Il avait laissé les informations tourner en boucle pour avoir un bruit de fond sans pour autant forcément prêter attention à ce que disaient les journalistes. Il n'y a que lorsqu'il avait entendu son prénom ou celui de sa sœur qu'il s'était autorisé une pause de quelques secondes afin de savoir ce qui se racontait sur eux, avec le chahut qu'il y avait eu en ville dans la soirée. Mais à part, il avait passé l'intégralité de son temps à éplucher le dossier et travailler dans son labo.

Une autre personne avait rappelé à Tony que dormir était important, il s'agissait de Thor. Mais lorsqu'il s'était rendu compte que l'inventeur ne l'écouterait de toutes façons pas, il n'avait pas insisté plus longtemps et avait à la place décidé de lui parler de ce qu'il s'avait sur les conséquences que pouvaient avoir les attaques de Jotüns, et même s'il ignorait les effets produits sur un corps humain, le brun était cependant d'avis que d'en savoir plus sur l'étendue des dégâts que pouvaient causer les géants des glaces sur n'importe qui lui serait peut-être utile. Ils s'étaient donc tous deux retrouvés dans le labo du propriétaire des lieux pour en parler, continuer leurs recherches pour par la suite agir en conséquence. Au bout d'un moment, Tony avait eu l'idée de demandé à Friday de vérifier s'il y avait des caméras de surveillance dans la ruelle et après quelques secondes de recherches, il avait été signifié que oui, c'était effectivement le cas. Il lui avait ensuite demandé de récupérer les enregistrements qui couvraient le chréno horaire de vingt heures à minuit et de les lui faire parvenir dans l'immédiat. Ils se trouvaient à présent devant l'écran holographique qu'avait fait apparaitre le milliardaire, attendant que les images n'arrivent.

−Tu as l'air stressé, souligna le dieu en voyant que Tony faisait tout son possible pour calmer le rythme de sa respiration, qui ne faisait que s'accélérer au fur et à mesure que la barre de chargement progressait.

−J'ai une mauvaise expérience avec les vidéos de surveillance, alors j'ai l'impression de me faire hanter par de vieux démons, marmonna-t-il avant de souffler un bon coup lorsque le fichier fut entièrement téléchargé et Thor eu envie de se donner une baffe pour ne pas y avoir pensé mais il se contenta de le faire mentalement. Bon, jetons un coup d'œil à tout ça…

Il appuya sur le bouton qui permettait de lancer la lecture et de zapper une grande partie où il ne se passait rien, mis à part lorsque les locataires des deux immeubles sortaient par les portes de derrière afin d'aller jeter leurs sacs de déchets dans les larges bennes à ordures. Les autres sources de mouvement n'étaient dues qu'à des animaux errants qui venaient justement y chercher des restes de nourriture gaspillée, étant affamés durant cette froide nuit d'hiver. Tony remit la vidéo à sa vitesse normale au moment où l'agitation fut plus importante et qu'une lumière bleutée sortie de nulle part commença à naître à un bon mètre cinquante du sol, avant de s'élargir pour ensuite former une sorte de disque de la même couleur et qui provoquait fumée et étincelles, faisant fuir les quelques derniers volatiles qui n'avaient pas regagné encore leurs nids pour s'y reposer. Ils aperçurent alors Madison apparaitre dans le cadre, puis elle s'avança avec prudence vers le portail qui s'ouvrait davantage. Et quelques secondes plus tard, un premier individu non-humain fit son entrée en scène.

−Il me dit vaguement quelque chose, souffla Tony en plissant les yeux.

−Jeshoan, commenta simplement Thor, les yeux rivés sur l'écran. Qu'est-il venu faire sur Midgard ?

Le brun effectua quelques manipulations sur son clavier et des sons se firent entendre. Ils purent ainsi assister aux premiers échanges de la jeune femme avec le géant des glaces, et le ton inquiet du Jotün les alerta immédiatement, tout comme la mutante avait elle-même directement été sur ses gardes, comprenant qu'il y avait un problème. Puis le temps passa. Ils virent Jeshoan se faire assassiner puis les trois autres colosses débarquèrent, et un combat se lança entre eux et la brune. L'air soucieux qu'affichait Thor suscita quelques questions dans l'esprit de Tony, et ce dernier ne se fit pas prier pour lui demander ce qui semblait le préoccuper, en dehors du fait que les Jotüns n'avaient absolument rien à faire sur Terre.

−Cette façon qu'elle a de les attaquer, déclara le blond. J'ai l'impression qu'elle a encore gagné en puissance depuis février… Il est cependant surprenant de la voir les maîtriser de la sorte, alors que les géants des glaces sont connus pour être des ennemis coriaces et difficiles à vaincre. Mon père et moi en savons quelque chose, affirma-t-il en regardant son amie se saisir de l'avant-bras de son adversaire, des flammes lui sortant des mains.

−Ce ne sont pas ses pouvoirs qui ont évolué, lui lança le milliardaire, les yeux lui aussi rivés sur l'écran. Simplement, depuis quelques mois, elle s'est détachée de plein de choses pour éviter qu'on la fasse souffrir, alors… Elle a beaucoup plus de facilités à cibler ses tirs et attaquer sans se soucier le moins du monde du sort de la personne qu'elle affronte.

Ils continuèrent ensuite leur visionnage en stoppant tout commentaire, jusqu'à ce qu'ils arrivent au moment fatidique : celui où l'un des monstres se relevait pour viser la jeune femme avec son arc, qans qu'elle eût le temps de s'en rendre compte suffisamment tôt. Ils durent regarder, impuissants, cette fameuse flèche faite de givre l'atteindre en pleine poitrine puis se désintégrer en un éclat lumineux. A ce moment-là, l'inventeur s'autorisa à détourner le regard un moment, n'aimant pas voir sa petite sœur se faire attaquer, mais il se reprit rapidement et reposa les yeux sur les images qui défilaient sous ses yeux, se disant que les analyser était le seul moyen qu'il avait pour comprendre ce qu'il s'était vraiment passé. Il remarqua par ailleurs le bref froncement de sourcils de Thor lorsqu'il regarda Madison s'effondrer, et comprit que celui-ci se sentait probablement aussi mal que lui à cette vue. Les Jotüns finirent ensuite par s'en aller avec le corps de Jeshoan et le portail disparut aussi mystérieusement qu'il était apparu. Tony se décida alors à stopper la lecture, jugeant qu'ils avaient vu ce dont ils avaient besoin. Et une fois encore, l'expression faciale de Thor l'intrigua.

−Elle… N'aurait même pas dû survivre à ce type de sortilège…

−… Rassurant, déclara l'autre. Dans ce cas, comment se fait-il qu'elle soit actuellement en train de dormir deux étages plus haut ?

−Je n'en sais rien… Je veux bien croire que Gaïa lui ai transmis une magie incroyablement puissante, mais ce soir… Cela semblait ne venir que d'elle-même, de sa volonté de survivre et de continuer à se battre tant que le danger rôde sur Midgard. Mais c'est à cause de cela qu'elle n'est pas au meilleur de sa forme actuellement, et je ne sais pas comment les choses vont évoluer. J'aurais besoin d'observer par moi-même la progression de son état au cours des prochains jours.

−Je te remercie, répondit Tony en acquiesçant. Sinon, tu as une idée de qui sont ces trois-là ? enchaina-t-il en revenant en arrière sur la vidéo, affichant ensuite en gros plan les visages des trois géants des glaces. Je ne pense pas les avoir vus au Conseil, ceux-là.

Le blond y prêta un peu plus attention et s'autorisa à zoomer davantage lui-même sous le regard intrigué du milliardaire qui avait l'air surpris que son ami soit capable de se servir de cette technologie sans patauger un minimum. Il prêta attention à chaque petit détail des visages bleutés du trio d'attaquants.

−Celui-ci s'appelle Herag, commença-t-il en désignant le premier, celui qui avait tiré la flèche en direction de Madison. Il faisait partie de la garde rapprochée de Laufey, le vrai père de Loki. C'est un combattant hors-pair qui n'a fait face qu'à très peu de défaites. Mon père m'a raconté qu'il l'avait déjà croisé sur un champ de bataille et qu'il n'était pas du genre à baisser sa garde ou abandonner facilement un combat, expliqua-t-il calmement avant de passer au second. Ça, c'est, Geirroed, son frère. Loki a un jour eu affaire à lui et en échange de sa liberté, il voulait récupérer ma tête sur un plateau. Et enfin… soupira-t-il en se concentrant sur le troisième individu, Sithbrir. L'un des grands ennemis de mon peuple qui n'a jamais par ailleurs voulu se plier aux règles imposées par ses supérieurs. C'est justement lui, le cinquième Jotün qui devait être présent au Conseil il y a quelques mois, mais il a toujours refusé, trouvant ces réunions inutiles et parfaitement ridicules. Il a toujours été parfaitement contre l'idée que les Neuf Royaumes puissent vivre en harmonie. Et puisque Jeshoan faisait partie de ceux qui ont décidé de s'allier avec les midgardiens, j'imagine que c'est pour ça qu'il a été éliminé. Je suppose que Beorth, Magreal et Asvaroba ont subi le même sort que lui sur Jotunheim…

Tony soupira et remonta ensuite au moment où les trois individus arrivaient par le portail et laissa la vidéo tourner.

−En gros, trois dangers publics, déclara-t-il. Et comment ont-ils fait pour ouvrir un portail qui les mènerait jusqu'ici ? Enfin, comment Jeshoan, et que son âme repose en paix, a fait pour débarquer près de ma sœur alors que c'était justement elle qu'il cherchait à retrouver ?

−Les portails entre les différents mondes existent depuis longtemps, mais ceux menant à Midgard ont été fermés pour des raisons de sécurité. J'imagine qu'il a dû faire appel à un sortilège pour la retrouver plus facilement. Tu as entendu ce qu'il lui a dit ? Il voulait la mettre en garde de l'arrivée des trois autres, mais n'a pas été assez rapide. Et il semblerait que nous ayons affaire à d'autres personnes ayant pour but de s'emparer des pouvoirs de Madison, répondit-il en fixant l'écran. Ils sont d'une très grande importance et même si ta sœur ne s'en rend pas compte, ils contribuent à l'équilibre terrien. L'ancienne propriétaire les a transmis à une midgardienne en sachant qu'un jour, elle en aurait besoin pour protéger sa planète d'une menace que le reste du monde ne serait pas en mesure de contrer.

−… Tu disais qu'elle n'aurait pas dû s'en sortir ?

−Nombreux sont les asgardiens ayant péri après une telle attaque. J'ignore comme elle a fait, mais… Tu sais comme moi qu'elle ne peut appliquer ses pouvoirs de guérison sur elle-même, et si j'en crois la tête que tu as faite en parcourant les quelques pages que ce médecin t'a remis, les choses ne sont pas forcément positives… Je me trompe ?

−… Qu'est-ce que je dois faire… ?

−Nous allons essayer de l'aider. Il va falloir que tu me permettes de jeter un coup d'œil à ce dossier, et je verrai ce que je pourrai faire.

−… Très bien.

Monsieur, je vous informe, comme vous me l'avez demandé, que votre sœur est réveillée et qu'elle se situe actuellement à la cuisine, l'informa alors la voix de l'intelligence artificielle qui avait des yeux partout. Dois-je lui annoncer que vous souhaitez vous entretenir avec elle ?

−Non merci, ça ira. Je vais aller la rejoindre tout de suite, déclara Tony avec un soupir fatigué. Continue les recherches à ma place sur les documents que j'ai scanné et préviens-moi dès que tu as du nouveau.

Cela sera fait.

L'homme soupira à nouveau, attrapa son mug désormais vide et alors qu'il se dirigeait vers la porte de son laboratoire, il s'arrêta brusquement durant quelques secondes et se tourna vers son ami, qui n'avait pas bougé d'un millimètre. Il fixait l'écran avec un air qui était encore inconnu à Tony. Une expression que ce dernier n'avait jamais eu l'occasion de voir dans les yeux du blond. Il paraissait furieux tout en contenant sa rage, angoissé mais essayant de dissimuler le faible tremblement qui le prenait systématiquement dès que quelque chose n'allait pas comme il le voulait et les quelques cheveux longs qui retombaient devant son visage bougeaient très légèrement au rythme de ses expirations calmes. Depuis quand tentait-il de contenir la colère qu'il éprouvait envers les géants des glaces et qui le rongeait depuis qu'il avait su ce qu'il s'était passé ? Depuis quand cherchait-il désespérément à ne pas montrer ce qu'il ressentait, préférant très largement s'occuper avant tout du bien-être des autres sans se dire que lui aussi, avait peut-être besoin d'un peu d'aide ? Et depuis quand Tony n'arrivait-il plus à savoir comment réagir face à lui ? Il n'en avait pas la moindre idée. Tout ce qu'il savait, c'était que ses récits concernant leur guerre civile et la mort de Logan l'avaient plutôt remué.

Lorsque Thor se rendit compte qu'il était épié ainsi, il sortit de sa rêverie, contourna l'écran puis il rejoignit le brun, qui l'attendait quelques pas plus loin. Ensemble, ils sortirent du laboratoire et les lampes s'éteignirent d'elles-mêmes. Les deux hommes marchèrent un peu dans le long couloir et se dirigèrent vers l'ascenseur de la tour d'un pas rapide et décidé, mais restant chacun silencieux et plongé dans ses pensées. Une fois entrés dans l'ascenseur, les portes se refermèrent et Tony pressa l'un des boutons d'un geste presque impatient et se mit à fixer droit devant lui, jetant de temps à autres quelques petits coups d'œil furtifs en direction de l'autre individu, intrigué. Ils parvinrent à l'étage souhaité peu après et lorsque les portes se rouvrirent, ils se hâtèrent de rejoindre le lieu que leur avait indiqué Friday. Ils débarquèrent donc dans la cuisine, où une jeune femme à la longue chevelure brune était assise sur l'une des chaises, dos à eux, une tasse de café brûlant entre les mains. Son regard avait beau être perdu dans le vide, elle n'en était pas moins consciente de ce qu'il se passait autour d'elle. Ce fut par ailleurs elle qui les salua en premier d'un ton monocorde en disant :

−Bonjour.

−Il est encore tôt, déclara Tony calmement. Tu ne devrais pas être en train de te reposer ?

−Je n'arrivais plus à dormir, commenta-t-elle simplement. Vous avez passé la nuit dans le labo ? demanda-t-elle ensuite en portant sa tasse à ses lèvres pour boire une gorgée du breuvage chaud, toujours le regard divaguant.

−Une bonne partie, affirma son frère en allant remplir son mug, puis il en sortir un du placard qu'il remplit également avant de le donner à l'asgardien, qui le remercia d'un signe de tête. Thor va probablement rester ici quelques jours, l'informa-t-il. Il est bien plus informé que nous sur tout ce qui concerne les géants des glaces, c'est une chance qu'il ait pu débarquer si rapidement.

−D'ailleurs, comment se fait-il que tu sois là ? questionna Madison en se tournant enfin vers eux pour adresser ses premiers mots au blond depuis qu'ils se revoyaient, en dehors de ce salut froid de la veille. Je croyais que tu étais occupé par tes missions de sauvetage sur les autres planètes de la galaxie, et que tu avais temporairement et à nouveau renoncé à ton trône pour justement te concentrer exclusivement sur ça ?

−C'était le cas, confirma-t-il, jusqu'à ce que je me retrouve sans nouvelles et que mes messages n'aient plus droit à la moindre réponse de ta part, lui lança-t-il par la suite, et le propriétaire des lieux ressenti quelques reproches dans sa voix. Comme j'ai cru qu'il était arrivé quelque chose à Midgard, j'ai décidé de revenir aussi rapidement que possible.

−Bah tu vois… Tout va parfaitement bien, ironisa-t-elle en buvant à nouveau. Je ne me suis jamais sentie aussi en paix avec moi-même.

−C'est pas bien de mentir, répliqua le brun.

−Et tu vas faire quoi, me priver de dessert ? poursuivit-elle en levant les yeux au ciel avant de quitter sa chaise un peu précipitamment. Sérieusement, arrêtez de vous inquiéter comme ça pour moi, ajouta-t-elle en récupérant ensuite un épais sweatshirt gris foncé à capuche, qu'elle se hâta d'enfiler. Dans le meilleur des cas, le sort que je me suis pris en pleine gueule n'aura pas trop de répercussions sur mon métabolisme. Dans le pire des cas, souffla-t-elle en allant ensuite déposer sa tasse dans l'évier, je ne m'en sors pas vivante et vous, vous cachez mon corps quelque part pour éviter que les autorités ne se posent des questions sur vous lorsqu'ils trouveront un cadavre ici, à la tour.

−Premièrement, plaisanter avec ça n'est vraiment pas drôle, grogna Tony en fronçant les sourcils, et ensuite, où comptes-tu aller, exactement ? dit-il en la voyant se diriger vers le balcon qui se trouvait de l'autre côté de la baie vitrée qui entourait une partie de l'immense salon.

−Faire un tour dehors. J'ai besoin de prendre l'air, se justifia-t-elle.

−C'est hors de question, rétorqua-t-il. Tu sors de l'hôpital après t'être faite attaquer par des géants des glaces, ton état est encore très instable et il y cette espèce de je ne sais quoi qui est en train de se développer tout autour de ton cœur, lança-t-il en ouvrant le dossier médical pour lui montrer les quelques clichés classés à l'intérieur.

−Je serai de retour dans une demi-heure, lui répondit-elle comme si elle n'avait pas entendu l'avertissement de son frère, puis elle fit coulisser la large porte de verre, laissait ainsi le froid hivernal ainsi que quelques flocons s'engouffrer dans la pièce.

−Maddie, je ne plaisante pas, déclara l'homme d'un ton sérieux, avant de se faire rejoindre par leur ami commun. Je préfère t'avoir à l'œil pour le moment, si tu permets. Quand on se sera assurés que tu es hors de danger, tu pourras aller gambader aussi librement que tu le souhaites à l'extérieur.

−Il serait en effet préférable que tu prêtes attention aux propos de ton frère, souligna Thor, l'air inquiet mais une fois encore, la mutante fit la sourde oreille.

−… On en reparlera plus tard, soupira-t-elle en s'avançant sur le balcon, et elle prit son envol avant que les deux hommes n'aient eu le temps de dire quoi que ce soit pour la retenir, les laissant totalement abasourdis au beau milieu du salon.

Tony demeura immobile durant quelques instants, et lorsqu'il s'apprêta à s'adresser à l'intelligence artificielle, Thor posa une main sur son épaule et le regarda dans les yeux.

−Reste ici, poursuis les recherches. Je vais aller quadriller la ville et la ramener. Elle n'a pas pu aller bien loin…

Le brun acquiesça, tourna les talons et se dirigea à nouveau vers son laboratoire avec sa tasse de café en main, tandis que le blond emprunta le même chemin que son amie, referma la porte vitrée derrière lui et à l'aide de son marteau, il prit son envol à son tour, déterminé à retrouver la jeune femme, ne voulant pas qu'il lui arrive quoi que ce soit alors qu'il savait que malgré les affirmations de cette dernière, elle n'allait pas aussi bien qu'elle le prétendait. Lorsque Tony repassa par la cuisine, il n'aperçut pas la fleur de lys, posée depuis longtemps sur le plan de travail dans un petit vase, dont les pétales étaient un peu plus tombants qu'à l'ordinaire.

. . . . . . . .

Madison vagabondait désormais dans les rues de New-York et avait relevé sa capuche afin qu'on la laisse tranquille. Depuis qu'elle avait publiquement annoncé sa véritable identité en février, elle ne pouvait, comme son frère, faire deux pas dans la rue sans que l'on vienne la déranger. C'était pourquoi elle privilégiait généralement la voie des airs, celle que les gens ne pouvaient atteindre sans un avion ou un hélicoptère. Seulement, cette fois-ci, marcher ne l'ennuyait pas plus que cela. De toutes façons, elle savait qu'avec des températures aussi basses, très peu de personnes osaient s'aventurer à l'extérieur, ne voulant pas tomber malade.

En plus d'y être habituée grâce à ses pouvoirs, le froid la dérangeait de moins en moins au fur et à mesure qu'elle progressait à pied. Elle dû cependant s'arrêter un instant et s'appuyer contre un lampadaire encore allumé à cause de la noirceur de ce ciel matinal, puis elle porta brièvement sa main gauche à son thorax. Durant quelques secondes, elle eut l'impression d'y apercevoir la même lueur bleutée que lorsque le sortilège l'avait heurtée, avant que celle-ci ne s'estompe doucement. Elle recommença ensuite à avancer, gardant les yeux rivés sur le sol couvert d'une fine couche de neige afin d'éviter tout contact visuel avec un passant.

Quelques minutes plus tard, elle s'engouffra à l'intérieur d'un immeuble gris et serré entre deux blocs d'appartement, prenant garde à bien refermer derrière elle afin d'éviter que la froideur de l'hiver s'engouffre à l'intérieur, ce qu'elle n'avait pas fait lorsqu'elle se trouvait à la tour car sur le moment, elle s'en était pas mal fichue. Elle ôta sa capuche, qui était couverte de neige qui tomba alors au sol, puis elle jeta un rapide coup d'œil tout autour d'elle, comme pour s'assurer que rien n'avait changé depuis son dernier passage. La même lampe grésillante, les mêmes rangées de boites, les mêmes piles de papiers et documents en tous genres qui s'entassaient dans un coin de la pièce. Un chauffage électrique était branché dans le coin opposé et faisait un bruit étrange qui indiquait qu'il était très certainement en fin de course. Un bureau en ferraille dont le bas des pieds commençait à rouiller était posté à quelques mètres de l'entrée et supportait le poids de nombreux bibelots en tous genres et celui d'un vieil ordinateur. Derrière celui-ci, un homme avait abandonné la lecture de son journal lorsque la jeune femme avait fait son entrée.

Quatre-vingt ans bien tassés, lunettes aux verres légèrement fumés et dont les montures commençaient à s'user, chevelure blanche bien coiffée, moustache aussi claire et parfaitement entretenue, il inspirait confiance à la mutante, qui se souvenait l'avoir déjà croisé au moins une fois, lorsqu'il leur avait apporté les lettres que leur avait laissées le si célèbre Steve Rogers*. Mais contrairement aux autres fois, elle garda la tête baissée et ne prononça pas le moindre mot en entrant. Le vieillard repoussa son journal vers le coin du bureau et réajusta un petit peu son écharpe autour de son cou. Madison sortit alors une clé de sa poche et se dirigea vers la rangée de casiers collés au mur dont le papier peint se détachait de plus en plus, puis elle l'inséra dans la serrure du compartiment marqué du numéro dix-sept. Elle tourna la clé, souffla un bon coup puis ouvrit la petite porte en métal, et soupira lorsqu'elle se rendit compte que l'espace demeurait vide.

−Vous savez, ma p'tite, lui lança l'homme en récupérant son journal pour l'ouvrir en grand vers les pages du milieu, je vous vois venir ici toutes les semaines depuis pas mal de temps, et j'en viens à me demander ce qu'il peut y avoir de si important dans toutes ces lettres que vous laissez à votre ami…

−… Je me le demande aussi… soupira-t-elle. … Il est passé ?

−Comme toujours, affirma-t-il sans quitter le bulletin d'informations des yeux. Il a récupéré le mot de la dernière fois et est parti aussi vite.

−… Sans rien laisser ?

−Comme toujours, répéta-t-il.

Elle baissa les yeux et sortit une enveloppe de la large poche de son sweatshirt. Elle la fixa longuement, se demandant, comme chaque semaine, si elle devait oui ou non faire ce geste, ou bien tout simplement faire demi-tour et arrêter définitivement. Seulement, elle plaça finalement le morceau de papier calligraphié de son écriture dans le casier et le referma sans rien dire, se contentant de baisser légèrement la tête. Elle récupéra ensuite sa clé puis elle sortit à nouveau dans la rue et le froid mordant de l'hiver lui agressa le visage.

Elle remit sa capuche, bien que son corps fût capable de s'habituer très rapidement à cette baisse soudaine de chaleur. Au contraire, elle commença même à avoir chaud et lorsqu'elle passa brièvement sa main gauche sur son front, elle se rendit compte qu'elle transpirait. Pourtant, son corps tremblait, presque imperceptiblement. Elle reconnut aisément ce symptôme caractéristique d'une montée de température interne, mais elle n'y fait pas attention, car quelque chose d'autre la préoccupait elle avait la désagréable impression que, depuis sa sortie du bâtiment où étaient entreposées les boites postales, quelqu'un la suivait. Elle emprunta alors une rue très peu fréquentée, et lorsqu'elle fut certaine à cent pourcents qu'il n'y avait plus personne d'autre dans les environs, elle sortit de la poche ventrale de son pull cette dague qui ne la quittait plus et elle se retourna vivement, prête à se défendre.

−Tu… Comptes me tuer avec ça ou pas… ? lui demanda l'individu d'un ton incertain et peu serein sur le coup.

Madison soupira, mécontente, et abaissa l'arme blanche sans lâcher l'homme des yeux.

−J'hésite, lui répondit-elle. Encore une frayeur comme ça, et ça pourrait très bien arriver… Qu'est-ce que tu fais là ? Oh, laisse-moi deviner : mon frère s'inquiète à mon sujet et t'as envoyé pour que tu me ramènes sagement à la tour… Ecoute, j'apprécie le geste, mais je n'ai pas besoin de ton aide, Thor. Je vais bien.

−Vraiment ?

−Oui, vraiment.

−Donc, tu n'étais pas du tout sur le point d'attaquer quelqu'un avec une arme blanche et avec laquelle il n'est sûrement pas très légal, sur cette planète, de se promener librement ? En plus, je pensais que tu t'en serais débarrassée après ce qu'il s'est passé en Islande. Comment se fait-il que tu l'aies toujours ?

−Pour déchiqueter ton frère avec la prochaine fois que je le croiserai, lâcha-t-elle froidement en passant à côté de lui pour reprendre sa route. Tu n'es pas obligé de me suivre, je finirai bien par rentrer seule. Je connais le chemin.

L'asgardien ne se laissa pas pour autant impressionner et se mit à la suivre en marchant à ses côtés, tandis qu'elle rangea la dague et fourra ses mains dans ses poches. Il comprit rapidement que sa présence sembla la déranger un peu, mais bien moins qu'elle ne le lui faisait croire. Tous deux marchèrent ainsi, sous les flocons blancs, dans la rue sans rien dire durant quelques instants, chacun se demandant au fond si l'autre avait l'intention de parler. L'homme, surtout. Le soleil se levait lentement sur la ville, éclairant les rues en plus des lampadaires encore allumés. Le blond attarda un peu son regard sur la jeune femme, inquiet pour elle. Il remarqua alors son frissonnement et fronça les sourcils, mais se garda bien de faire le moindre commentaire.

−Pour qui était cette lettre ? demanda-t-il subitement d'une voix assez posée.

−Quelle lettre ?

Il planta son regard dans le sien, lui faisant comprendre que cela ne servait franchement à rien de le nier. Elle se contenta d'abord de hausser les épaules puis de détourner le regard pour se concentrer sur son chemin.

−C'est pas important, affirma-t-elle, et elle se sentit obligée d'ajouter quelque chose en sentant le regard insistant de son ami posé sur elle. Sérieusement, ce n'est vraiment pas important… Pas de quoi s'alarmer parce que je vais déposer deux-trois enveloppes dans une boite postale… Tout le monde fait ça, aujourd'hui.

Cette réponse ne sut le satisfaire pleinement, mais il ne s'étala par sur le sujet et passa à autre chose.

−Pourquoi n'as-tu plus donné de nouvelles, Madison ? Tu as arrêté de me contacter au début du mois de novembre, et comme les autres ne répondaient pas non plus, j'ai commencé à m'inquiéter.

−Les autres… souffla-t-elle. Tony et moi sommes les derniers à nous servir des transmetteurs, en dehors des ambassadeurs qu'on a rencontrés il y a quelques mois… Et mon frère ne communique qu'avec moi, alors… C'est certainement pour ça que tu as eu droit à ce silence-radio.

−Même de ta part ? Si tu étais la seule à pouvoir encore communiquer avec moi, pourquoi avoir brusquement cessé ? Je comprends que vous ayez vécu des épreuves plus que difficiles, mais ne pas savoir comment vous alliez m'a grandement inquiété. Ni toi, ni Tony, ni Rogers, plus personne ne répondait.

Madison tressaillit à l'entente du dernier nom et s'arrêta un instant avant de reprendre aussitôt sa marche comme si de rien n'était, gardant les yeux rivés sur le sol qu'elle arpentait, laissant les traces de ses pas dans la neige fraiche mêlée à celle déjà piétinée de la veille.

−Ton frère m'a raconté, lui dit-il simplement. Pour ça, et… pour Logan. Je… Je suis sincèrement désolé. Je sais qu'il comptait beaucoup pour toi, ajouta-t-il, ce à quoi elle ne répondit pas. Mais je suis persuadé que s'il avait été aujourd'hui à ma place, il aurait également voulu te venir en aide, parce qu'il est évident que tu ne vas pas bien.

−Ne parle pas en son nom, marmonna-t-elle sans le regarder.

−Madison, il n'aurait pas voulu te voir comme ça, reprit-il sans faire attention à ce qu'elle venait de lui demander. Ce n'est pas simplement à cause du sortilège que tu as été obligée d'encaisser que tu es comme ça, mais également à cause de ce qu'il s'est passé entre les Avengers, et tu refuses de te focaliser sur autre chose.

−Arrête, dit-elle presque dans un murmure en avançant un petit peu plus rapidement, espérant presque le distancer, mais le dieu n'abandonna pas.

−Tu sais que j'ai raison. Ce qu'il s'est passé entre Rogers, Barnes et toi et ton frère est en train de te ronger de l'intérieur, et ça ne fera qu'empirer ton état actuel. Je connais ce sentiment de trahison, crois-moi, je suis passé par là plusieurs fois, mais il faut que tu arrêtes de te torturer l'esprit avec ça.

−Tais-toi… Tu ne sais rien, grommela-t-elle en serrant un peu les poings, n'attendant qu'une seule chose : qu'il ne dise plus le moindre mot, mais elle savait qu'elle pouvait qu'attendre et espérer encore longtemps avec lui, qu'il ne la lâcherait pas de sitôt. Tu n'étais pas là, à ce que je sache…

−J'aurais pu. Mais tu ne m'as pas prévenu.

−Alors quoi, c'est de ma faute ? s'exclama-t-elle avec un sourire ironique. Tu n'avais qu'à rester, et tu aurais su ce qu'il se passait !

−Je devais aller aider ceux dans le besoin sur d'autres planètes, se justifia-t-il en faisant tout pour garder son calme.

−On voit que ça a vachement bien fonctionné, si j'en crois le fait qu'une bande de Jotüns complètement cinglés ait débarqué ici hier soir ! affirma-t-elle en haussant le ton, les poings de plus en plus serrés et l'envie de se retrouver seule devenant pour elle plus que nécessaire. Tu es au courant que Jeshoan est mort devant moi, sans que je n'aie eu le temps de faire quoi que ce soit pour empêcher ça ? Et que les autres géants des glaces qui ont fraternisé avec nous ont probablement subi le même sort juste parce qu'ils ont pour une fois dans leur vie osé aller au-delà de leurs principes ? Dis-moi en quoi tu as aidé nos alliés, Thor ? lança-t-elle d'une voix pleine de reproches. Où étais-tu quand ces trois tarés se sont rebellés sur Jotunheim ? Où étais-tu lorsque les Avengers avaient besoin de l'un des leurs pour les aider à trancher sur ce foutu débat concernant notre liberté ?

−Les autres peuples avaient besoin de quelqu'un pour les défendre, et…

−Nous aussi, on en avait besoin, plus que tu ne l'imagines ! Et ne fais pas celui qui n'est pas au courant, parce que je t'ai envoyé un message avant que notre guerre civile ne débute, en te disant que les choses risquaient de s'envenimer… Et qu'est-ce que tu as répondu ? Que nous étions suffisamment matures pour gérer un problème d'une telle envergure sans que cela n'en vienne aux mains, tu as dit ça alors que tu connais les terriens, tu sais de quoi ils sont capables pour prouver qu'ils ont raison ! s'écria-t-elle en se tournant brusquement vers lui. Regarde un peu où tout ça nous a menés !

−Je ne pouvais pas savoir que cela dégénèrerait à ce point Madison, crois-moi lorsque je te dis que si je l'avais su, je serais revenu sur Midgard sur le champ ! Tu aurais très bien pu tout m'expliquer après, je serais revenu également !

−Parce que tu crois que j'avais envie de ressasser un truc pareil ? Barnes a tué mes parents, et Rogers le savait ! Il le savait et il n'a jamais rien dit ! Tu penses sincèrement que j'aurais été capable de retranscrire tout ça sans craquer au bout de deux minutes ? Alors ouais, j'ai fermé ma gueule et j'ai pris sur moi, comme j'ai l'habitude de le faire. Et tu as de la chance d'avoir encore pu recevoir de mes nouvelles après ça, parce que crois-moi, je n'en avais strictement plus rien à faire de tout ce qui me rappelait de près ou de loin la si glorieuse équipe des Avengers ! Mais est-ce que ça t'intéresse encore ne serait-ce qu'un minimum ?

−Ils étaient mes amis à moi aussi et j'ai toujours énormément respecté Logan, alors oui, je suis affecté parce que qu'il s'est passé, bien plus que tu ne le sous-entends. J'aurais aimé pouvoir être là, et si je pouvais remonter le temps et empêcher tout cela d'arriver, sache que je le ferais sans la moindre hésitation ! Et c'est exactement ce que j'ai fait lorsque je n'ai plus eu la moindre nouvelle de la part des midgardiens, j'ai arrêté tout ce que je faisais pour revenir immédiatement ici, parce que je croyais qu'il était arrivé un malheur à la planète, et je me suis imaginé tous les scénarios possibles sur le chemin, j'ai eu peur que les Avengers aient été décimés par je ne sais quelle menace.

−Eh bien tu vois, tu arrives encore trop tard pour assister à la fête, répliqua-t-elle froidement et toujours avec cette rage dans la voix. Il n'y a plus d'Avengers depuis des mois, mets-toi à jour, maintenant que tu es là ! Lis les journaux, renseigne-toi, accepte le fait que j'ai entièrement le droit de faire la gueule après tout ce qui nous est tombé dessus et arrête de me rabâcher tes foutues morales en me disant de passer à autre chose, parce que c'est pas comme ça que ça marche ! cracha-t-elle en tournant les talons pour se remettre en route.

Thor se rendit compte à cet instant de la violence qu'avaient eu certains des propos qu'il avait tenu, et lorsqu'il la regarda s'éloigner, il se mit rapidement en tête de la rejoindre, ne voulant pas la laisser seule alors qu'ils venaient d'achever cette conversation de la sorte. Il courut alors pour la rattraper, puis tendit la main vers la sienne afin de l'empêcher d'avancer davantage, et lorsqu'il s'en empara -avec pourtant beaucoup de délicatesse-, une violente onde de choc émana de son amie et le propulsa plusieurs mètres en arrière, mais il fut heureusement assez habile pour tenir debout. Il observa brièvement la trace que son dérapage avait laissé dans la neige, puis il reporta son attention sur la mutante, qui le regardait avec les yeux écarquillés et il vit dans son regard un certain mélange entre la terreur et l'incompréhension la plus totale.

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*Petite référence à Stan Lee