Silent night-Josh Groban


26 décembre 2016

. . . . . . . . .

Madison se réveilla en sursauts et se redressa brusquement sur son lit, la respiration haletante. Elle entendit vaguement Friday lui conseiller d'inspirer calmement afin d'éviter la moindre crise de panique et elle se surprit elle-même à suivre ce conseil en se prenant la tête entre les mains, yeux clos. Elle était toujours en débardeur mais avait l'impression de porter trois ou quatre couches de vêtements doublés en laine polaire tant elle avait chaud. Toujours en suivant la voix de la raison -celle de l'I.A. en l'occurrence-, elle posa les pieds au sol et se leva lentement tout en s'appuyant sur sa table de chevet où trônait une petite lampe, un réveil, son téléphone à l'écran fissuré à cause de son combat contre les Jotüns et une photo datant de la fin de l'été mille-neuf-cent quatre-vingt-onze. En se frottant brièvement le visage de la main gauche, elle marcha, un peu à garde, dans sa chambre et gagna sa salle de bain -liée à la chambre- d'un pas hésitant puis elle s'appuya sur les rebords du lavabo, tête baissée. Lorsqu'elle la releva, elle se retint de reculer à cause de l'image que lui renvoyait le miroir. Elle trouva qu'elle faisait peur à voir.

Votre tension n'est toujours par remontée, ce qui expliquerait vos étourdissements.

−C'était quoi, le truc dont t'avais parlé tout à l'heure à mon frère ? demanda-t-elle sans lâcher son reflet des yeux.

Chlorhydrate de midodrine. Il y en a dans votre réserve, ajouta l'I.A. tandis que la porte de sa réserve personnelle de médicaments s'ouvrit automatiquement. Une petite dose vous permettrait de vous sentir mieux d'ici les prochaines minutes.

La mutante ouvrit le robinet, passa ses mains dessous puis elle les porta à son visage en soupirant. La froideur du liquide entrant en contact avec sa peau lui fit temporairement du bien, avant qu'elle ressente à nouveau que sa fièvre n'avait pas baissé. Elle se pencha alors vers son stock, chercha un peu en plissant les yeux et tomba sur un petit récipient sur l'étiquette duquel le produit qu'avait prononcé Friday était indiqué. Elle déboucha le flacon, en sortit deux comprimés et se remplit un verre d'eau, les mains tremblantes, après quoi elle avala les deux cachets avec la sensation que sa gorge était en feu, ce qui la fit un peu tousser.

Elle coupa le robinet et sortit en trombe de la salle de bain en continuant à tousser, sans que cela ne devienne trop « violent ». Elle se mit ensuite à marcher vers la porte vitrée qui donnait directement sur son balcon et l'ouvrit en grand. Le vent glacial qui soufflait inlassablement depuis quelques jours s'engouffra sans peine dans la pièce non chauffée et Madison en profita un instant, trouvant la sensation de ce « courant d'air » agréable.

Elle s'aventura à l'extérieur, laissant la porte en verre entrouverte et avança d'un pas lent tout droit en direction de la rambarde en fer. Une fois arrivée à cette hauteur, elle agrippa ses deux mains à la partie supérieure de la barrière de sécurité et elle ferma les yeux tout en laissant échapper un autre soupir. Au-dessus d'elle, le ciel devint de plus en plus sombre, se couvrant de nuages menaçants et les flocons qui tombaient lentement mais sûrement jusque-là se mirent à tourbillonner avec le vent hivernal. Elle avait cette fois-ci l'impression de se sentir revivre. Ses yeux se rouvrirent et se baissèrent sur ses doigts toujours accrochés à la barre métallique, qui commençait à prendre une teinte bleu intense à cause de ses pouvoirs qu'elle utilisait de manière involontaire, mais ça ne la dérangeait pas plus que cela, sur le moment, de ne plus rien contrôler.

Mais brusquement, elle ressentit comme une violente compression au niveau de son cœur, ses mains se resserrèrent nerveusement sur la barrière et elle baissa la tête, puis la secoua légèrement. Cet instant de bien-être qu'elle avait traversé fut bien trop court à son goût, et elle fit le maximum pour éviter que ses jambes ne faillissent, ayant du mal à la supporter. Elle relâcha la rambarde, serra les poings, fronça les sourcils et son regard se porta vers l'horizon. Elle se rendit compte à ce moment qu'elle trouvait la vue splendide, mais qu'avec les derniers mois écoulés dans une sorte de déni profond, elle n'y avait plus fait attention. Elle tourna alors un peu la tête et regarda vers l'intérieur, plus précisément en direction de sa table de nuit, où le cadre comportant la photo était dressé.

Une enfant riait, ses petits bras entourant le cou du jeune homme de vingt-et-un ans qui la portait sur son dos. La photographie avait été prise un peu en contre-jour, les ombres étaient bien marquées. Le soleil était radieux, ce jour-là. Les deux individus souriaient à pleines dents et étaient plus heureux que jamais. Une date avait été marquée au feutre noir dans le coin inférieur gauche de l'image : le seize septembre mille-neuf-cent quatre-vingt-onze. Deux personnes insouciantes et bien loin de se douter que très exactement trois mois plus tard, tout basculerait… Que leur mère, une femme si douce, si charmante et délicate qui les avait justement pris en photo afin d'immortaliser cet instant à tout jamais ne serait plus en vie moins de cent jours plus tard pour les voir grandir et s'épanouir… Chacun de leur côté. C'était quelque chose qu'elle n'aurait jamais voulu pour ses enfants : qu'ils viennent à être séparés.

Madison détourna subitement le regard lorsqu'elle se rendit compte qu'à force de penser à ces instants, quelques larmes s'étaient mises à couler le long de ses joues et elle eut l'impression qu'on lui écorchait la peau à vif. Elle porta une main à son visage et un bref mouvement de recul lorsqu'elle la retira et vit les traces rouges qui s'étalaient sur ses doigts. Elle secoua la tête et quand elle posa à nouveau les yeux sur sa main, elle se rendit compte qu'il n'y avait rien. Elle se hâta alors de regagner l'intérieur et elle ferma la porte vitrée avec précipitation, puis elle appuya son front contre le verre froid, continuant à fixer sa main sur laquelle elle aurait juré avoir vu de longues trainées de sang frais -le sien, jugea-t-elle-.

−… Friday ?

Oui, Mademoiselle ?

−Tu peux… Eviter de dire à mon frère ce qu'il vient de se passer ? Je sais que t'as des yeux partout et que tu analyses mes moindre faits et gestes avant d'en faire un bilan que tu rapporteras ensuite directement à Tony…

Il est important que vous sachiez qu'il ne souhaite que vous venir en aide…

−… Je préfère pas qu'il sache que je commence à perdre la tête, ça l'angoisserait encore plus… S'il te plait, garde ça pour toi pour le moment…

Je suis supposée vous aider, moi aussi. Pour cela, il faut que j'en informe Monsieur Stark.

−… Tu peux très bien me filer un coup de main sans lui en parler… Du moment que les choses ne dégénèrent pas trop… Si jamais je n'arrive plus à gérer seule, alors tu… Tu pourras le prévenir… Mais en attendant… Pas un mot sur « l'incident » d'aujourd'hui.

. . . . . . . . .

Les deux hommes avaient travaillé durant une bonne partie de l'après-midi, étudiant avec énormément d'attention chaque petit détail que contenaient les analyses effectuées par l'équipe d'Hector Lane à l'hôpital. Thor avait longuement parlé à Tony, lui racontant tout ce qu'il savait sur les géants des glaces, jusqu'où s'étendaient ses connaissances sur leur peuple. Ils avaient ensemble créé de nombreux nouveaux documents et schémas en 3D grâce à la technologie de Stark, leur permettant ainsi d'éviter de se perdre au milieu d'un énorme tas de feuilles de notes. Jamais l'inventeur n'avait vu son ami aussi sérieux et concentré sur quelque chose. Il avait en général l'habitude de le voir s'amuser avec les autres, profiter de son temps libre sur la Terre, boire une bière avec lui. Aujourd'hui, il ne voyait en lui qu'un homme consciencieux et imperturbable dans la lourde tâche qui lui avait été confiée. Cela le rassura énormément de savoir qu'il se montrait aussi impliqué et qu'il ne laissait rien le distraire, si ce n'était que la voix robotique de Friday qui les interrompait de temps à autres en plein travail pour leur rappeler de faire des pauses, ou bien simplement leur signaler qu'il était l'heure de se nourrir.

Monsieur, le livreur est arrivé. Puis-je le faire entrer ?

−Je t'en prie, concéda le brun en s'étirant un peu, les effets de la fatigue se faisant ressentir, puis il regarda à travers la fenêtre de son laboratoire. Ça fait longtemps qu'il fait sombre, dehors ?

−Trois ou quatre heures, lui répondit machinalement Thor. Mais le ciel est resté couvert toute la journée, c'est pour cela que ça ne fait pas une grande différence.

−Déjà dix-neuf heures, soupira Tony en se redressant, faisant craquer quelques vertèbres en s'étirant une nouvelle fois puis il marcha en direction de la porte du laboratoire, suivi de près par son ami. J'ai préféré commander un truc à manger, histoire qu'on bénéficie de plus de temps pour travailler.

L'asgardien acquiesça sans rien dire et se contenta de suivre l'inventeur jusqu'à la salle de séjour, où un jeune homme attendait patiemment près de la porte qui donnait sur le couloir, un casque de moto bleu foncé sur la tête et tenant un paquet entre ses mains. Lorsqu'il les aperçut, il salua les deux individus avec un petit sourire et tendit son bien à Tony. Ce dernier s'en empara, paya le livreur et lui laissa un beau pourboire, ce qui arracha au jeune un regard surpris lorsqu'il vit la somme qui lui était offerte. Après cela, il rebroussa chemin et quitta la pièce en les gratifiant d'un « bonne soirée » assez enjoué, puis disparut dans le couloir qui le mènerait jusqu'à l'ascenseur pour redescendre au pied de la tour. Le génie soupira et marcha calmement vers la salle à manger, déposa le paquet sur la table et alla ensuite chercher plusieurs assiettes ainsi que quelques couverts.

–Ça ne te dérange pas d'aller chercher Maddie ? demanda-t-il au blond en dressant la table pour trois.

−Pas du tout, lui répondit-il en s'éclipsant à son tour, privilégiant cependant les escaliers à cette boite en ferraille en laquelle il n'avait absolument pas confiance.

Il regarda cependant Tony du coin de l'œil avant de s'en aller, se demandant comment il faisait pour rester aussi calme, que cela soit en présence du médecin ou bien lorsqu'ils bossaient tous les deux ensemble, puis il détourna le regard et reprit sa route. Il se mit à gravir les marches en se tenant à la rampe, quelque peu perdu dans ses pensées. La réflexion que lui avait faite la mutante au petit matin dans les rues enneigées de New-York tournait sans cesse dans sa tête. « Tu ne m'as pas prévenu. » « Alors quoi, c'est de ma faute ? Tu n'avais qu'à rester, et tu aurais su ce qu'il se passait ! » « Je devais aller aider ceux dans le besoin sur d'autres planètes. » « On voit que ça a vachement bien fonctionné, si j'en crois le fait qu'une bande de Jotüns complètement cinglés ait débarqué ici hier soir ! »

Il regrettait d'être parti, et surtout aussi longtemps. Il regrettait amèrement le fait de ne pas avoir fait davantage attention aux paroles qui lui avaient été adressée peu de temps avant que les équipes de Stark et de Rogers ne commencent à s'affronter. Il demeurait persuadé, qu'au fond, il aurait pu les empêcher de se battre s'il avait été là pour eux. Il savait que ce qu'il avait fait durant cette période avait été utile aux autres planètes, mais les remords qu'il éprouvait étaient bien plus présents que cette fierté qu'il avait ressentie en venant en aide aux autres civilisations. Seulement, il n'avait pas été là pour ceux qui comptaient le plus pour lui. « Où étais-tu ? » « Dis-moi en quoi tu as aidé nos alliés, Thor ? » « Nous aussi, on en avait besoin, plus que tu ne l'imagines ! » « Mais tu n'étais pas là, à ce que je sache… »

Il s'arrêta lorsqu'il fut arrivé devant la porte entrouverte de la chambre de son amie et il s'autorise à jeter un coup d'œil à l'intérieur, se rendant alors compte que le lit défait était vide. Il fronça les sourcils, puis en tendant l'oreille, il eut l'impression d'entre quelque chose provenant de quelques pièces plus loin. D'un pas lent, il décida donc de suivre ce bruit, passa devant la chambre que Tony lui avait permis d'occuper et plus il s'approchait, plus les sons alignés se transformèrent en un enchainement de notes claires sorties tout droit de ce qu'il devina être un piano. Toujours très lentement, il suivit cette douce mélodie, profitant de ce sentiment d'apaisement que cela lui procurait. Les lumières du couloir s'allumaient progressivement sur son passage, l'éblouissant par moments, mais il était tellement happé par la musique qu'il n'y prêta guère attention.

Il finit par s'arrêter devant une seconde porte, ouverte également et il la poussa délicatement, ne voulant pas faire le moindre bruit puis entra. Il fut immédiatement frappé par la fraîcheur de l'endroit et ressentit un bref frisson lui parcourir l'échine. Il s'habitua cependant rapidement à ce changement si soudain de température, n'étant concentré que sur la jeune femme assise sur un tabouret de pianiste et qui lui tournait le dos. Il regarda ses doigts parcourir de manière délicate et fluide les touches noires et blanches, et s'approcha un peu tout en gardant le silence. Il reconnaissait cet air, ce n'était pas la première fois qu'il l'entendait. La première fois, c'était lors du dernier jour de l'année deux-mille quatorze, qu'il avait passé sur terre en compagnie de deux des Avengers. Du moins, du temps où ils pouvaient encore se faire appeler ainsi. Une chorale l'avait interprétée non loin d'eux sur Times Square, et il se souvenait de la vague de joie qu'il avait éprouvée à cet instant. Il se souvenait qu'à cette période de l'année, même si Noël était déjà passé depuis quelques jours, cela n'avait pas semblé déranger les passants d'entendre cette joyeuse bande chanter avec enthousiasme le si beau morceau intitulé « Silent Night ». Seulement, maintenant qu'il entendait la mutante le jouer, il se rendit compte que cet air tantôt égayant avait désormais perdu ce côté « chaleureux » pour ne laisser place qu'à une mélodie quelque peu sinistre et froide.

Il dû reconnaitre qu'il fut un peu déçu lorsque les dernières notes résonnèrent entre les quatre murs tant il y avait pris goût et que son amie arrêta de jouer avec un petit soupir presque inaudible. Il l'observa un instant, se demandant ce qu'il pourrait lui dire. Il perdait de plus en plus ces mots, depuis quelques temps.

−… J'imagine que le livreur est arrivé ? lui dit-elle, les yeux toujours rivés sur l'instrument de musique.

−Comment l'as-tu deviné ? lui demanda-t-il, et elle se retourna pour lui faire face.

−J'ai senti l'odeur de la nourriture asiatique monter jusqu'ici, commenta-t-elle. Hum… Ne dis pas à Tony que je n'ai pas fait que dormir, aujourd'hui…

−Je ne pense pas que jouer du piano t'aies demandé beaucoup d'énergie, alors je doute que cela le dérange plus que ça, déclara-t-il avec un sourire. J'espère que tu as au moins pu te reposer un peu, surtout que tu avais l'air d'en avoir grandement besoin.

−Je n'ai fait que ça toute la journée, soupira-t-elle en se redressant difficilement. Ca faisait longtemps que je n'avais pas autant dormi… Au moins, je suis en pleines formes, maintenant, poursuivit-elle en s'avançant vers lui, puis elle le dépassa et ensemble, ils quittèrent la pièce pour se rendre à la salle à manger, où l'inventeur avait achevé de tout installer et les attendait pour commencer à manger.

−Ca va mieux ? lui demanda ce dernier en la voyant arriver en compagnie du dieu nordique.

−Beaucoup mieux, affirma-t-elle d'une voix calme avant de prendre place en face de lui tandis que Thor alla s'installer sur le troisième côté de la table, se retrouvant ainsi entre les deux.

−Bien, se contenta-t-il de dire en la servant puis en poussant une assiette remplie vers elle, qu'elle attrapa précautionneusement. Tu vas sans doute me dire que tu n'as pas faim, mais je préfère que tu te nourrisses un peu.

−Je n'ai pas trop le choix, de toutes façons, lança-t-elle à son frère avec un sourire en coin avant de s'emparer d'une paire de baguettes en bois. Tony, demain, j'aimerais… J'aimerais vous aider. J'ai vraiment l'impression de me sentir inutile, et je ne pense pas que dormir pendant douze heures non-stop risque de m'aider à savoir ce qu'il se passe…

−Comme tu es capable d'insister pendant deux bonnes heures, je crois que je suis un peu obligé d'accepter, déclara le brun, semi-vaincu. Ce soir, tout le monde va se coucher tôt et demain, debout à neuf heures pour toi et sept heures trente pour Blondie et moi.

−Et pourquoi je ne peux pas lever en même temps que vous ? répliqua Madison en commençant à piocher dans son plat. Je ne suis pas encore aux portes de la mort, à ce que je sache… Le jour où je me mettrai à cracher du sang simplement en toussant, là, je commencerai peut-être à faire la grasse matinée…

L'homme ne trouva pas le courage d'aller à l'encontre de ses idées et se contenta de manger sans rien ajouter. Thor les regarda l'un après l'autre en entama son repas à son tour, sentant la tension monter. L'ambiance était tendue, et il n'aimait pas ça. Malheureusement, il savait qu'il n'avait rien à dire dans ce petit conflit entre frère et sœur, bien qu'à sa place, il se doutait que Madison n'aurait pas hésité à lui remettre les pendules à l'heure si les concernés avaient été Loki et lui. Après tout, elle l'avait déjà fait sur Arcturus IV, et il lui en était toujours aussi reconnaissant.

−… Du nouveau ? demanda-t-elle après quelques instants.

−Pas pour le moment, répondit son frère, les yeux rivés sur sa nourriture.

Un silence pesant retomba. Le regard de la jeune femme croisa celui du blond, mais elle le détourna rapidement, comme si elle cherchait à l'éviter à tout prix.

−… Encore désolée… Pour ce matin, souffla-t-elle. Et puis, je n'ai pas forcément été très sympa hier, quand tu as débarqué.

−Ce n'est rien, lui assura-t-il d'un ton neutre. Tu n'étais pas tout à fait toi-même. Mais pour justement éviter que ce genre d'incident ne se reproduise, tu…

−Je sais, l'interrompit-elle, n'ayant pas besoin d'en entendre davantage. Je crois que vous me l'avez répété suffisamment de fois.

Quelques dizaines de secondes plus tard seulement, il vit la jeune femme pousser légèrement son assiette et se redresser, sous le regard attentif et intrigué de Tony.

−Je suis fatiguée, soupira-t-elle. Terminez sans moi…

Elle s'éloigna et se dirigea directement vers les escaliers, sans prononcer le moindre mot. Le brun soupira à son tour et continua à manger en secouant la tête. L'asgardien ignorait comment réagir face à cela. Il n'était qu'en « visite » et ne se permettait pas de faire des réflexions sur quiconque ayant l'amabilité de le laisser séjourner chez lui.

−J'ignore quoi faire avec elle, déclara Tony, yeux baissés sur sa nourriture. A un moment, elle me dit qu'elle veut qu'on l'aide, et l'instant d'après, elle nous tourne le dos en affirmant qu'on n'a pas besoin de se préoccuper de son cas. J'ai l'impression qu'à tous nos problèmes viennent en plus s'ajouter des troubles bipolaires, poursuivit-il en tentant tant bien que mal de dissimuler l'angoisse dans sa voix.

−Elle ne veut pas t'inquiéter, affirma Thor. Tu es son frère, elle cherche à te protéger, en quelques sortes. Quand il s'agit de la famille, on cherche toujours un moyen de dissimuler ce qui ne va pas pour éviter faire souffrir son entourage.

−J'ai l'impression de parler à un pro du sujet…

−Il est possible qu'étant enfant, je cachais parfois à mes parents ce qui me tourmentait pour éviter qu'ils ne se fassent du souci à mon sujet. Elle fait exactement la même chose aujourd'hui, mais à plus grande échelle. Malgré les personnes qui l'entourent depuis des années, je crois qu'elle s'est rapidement habituée à la solitude et au fait de devoir se débrouiller seule, sans devoir attendre une forme d'aide extérieure… Mais elle est loin d'être bipolaire… Simplement troublée et un peu influencée par ce sortilège qu'elle n'a pas eu le temps de repousser. Du moins, c'est ainsi que je l'interprète pour le moment.

Tony inspira profondément et reposa ses baguettes.

−Friday ?

Oui, Monsieur ?

−Que fais-tu ? lui demanda Thor, intrigué.

−Je vérifie une hypothèse, lui répondit-il avant de se reconcentrer sur l'I.A. Est-ce que Madison se sentait bien, aujourd'hui ? Je veux dire, de manière générale ?

Je n'ai détecté aucun problème important. Elle semblait bien se porter.

Le brun fronça les sourcils et soupira.

−Génial… En plus de ne pas vouloir s'ouvrir aux autres, elle arrive à retourner ma propre invention contre moi…

−Que veux-tu dire ? le questionna l'asgardien, surpris. Tu penses que c'était un mensonge ?

−Friday, reprit-il après avoir brièvement acquiescé afin de confirmer les dires de son ami, je te rappelle que c'est moi qui t'ai créée, alors techniquement, je suis supposé savoir tout ce qu'il se passe ici grâce à toi. Donc même si ma charmante petite sœur t'a demandé de cacher quelque chose, j'aimerais que tu m'en parles.

J'ai rappelé à votre sœur que vous étiez là pour elle si besoin et elle a pris le médicament conseillé pour sa chute de tension de ce matin. Elle a ensuite pris l'air, toujours victime de quelques étourdissements, puis est repartie se coucher.

−Tu es sûre que c'est tout ? marmonna-t-il, suspicieux.

−… Oui.

−Tu as hésité, releva-t-il. Tu n'hésites jamais. Est-ce que Maddie a trafiqué ton programme ?

Non.

−Bon, je ne vais pas jouer à ça pendant des heures, lâcha-t-il finalement. Dis-moi la vérité, et je n'irai pas lui répéter que tu as en quelques sortes « trahi sa confiance ». Tu sais que c'est pour son bien, non ?

Elle a été prise de vertiges en regagnant sa chambre, et je pense qu'elle a eu l'impression de voir quelque chose.

−Comme… Une sorte d'hallucination ? demanda-t-il.

C'est effectivement ce à quoi cela pourrait s'apparenter. Ne vous en faites pas, c'est rapidement passé, ajouta l'I.A et Tony soupira.

−Bon, elle fait quoi, pour le moment ?

Elle est assise sur son lit et s'apprête à aller dormir. Dois-je lui demander de vous rejoindre ?

−… Non. Laisse-là, finit par dire l'homme après avoir un peu hésité. J'essayerai d'aborder le sujet avec elle demain matin… Merci de m'en avoir parlé, Friday.

L'intelligence Artificielle n'ajouta plus rien, suivant l'ordre de son créateur. Thor observa un instant son ami, un peu inquiet et se demandant ce qui traversait son esprit en ce moment. Il aurait donné beaucoup à cet instant précis afin de savoir à quoi pensait le brun. Ou bien sa sœur. Au moins, ça leur aurait permis d'en savoir davantage sur le ressenti de cette dernière face à la situation. Ce qu'il avait affirmé à Tony concernant la mutante avait également été pour se rassurer lui-même.

−… Je n'ai pas envie de la passer au détecteur de mensonges, souffla alors l'inventeur en achevant son assiette. Elle risquerait de se terrer encore plus dans son coin, et je crois qu'elle l'a suffisamment fait, ces derniers mois…

−Je peux te poser une question ?

−Je t'en prie.

−A qui Madison envoie-t-elle des lettres ? J'ai remarqué ça en allant la chercher, et ça m'avait l'air assez important pour elle, déclara-t-il en croisant les bras.

−Je n'en sais rien, marmonna l'autre homme en buvant un peu. Je sais qu'elle fait ça toutes les semaines depuis des mois, je sais aussi qu'à chaque fois que j'aborde le sujet, je me fais remballer, mais j'imagine qu'elle communique avec quelqu'un qui crèche au manoir de Xavier. Ce sont les dernières personnes à qui elle donne encore des nouvelles de temps en temps. Ou peut-être Barton. Je ne sais pas. Du moment que ça ne lui attire pas d'ennuis, je ne vois pas pourquoi je devrais essayer d'en savoir plus.

−Et Rogers… ? Des nouvelles… ? tenta-t-il prudemment.

−… Aucune, lui répondit Tony en haussant les épaules sans le regarder. C'est sûrement mieux comme ça, poursuivit-il en se levant afin de débarrasser la table. Tu veux boire un verre ?

−Non merci, ça ira, affirma-t-il en se levant à son tour afin de l'aider à tout ranger.

−Je vais m'occuper de ça, reprit Tony en faisant signe à l'asgardien que ça ne le dérangeait pas de s'occuper de remettre de l'ordre seul. Ma sœur n'est pas la seule à avoir eu une journée compliquée. Tu ferais mieux d'aller te reposer, toi aussi, histoire d'être en pleines formes demain. Ma tour, mes lois, enchaina-t-il en remarquant que le dieu était sur le point de répliquer. A demain, conclut-il en se dirigeant vers la cuisine.

Thor répondit simplement « à demain » et se dirigea vers les escaliers comme il l'avait fait un peu plus tôt dans la soirée et se mit à gravir les marches en silence, se demandant si la folle ambiance qu'il avait toujours connue entre ces murs allait un jour revenir. Il passa une nouvelle fois devant la porte de la chambre de la mutante, mais cette fois-ci, il remarqua que c'était fermée. Il hésita un instant, se demandant s'il ne devrait pas aller lui parler, mais il renonça à cette idée et se dirigea vers ses propres quartiers, tête baissée.