Where is my mind-Kansas
27 décembre… ?
. . . . . . . .
« Elle baissa les yeux et regarda ses mains, toujours recouvertes d'une paire de gants en cuir noir. Les quelques tremblements presque imperceptibles de celles-ci ne l'angoissèrent pas plus que cela, mais suscitèrent cependant en elle un certain questionnement. Toujours le regard rivé vers le bas, elle se tourna et avança dans la direction opposée, et elle eut un mouvement de recul en apercevant la silhouette masculine qui se tenait devant la grande baie vitrée du salon. »
−La vache, souffla-t-elle en portant une main à son cœur, tu m'as fait peur… Ça fait combien de temps que tu es en train de regarder dehors sans rien dire ?
−Quelques minutes, commenta l'individu sans lui accorder le moindre coup d'œil, mains derrière le dos. Tu as dormi longtemps.
−J'ai dormi ? l'interrogea-t-elle, intriguée. Je ne me souviens pas de m'être endormie… En même temps, j'ai surtout l'impression d'être complètement à la masse, alors ça n'a rien de très surprenant… Tony n'est toujours pas rentré ? Il est quelle heure ?
−Seize heures vingt-huit, déclara-t-il d'un ton indifférent après avoir brièvement regardé l'heure indiquée sur la montre accrochée à son poignet gauche, montre que la mutante ne se rappelait pas avoir déjà vu auparavant mais elle ne fit aucun commentaire à ce sujet.
−… Et ton attelle ? demanda-t-elle en voyant qu'il s'en était visiblement débarrassé depuis le moment où elle la lui avait mise. Je ne veux pas être méchante ou quoi, mais tu n'avais pas l'air d'aller très bien après l'attaque de ce matin, et je n'ai pas immobilisé ton bras pour n'importe quelle raison…
−C'est guéri, affirma l'asgardien en observant la ville à moitié dissimulée par un épais brouillard. Tu n'as plus à t'en faire pour ça, ajouta-t-il de la même voix à l'intonation neutre.
−Au moins une bonne nouvelle, soupira-t-elle en le rejoignant, avant de se poster à son tour devant la grande baie vitrée tout en croisant les bras. Encore désolée, au fait… C'est après moi qu'ils en avaient, et j'ai l'impression que c'est surtout toi qui en as payé les frais…
−Ce ne serait pas la première fois.
Madison fronça les sourcils à l'entente de cette phrase et le regarda brièvement du coin de l'œil. Le ton qu'il employait avec elle était froid, et donc inhabituel. Et surtout, elle avait eu l'impression qu'il lui reprochait ce qu'il s'était passé à Central Park alors qu'il avait essayé de la rassurer le matin même en lui disant qu'elle n'avait pas à se sentir responsable de ça. Elle croisa nerveusement les bras, ne sachant trop où se mettre. Dehors, la ville lui paraissait paisible. Un peu trop, même. Mais ce qui la frappa était que la neige qui recouvrait les bâtiments semblait avoir fondu en quelques petites heures seulement. Tout était à nouveau gris. Triste. Terne. Et étrangement vide, aussi. On ne voyait pas un chat dans les rues.
−… Tu m'en veux… ? tenta-t-elle après quelques secondes écoulées dans le silence le plus complet.
−Je ne sais pas trop. J'imagine que oui, dit-il, impassible, avant d'enchainer ; Je ne pensais pas que tu te réveillerais maintenant. Je me demande s'il n'aurait pas été plus bénéfique que tu continues à dormir.
−Pourquoi ça ? le questionna-t-elle en l'observant.
Il se tourna lentement vers elle et leur regard se croisèrent enfin. La mutante essaya d'y déceler ne serait-ce qu'une toute petite parcelle de bonne humeur ou d'affection, mais ses yeux gris ne lui renvoyaient qu'une désagréable impression d'éloignement et un sentiment d'apathie à son égard, ce qui lui provoqua un pincement au cœur. Elle qui avait définitivement besoin de soutien moral pour le moment, même si elle avait du mal à le montrer, elle se sentait terriblement seule, et le comportement qu'avait son meilleur à son égard y était pour quelque chose.
−Ferme les yeux, la pria-t-il.
−Mais…
−Ferme… Les yeux, lui redemanda-t-il en la voyant hésiter et ne pas comprendre cette requête pourtant simple.
Elle fronça une nouvelle fois les sourcils, ne voyant absolument où il voulait en venir, mais après quelques secondes d'hésitation, elle s'exécuta et ses paupières s'abaissèrent lentement. Elle sentit alors les mains de son ami se poser sur ses épaules mais elle ne broncha pas et garda les yeux clos, une foule de questions se bousculant dans sa tête. Elle ressentit alors comme un souffle glacé tourner autour d'eux, comme s'ils s'étaient brusquement retrouvés à l'extérieur. Elle commença à se dire qu'il l'avait emmenée quelque part en utilisant la voie des airs, puis elle se demanda pourquoi, surtout après que Tony lui eût demandé de garder un œil sur elle, ce qui signifiait, en toute logique, de l'empêcher de sortir de la tour. Il lui sembla également que la luminosité ambiante avait quelque peu changé. C'est lorsqu'il la relâcha qu'elle s'autorisa à ouvrir les yeux pour le regarder, mais elle dû d'abord s'habituer à cette hausse de lumière si soudaine. Elle put dès lors remarquer que son ami la fixait avec le même air qu'avant.
−Hum… débuta-t-elle, incertaine, en levant un peu les yeux vers le ciel blanc. Où sommes-nous ? demanda-t-elle, ce à quoi il ne répondit pas dans l'immédiat. Thor… ?
−De quoi te souviens-tu ? lui lança-t-il sérieusement.
−Excuse-moi ?
−Réponds simplement à la question.
−Eh bien je ne comprends déjà pas la question en soi, alors comment veux-tu que j'y réponde ?
−Quelle est la dernière chose dont tu te souviennes, Madison ?
−… Ecoute, tu commences à un peu m'inquiéter, là, lâcha-t-elle avec un petit rire nerveux. Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Que je me suis tranquillement installée dans le canapé pour ne rien faire comme me l'a si gentiment proposé mon frère et qu'après avoir regardé les infos pendant moins d'une minute, j'ai commencé à me remettre en question ?
−Et ensuite ?
−… Ensuite, je me suis levée et j'ai eu peur en te voyant, parce que je ne t'avais pas entendu entrer dans le salon et que je suis aussi une froussarde… ? Enfin, juste un peu ? Sérieusement, qu'attends-tu que je réponde à ça ?
−Avant que tu ne te lèves, dit-il sèchement. Tu souviens-tu de ce qu'il s'est passé entre le moment où tu t'es soi-disant assoupie et l'instant où tu t'es réveillée ?
−Alors déjà, si j'ai dormi, c'était pour de vrai, et puis qu'aurais-je pu faire pendant mon sommeil ? Ce n'est pas que tu me fais flipper, mais presque, donc sois gentil et laisse-moi juste rentrer pour que je puisse aller me coucher et oublier que cette conversation a existé… soupira-t-elle en faisant mine de s'éloigner, mais il l'attrapa fermement par l'avant-bras, l'empêchant d'aller où que ce soit. Tu… Tu peux me lâcher, s'il te plait… ? Je ne suis vraiment pas d'humeur…
−As-tu une idée de ce qu'il s'est passé ? l'interrogea-t-il sans défaire son emprise. De ce que tu as fait lorsque tu t'es réveillée ce jour-là ?
−… De quoi tu parles… ?
−Sais-tu au moins quel jour nous sommes ?
−Super, souffla-t-elle, tu vas me faire le coup du « j'ai dormi un peu trop longtemps et maintenant c'est l'Apocalypse » … Ou alors, je suis en plein rêve. Ou cauchemar, on va voir comment tourneront les choses…
−Quel jour ? insista-t-il en serrant un peu plus fort sa main autour de l'avant-bras de la jeune femme.
−Je ne sais pas à quoi tu joues, mais ça ne me fait absolument pas rire, sache-le, s'exclama-t-elle en cherchant à se libérer. On est le vingt-sept décembre et si tu ne me lâches pas dans les cinq secondes, je te jure que tu ne verras pas l'aube du vingt-huit, le menaça-t-elle sans pour autant le penser.
−… Trente. Nous sommes le trente.
−Décembre ?
−… Mai.
Elle voulut un peu reculer, encaissant le choc, mais le blond la tenait toujours fermement et ne semblait pas enclin à la laisser tranquille.
−… Donc… Selon toi, j'ai… « Dormi »… Pendant environ cinq mois… ?
−Pas cinq mois. Plus de six ans, affirma-t-il d'un ton toujours aussi neutre.
Elle encaisse difficilement le choc. Il lui avait déballé ça avec tant de sérieux qu'elle avait du mal à se dire que tout ça n'était qu'une vaste plaisanterie de -très- mauvais goût. Elle le regarda d'abord avec de grands yeux semblables à ceux d'un poisson hors de l'eau puis elle appuya ses mains sur ses hanches en secouant un peu la tête.
−… Ok, donc je nage en plein délire… S'il-te plait, je veux rentrer, ou à la limite me réveiller et me dire que tout ça c'était juste un foutu rêve parce que c'est techniquement impossible qu'il se soit écoulé…
−Six ans, Madison, la coupa-t-il, et tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même. Nous voulions t'aider, mais comme toujours, tu as refusé. Regarde où ça t'a menée ! Tu aurais pu t'en sortir, aller mieux, mais tu refusais l'aide de tout le monde ! Rien de ce qu'il s'est passé ce jour-là ne se serait produit si tu avais accepté le fait que seule, tu ne pouvais pas te débrouiller.
−Je ne comprends pas, Thor, de quoi tu parles ? … Imaginons que je ne me décide à croire ce que tu dis, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
−C'est plutôt ce que tu as fait…
−Dans ce cas, explique-moi…
Sans la relâcher, il baissa un instant les yeux en soupirant puis reporta son attention sur elle, et elle eut l'impression de l'avoir personnellement blessé, à en juger par le regard à la fois meurtri et réprobateur qu'il lui lançait. Elle était, sur le moment, très intimidée par la présence du dieu nordique. Jamais elle n'avait eu l'impression d'être prise de haut de la sorte par son ami et cela la mettait extrêmement mal à l'aise, d'autant plus qu'elle ignorait la raison de ses agissements. L'homme prit une grande inspiration, puis il se lança dans un récit tumultueux.
−Tout est parti en vrille. Tu es entrée dans une colère monstre sans que l'on ne sache pourquoi et tu es rapidement devenue incontrôlable. Tu as semé le trouble et le chaos en ville durant plusieurs heures sans que personne ne soit capable de t'arrêter. Après cela, tu es revenue à la tour et tu t'es terrée dans cette espèce de bulle impénétrable et n'en a plus bougé jusqu'à aujourd'hui, comme si tu avais… « Hiberné ». Pendant ce temps, il a fallu expliquer aux autorités du pays comment une telle chose s'était produite, et le gouvernement a décrété que les mutants étaient trop dangereux pour qu'ils puissent continuer à se promener en toute liberté parmi le reste de la population, lui expliqua-t-il tandis qu'elle tremblait de plus en plus à chacun des mots que disait l'homme.
−… « Hiberné » … Trop… Dangereux… ?
−Trop dangereux, oui, répéta-t-il. Une guerre s'est déclarée peu de temps après. Les mutants voulaient conserver leurs droits, mais les autres avaient peur de ce qu'ils pourraient faire sans être surveillés de très près. D'après tout ce que j'ai pu apprendre, c'était assez similaire à votre « Guerre Civile » de deux-mille seize, mais en beaucoup plus important. Cela a touché tout le pays et ça a fini par se répandre en Europe deux ans plus tard. Autant affirmer que le nombre de mutants a considérablement baissé depuis. Sur le million qu'il restait, vous n'êtes plus que quelques petites centaines à encore exister. La plupart se cache, de peur de se faire éliminer à cause de leur différence.
−Ce n'est pas possible… souffla-t-elle en secouant légèrement la tête de droite à gauche, ce n'est pas possible…
−J'ai été chargé de te surveiller jusqu'à ce que tu t'éveilles à nouveau. J'ai été le seul à accepter cette tâche, annonça-t-il tandis que le tonnerre se mit à gronder au loin. Plus personne ne voulait entendre parler de ce qu'il s'était passé à la tour. Elle a été mise en quarantaine peu de temps après le début des rébellions mutantes. Il ne fallait pas que quiconque s'approche, pour des raisons évidentes de sécurité. Tu aurais pu te réveiller et avoir une autre crise tout aussi violente et meurtrière que la première.
−T… Thor, je… Je n'ai rien fait, tu sais que c'est faux… C'est impossible, je… M'en souviendrais… Et Tony… Il ne m'aurait jamais abandonnée, même si j'avais perdu la raison comme ça, je le sais… Il aurait tout fait pour m'aider et me protéger… Jamais il n'aurait baissé les bras… !
−… C'est certain, concéda froidement l'asgardien. Seulement, il n'a pas su t'empêcher de faire des erreurs, même s'il est évident que cela aurait été son souhait le plus cher. Il n'a pas eu le temps de te stopper, poursuivit-il en tournant un peu la tête sur sa droite, sans lâcher la jeune femme du regard.
Le cœur battant à mille à l'heure et les mains tremblantes, elle tourna également la tête d'un mouvement lent et peu serein, comme si elle craignait plus que tout au monde ce sur quoi elle s'apprêtait à poser les yeux. Elle eut en effet un hoquet de surprise en apercevant ce que le dieu nordique l'avait indirectement invitée à observer. Elle sentit qu'il la relâcha mais tétanisée comme elle l'était, elle ne serait de toutes façons allée nulle part. Elle sentit ses jambes se dérober sous son poids et elle tomba à genoux, le souffle court. Ses yeux s'embuèrent et se mirent à piquer malgré elle. Le sol était humide, comme après une nuit d'orage et ses rotules s'enfoncèrent un peu dans la terre poisseuse. Ses doigts effleurèrent le terrain boueux et sa vision se fixa droit sur la pierre dressée devant elle. Les quelques mots inscrits dessus lui sautèrent violemment à la figure, lui donnant l'impression qu'on lui tordait et arrachait les boyaux, elle les lut avec une douleur atroce qui lui martelait le crâne.
Anthony Edward Stark
29 mai 1970 - 27 décembre 2016
Compagnon dévoué, ami fidèle et juste, collègue honnête, frère aimant
« Celui qui ne connaît pas la vérité, celui-là n'est qu'un imbécile. Mais celui qui la connaît et la qualifie de mensonge, celui-là est un criminel. -Brecht »
Elle osa frôler la pierre du bout des doigts, notamment à l'endroit où les mots « frère aimant » avaient été rayés avec violence, comme si quelqu'un s'était bien acharné dessus avec un excès de colère évident. Elle se recula soudainement comme si la matière avec laquelle ses gants étaient entrés en contact avait tout de même réussi à la brûler et elle se redressa vivement. Elle recula de quelques pas, la respiration rapide et l'air venant à lui manquer puis elle désigna la tombe et s'adressa enfin à Thor.
−… Je…. Je n'ai pas fait ça, ce n'est pas moi… J'ai pas fait ça…
Elle voulut se raccrocher à lui via son regard autrefois bienveillant envers elle mais l'air empli de reproches qu'elle y lisait l'en dissuada fermement. Elle dévisagea encore la pierre tombale et se frotta les yeux avant de de se passer les mains sur le visage en se mettant à paniquer.
−Ce n'est pas possible, je vais me réveiller, et tout ça aura disparu… Je ne lui aurais jamais fait de mal, dis-moi que tu me crois… ! lui dit-elle en sentant sa voix se briser, puis elle lui attrapa le bras. Je t'en prie, crois-moi… !
Il s'empara plus délicatement cette fois-ci de son avant-bras et l'invita à le relâcher, ce qu'elle fit sans montrer la moindre résistance à ce petit geste simple mais pourtant fort « émotionnellement » parlant. A cet instant précis, il n'y avait qu'une seule chose qu'elle aurait voulu faire : se sentir en sécurité en le prenant dans ses bras et enfin d'émerger de ce cauchemar dans lequel elle avait le sentiment d'être plongée jusqu'au cou et d'où elle craignait ne pas être capable de s'extirper malgré tous les efforts qu'elle serait en mesure de fournir. Se rapprochant dangereusement et presque vicieusement, l'orage les guettait toujours. Un premier éclair zébra même le ciel qui se couvrait peu à peu de nuages sombres à l'allure menaçante.
−Tu n'as pas voulu nous faire confiance, autrefois. Pourquoi devrais-je le faire aujourd'hui ? déblatéra-t-il froidement. Beaucoup d'innocents ont payé pour ton évidente inconscience, la première victime ayant été ton frère.
−Non, c'est faux ! s'exclama-t-elle en laissant l'angoisse et la culpabilité l'envahir complètement. C'est faux, je… Je n'ai pas fait ça…
−Tu l'as tué, affirma-t-il en s'avançant vers elle à la manière d'un prédateur.
−Arrête ! s'écria-t-elle en tombant à genoux sur le sol boueux tandis qu'un puissant coup de tonnerre retentit, et elle se prit la tête entre les mains, dévastée. Arrête, je n'ai rien fait… !
−Tu… L'as… Tué, répéta-t-il en insistant bien sur chacun des mots alors que quelques gouttes de pluie se mirent à tomber dans un silence affligeant, qui ne fut troublé que par l'orage qui grondait. Il ne cherchait qu'à t'aider et il est mort à cause de cela.
−Non… Non, non… murmura-t-elle en gardant la tête abaissée, les yeux rivés sur ses mains qui écrasaient la terre malléable. Je… reprit-elle sans trop savoir quoi dire par la suite, sentant une larme brûlante lacérer douloureusement sa joue. Il… N'est pas…
−Mort, lâcha Thor en s'approchant davantage et lorsqu'il arriva à sa hauteur, il se mit accroupi devant elle puis lui redressa la tête en mettant deux doigts sous son menton, avant de tendre la main vers le bas. C'était un homme bien qui a malheureusement placé toute sa confiance en la mauvaise personne. Il aurait dû se méfier, peut-être serait-il encore présent parmi nous en ce jour s'il l'avait fait, ajouta-t-il en levant vers elle la dague de Loki sans qu'elle ne sache d'où il l'avait sortie, puis il la lui donna.
−… Pourquoi… ? parvint-elle à dire tandis qu'il lui mit de force l'arme blanche ensanglantée entre les mains. … Qu'attends-tu de moi… ?
−Que tu assumes tes actes. Que tu comprennes la gravité de ce que tu as provoqué, volontairement ou non. Que tu te rendes compte que ce n'était par ailleurs qu'un pâle reflet de ta véritable nature, énuméra-t-il calmement, puis il se redressa avant de reculer de quelques pas. Je regrette, sache-le.
−… Quoi donc… ? … De ne pas avoir pu… M'empêcher… De faire tout ça ou de m'avoir fait confiance ? lança-t-elle sans retenir le torrent de larmes qui s'échappait désormais de ses yeux rougis par le chagrin.
−… Les deux, j'imagine, lui confia-t-il en fourrant ses mains dans les poches de son pantalon. Mais avec le temps et l'expérience, j'ai fini par m'habituer à ce genre de déception. J'espérais simplement que cela n'arriverait pas, que… Tu te montrerais plus forte que cela, souffla-t-il en plantant son regard dans le sien. Mais je m'étais visiblement trompé à ton sujet…
−Thor… articula-t-elle difficilement.
Il ne parut pas se préoccuper le moins du monde de la détresse de la jeune femme et il se contenta de lui tourner le dos, ignorant l'appel à l'aide que lui lançaient les sanglots presque étouffés de la midgardienne. Il fallut qu'elle prononce à nouveau son nom pour qu'il daigne tourner légèrement la tête sans pour autant prendre la peine de la regarder. Il soupira avec lassitude et ses épaules s'affaissèrent presque imperceptiblement.
−Tu as échoué, dit-il avant de s'éloigner sous les coups de tonnerre qui retentissaient de plus en plus autour d'eux, et la mutante ne put qu'enfouir une nouvelle fois sa tête entre ses mains avant de lâcher un hurlement de peine et de rage.
Elle ne sut pas durant combien de temps exactement elle resta dans cette position -à genoux à terre et le haut du corps penché vers l'avant-, mais cela lui sembla intérieurement très long. Elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'elle avait pleuré de la sorte. A vrai dire, elle se demandait si elle avait déjà versé autant de larmes qu'à cet instant. Elle tremblait comme une feuille de tout son être et avait l'impression que sa température corporelle avait drastiquement chuté, et les gouttes de pluie glacées qui tombaient sur son dos n'arrangeaient rien. Elle osa relever un petit peu la tête pour épier la silhouette de Thor s'éloigner pour ne devenir finalement qu'un tout petit point à l'horizon, disparaissant derrière un brouillard naissant plutôt conséquent et envahissant. Après cela, ce furent les mots gravés dans la roche qu'elle dévisagea, une boule se formant dans sa gorge. Voir le nom de son grand frère inscrit sur la pierre lui fendait le cœur et les mots qu'avait déblatéré l'asgardien tournaient en boucle dans son esprit, la faisant atrocement souffrir. Elle ne parvenait plus à penser à quoi que ce soit d'autre que le fait qu'elle avait éliminé Tony et qu'elle ne s'en souvenait même plus.
−C'est douloureux, n'est-ce pas ? résonna une voix déformée, lugubre et lointaine.
Madison redressa subitement la tête et se rendit alors compte qu'absolument tout le décor avait disparu. Plus de cimetière inquiétant. Plus de ciel gris foncé. Plus de vent froid la frigorifiant et la gelant presque sur place. Plus de bruits assourdissants provoqués par le tonnerre. Plus de sol boueux. Plus rien, juste… Le néant. Un endroit noir et vide où la notion d'espace n'avait tout simplement plus lieu d'être. Elle resta à genoux un moment avant de se relever prestement puis elle examina les alentours, ne comprenant absolument pas ce qu'il se passait, ni d'où venait la voix qu'elle avait entendue quelques secondes plus tôt.
Ce fut ensuite un rire narquois qui parvint à ses oreilles bourdonnantes et elle se mit immédiatement à essayer d'en déterminer la source. Elle avait cet étrange ressenti comme quoi quelqu'un semblait très clairement être en train de se moquer d'elle et de sa condition actuelle, ce qui la mettait encore plus en rogne qu'elle ne l'était déjà.
Et au centre de ce vide d'où la mutante ne savait pas comment s'échapper, une forme commença à se matérialiser et à se dessiner devant ses yeux ébahis et rougis par les larmes qu'elle n'avait pas été capable de retenir face au dieu nordique qui comptait pourtant énormément pour elle jusqu'à ce qu'il ne lui tourne le dos et l'abandonne au beau milieu de nulle part. C'était une forme confuse et aux contours irréguliers qui s'approchait pourtant d'elle à pas d'Homme, l'incitant à reculer par mesure de sécurité. Elle songea alors qu'elle n'avait nulle part où se cacher de cette « chose ».
−Tu as peur, Maddie ? reprit la voix déformée. Qu'est-ce qui t'effraie à ce point ? enchaina-t-elle, et la jeune femme comprit aisément que cela venait tout droit de la masse grisâtre qui ne cessait de gagner du terrain. Serais-tu en train de me craindre ? lui lança-t-elle d'un air faussement outré.
−… Qui êtes-vous ? demanda-t-elle lorsqu'elle eut retrouvé l'usage de la parole après ces quelques dernières minutes plus que traumatisantes pour elle. Qui êtes-vous ? répéta-t-elle plus fortement, n'ayant obtenu aucune réponse la première fois.
Un autre rire lui répondit, et une silhouette humaine commença à apparaitre dans cette étrange forme mobile qui continuait à avancer vers la brune. Celle-ci fit quelques pas en arrière, sans trop savoir où cela la mènerait mais refusant que « l'individu » ne la touche, ou ne fasse même que l'effleurer. Ses doigts se resserrèrent instinctivement autour du manche de la dague recouverte de sang poisseux qu'elle tenait toujours dans la main droite.
−Je suis vexée que tu me craignes à ce point, souffla l'ombre. Mais tu as en effet de très bonnes raisons d'être inquiète en ma présence… Je suis bien loin d'être… « Fréquentable » … Je ne suis pas raisonnable… Tu te reconnais certainement dans ce que je raconte.
−Qu'est-ce que vous voulez ? s'exclama Madison. Montrez-vous, et peut-être qu'on parlera !
−Coriace, fit remarquer la voix tandis que la silhouette se fit un petit peu plus nette. Peut-être n'as-tu finalement pas si peur de ces ténèbres qui t'entourent… Je suis par ailleurs surprise que tu aies plus ou moins tenu bon jusque-là… Tu es décidément plus tenace que ce à quoi je m'étais attendue…
−… Bon, vous êtes qui ? s'impatienta-t-elle en arrêtant de reculer, prête à faire face et se servir de « son » arme blanche. On arrête de jouer, maintenant, j'ignore ce que vous cherchez à obtenir de moi en me torturant mentalement, mais laissez-moi vous dire une chose : je commence à en avoir marre qu'on joue comme ça avec mes nerfs ! Alors montrez-vous, qu'on en finisse !
−Oh, Maddie… Si brave… Si… Intelligente… Et pourtant si impatiente… Tout comme l'était ton frère.
−Tony n'est pas mort, grinça-t-elle. Ce que j'ai vu n'était pas vrai, je sais très bien que vous essayez juste de me déstabiliser en utilisant le pire moyen qui soit… Rien de tout ça n'est réel, pas vrai ?
−… Non, concéda l'inconnue. … Mais cela pourrait.
La mutante ne supportait plus l'entendre parler. Elle ouvrit la bouche, s'apprêtant à lui lancer une réplique acerbe qui serait éventuellement susceptible de la faire taire, même si elle se doutait que cela n'aurait que très peu d'effet, mais l'individu la coupa dans son élan et reprit la parole en s'approchant.
−Je sais parfaitement ce qu'il se passe dans ton esprit, et ce dans les moindres détails… Au fond de toi, tu sais pertinemment que c'est ce qui risque d'arriver… Tu appréhendes l'instant où tu ne seras plus en mesure de résister à ces pulsions destructrices qui t'animent jour et nuit depuis si longtemps… Tu te dis que ton frère ne te le pardonnera jamais, pas plus que le reste de tes proches… Tu es persuadée qu'au moindre faux pas, ils n'hésiteront pas à te rejeter… Tu penses qu'il ne te reste que très peu de temps avant de te retrouver seule… Livrée à toi-même… Tu crains cette solitude dans laquelle tu t'es toi-même enfermée…
Alors que son interlocuteur s'était exprimé avec tant de ferveur, Madison était restée immobile et avait attentivement écouté tout ce qui lui avait été dit sans broncher au début. Son ressenti avait cependant été trahi par ses expressions faciales, clairement visibles et montrant « au grand jour » les émotions qui l'avaient parcourue, pendant que la silhouette s'était déplacée en tournant autour d'elle telle un fauve s'amusant sadiquement avec sa proie. Elle l'avait laissée parler sans l'interrompre, avide de connaitre ses intentions mais elle n'avait fini que par en ressortir perturbée à cause de la véracité des propos tenus.
−… Bordel, comment… souffla-t-elle, fébrile, lorsque l'individu se plaça face à elle. … Vous êtes qui… ?
−Je suis la personne que tu crains le plus, déclara solennellement la silhouette en prenant une apparence qui fit frissonner de terreur la jeune femme, qui se remit à reculer maladroitement. Que tu méprises plus que quiconque sur cette planète, enchaina-t-elle en marchant dans sa direction. Que tu as déjà songé à assassiner sans que personne ne l'ait jamais su… poursuivit-elle avec une voix plus menaçante et la mutante trébucha avant de tomber à la renverse, mais même à terre, elle s'aida de ses mains pour s'écarter comme elle le put, tenant toujours fermement l'arme dans sa main mais étant trop sous le choc pour s'en servir. Que tu as peur d'affronter une nouvelle fois… certifia-t-elle. Que tu considères comme étant quelqu'un de néfaste… Hostile… Lamentable, cracha-t-elle mais avec pourtant un petit sourire mauvais au coin de lèvres. Que tu es incapable de maitriser… s'exclama-t-elle tandis que deux rangées de flammes s'allumèrent autour d'elles, et Madison fut prise d'un vent de panique lorsque l'individu se pencha vers elle et lui murmura, d'une voix doucereuse : … Je suis toi…
