Crazy-Barkley


Date : ?

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« Je suis toi… »

−… C'est quoi, ce bordel… murmura Madison, toujours à terre tandis que son double, semblable à elle en tous points, se redressa lentement sans que les flammes qui étaient apparues de part et d'autre des deux personnes ne disparaissent pour autant, elles conservèrent même leur intensité.

−Surprenant, n'est-ce pas ? Je trouve l'esprit humain tout à fait fascinant, déclara « l'autre », mains sur les hanches, même s'il est également terriblement fragile… Je veux dire, regarde-nous : ce genre de petit conflit intérieur ne survient pas chez n'importe qui, seulement chez ceux qui demeurent incapables d'être en paix avec eux-mêmes… Comme toi et moi, lui souffla-t-elle en conservant son sourire en coin. Nous sommes… Disons, « instable » pour commencer. Je me demande à quel moment tout cela a vu le jour, soupira-t-elle en prenant un air ironiquement mélancolique. A quel moment avons-nous cessé de pouvoir être qualifiées de normale ? Était-ce à l'instant où nos pouvoirs se sont révélés ? A moins que cela ne soit lorsque nos parents ont été sauvagement assassinés… Aaah, ce cher James… Il en aura vraiment fait voir de toutes les couleurs à tout le monde, pas vrai ? lança-t-elle tout en faisant les cent pas, presque amusée par la situation.

−… Qu'est-ce que tu veux… ? parvint-elle à lui demander. Si c'est pour me ressortir des anecdotes sur les pires moments de ma vie, tu…

− « Tu » quoi ? la coupa-t-elle. Nous sommes la même personne, Maddie, rappelle-toi… Donc techniquement, tu ne peux rien faire. En revanche, tu dois très certainement te demander pourquoi tu es en train de te parler à toi-même comme si c'était parfaitement naturel… C'est probablement parce qu'il y a deux ou trois choses dont j'aimerais te faire part avant que tu ne te réveilles, poursuivit-elle vicieusement. Oh, bien sûr, je doute fortement que tu veuilles les entendre, lança-t-elle en regardant l'autre brune se redresser, arme en main, mais mauvaise nouvelle pour toi, dit-elle en se volatilisant avant de se rematérialiser juste devant elle. Ici, c'est moi qui tire les ficelles… Alors… Laisse-moi un peu t'expliquer ce qu'il se passe…

Les ténèbres dans lesquels elles étaient plongées se dissipèrent en même temps que les grandes et impressionnantes flammes orangées qu'avait fait apparaitre la « copie » de Madison, laissant place au décor que la jeune femme avait eu l'occasion de voir un petit peu plus tôt en compagnie de l'asgardien, mais il n'y avait plus de cimetière. Ce n'était désormais qu'un simple terrain vague sans prétention où quelques arbustes prenaient racine. La terrienne regarda quand même les environs et de nombreux arbres firent leur apparition, jaillissant puissamment de terre et provoquant énormément de bruit, tellement que la mutante s'était demandée si elle ne devait pas se boucher temporairement les oreilles.

−… Où nous as-tu emmenées ? voulut-elle savoir.

−Disons que j'avais hésité avant de te montrer l'un des potentiels futurs qui t'attendaient, même si ce n'était pas le plus susceptible de se produire, mais… Te voir aussi désemparée fut terriblement satisfaisant, déclara-t-elle, aussi enjouée qu'un jeune enfant le matin de Noël.

−Tu es cinglée… commenta Madison.

−C'est toi qui es cinglée, répliqua son double. Cinglée et surtout affreusement désespérée pour qu'une infime partie de toi ne croit encore que tu peux éventuellement t'en sortir indemne…

−Peut-être parce que ça sera le cas, lui répondit-elle. N'essaye pas de me faire croire que tu sais ce qu'il va nous arriver parce que rien n'est jamais écrit à l'avance.

−Vraiment touchant, commenta l'autre en levant les yeux au ciel, bras croisés. C'est lui qui t'a appris ça ? ajouta-t-elle en désignant quelque chose d'un bref signe de tête, ce qui incita la jeune femme à regarder dans la direction indiquée.

Au milieu de cette forêt qui s'était brusquement matérialisée tout autour d'elles, deux morceaux de bois étaient enfoncés dans la terre, dans ce sol gelé et jonché de feuilles mortes, entre quelques pierres et galets qui les maintenaient en place. Ces branches, enfoncées de travers dans le parterre craquelant à cause de la fine couche de gel qui le recouvrait se croisaient en formant la lettre « X » et le double comprit bien que malgré la non-réactivité de son modèle, cette vue ne faisait que la mettre mal à l'aise. Le double se mit donc à sourire, demeurant satisfaite de ce résultat car sa mise en scène avait eu l'effet escompté. La copie remarqua que la new-yorkaise paraissait tout de même, malgré ses efforts pour ne pas faillir, assez déstabilisée, et elle pouvait même sentir que peu de choses la retenaient de se mettre à genoux devant cette croix.

−Eh oui, il n'y a qu'à toi que tu peux mentir en affirmant que tu as finalement réussi à faire ton deuil, souffla la copie. Mais moi… poursuivit-elle dans le dos de Madison tout en s'approchant considérablement pour venir lui murmurer ; Moi, je sais à quel point tu culpabilises…

La concernée frissonna tout en tâchant de rester de marbre.

−Tu regrettes de ne pas avoir été là pour le protéger… Le sauver de tous les dangers… Tu continues à croire que c'est de ta faute, parce que tu n'étais pas là pour l'aider alors que lui… Lui, ne nous a pas lâchées une seule fois, déclara froidement « l'autre ». Nous ne serions rien, absolument RIEN sans son soutien et sa protection.

−J'ai… Voulu aider Logan, mais il a refusé de m'impliquer dans tout ça…

−Ah, la belle excuse, s'exclama le double en s'éloignant un peu avec une allure très théâtrale. Encore et toujours des excuses… Change de disque, Maddie. Ou tu cherches à te faire pardonner, ou tu te sens responsable de quelque chose que tu n'as pas fait mais sache que dans les deux cas, c'en devient lassant, enchaina l'individu en s'asseyant sur une vieille souche couverte d'une épaisse mousse verdâtre avant de croiser les jambes. Ne t'es-tu… Jamais dit qu'un beau jour, tu pourrais tout simplement tourner le dos à tout ça et t'amuser un peu… ?

−… Tu me montres les tombes de deux de membres de ma famille et attends de moi que je « m'amuse » ? Je ne suis pas responsable de la mort de Logan, et je ne serai pas celle qui sera à l'origine de celle de mon frère, lui lança-t-elle. Oui, je regrette de ne pas avoir pu sauver beaucoup de monde, c'est vrai, notamment mes parents ainsi que de nombreux proches, mais ce n'est pas moi qui ai causé leur mort… ! Tu essayes juste de faire en sorte que je m'en veuille à un tel point que je ne me mette à péter les plombs ! s'écria-t-elle en tournant un peu en rond à cause de toute cette énergie qui l'animait sous le regard attentif et intrigué de « l'autre », sentant une grande colère la gagner. Oh, et c'est bien évidemment sans compter cette image que tu veux me donner de Thor, ajouta-t-elle. Tu… N'es PAS moi, tu ne pas affirmer avec autant de certitude que MON ami me rejettera comme ça… !

La copie mit un moment avant de se décider à lui répondre, se contentant avant tout de l'examiner, l'analyser de la tête aux pieds comme si son regard pouvait voir à travers elle et percevoir tout ce qu'elle ressentait ce qui, techniquement, n'était pas loin de la vérité. Elle soupira brièvement, tapa dans ses mains puis elle se redressa et croisa -encore une fois- les bras.

−Je sais tout sur ce qu'il va t'arriver, claironna-t-elle en passant devant la mutante puis elle s'éloigna un peu. Tu as juste peur que ce que j'avance soit vrai…

−… Tu mens, c'est…

Elle n'acheva pas sa phrase car la forêt qui les entourait disparut subitement, couverte par les flammes d'un brasier surprenant et à l'allure terriblement agressive. Madison se figea un instant, surprise et inquiète en percevant la chaleur de ce feu meurtrier qui l'empêchait d'aller ou que ce soit d'autre que vers son double, qui lui tournait le dos. Elle regarda les épaules de sa réplique parfaite s'affaisser très légèrement et calmement, faisant contraste avec le danger qui les menaçait, mais cela ne fut que de courte durée car cette dernière se retourna vivement vers elle et la mutante recula un peu en voyant son visage écorché et partiellement ensanglanté, ainsi que ses yeux entièrement noirs et emplis de fureur à son égard. Il lui fut donné l'impression que « l'autre » était désormais plus grande qu'elle, l'intimidant et accentuant son angoisse. L'individue s'approcha agressivement, les poings serrés d'où se dégageaient quelques étincelles de couleur vert foncé et avant que Madison ne puisse reculer, « l'autre » la poussa violemment à terre.

−Tu es faible, cracha-t-elle tandis que les flammes grandissaient à vue d'œil. Jamais tu ne pourras vaincre cette malveillance qui te ronge et que tu retiens depuis si longtemps ! Viendra le moment où tu te lâcheras, et peu t'importa ceux qui se trouveront sur ton chemin !

−Tu mens ! répéta la brune en voyant sa copie se métamorphoser en une furie déchaînée et s'élever.

−Quels que soient les choix que tu fais, tu aboutiras toujours à un résultat néfaste, macabre, LAMENTABLE ! Tu auras beau courir pour échapper à ce que tu es, enchaina-t-elle lorsqu'un écran de fumée apparut dans le brasier et sur lequel des images prirent forme, cela te rattrapera toujours ! s'exclama-t-elle, et des illustrations montrèrent une troisième version de la mutante en train de lutter contre elle-même, à genoux au sol et tête entre les mains, entourée de Tony, Natasha, Happy, Clint et Bobby. Et ce seront EUX qui en payeront le prix ! s'écria-t-elle en désignant du doigt les cinq individus se faire instantanément carboniser au moment où la jeune femme qu'ils cherchaient à secourir se redressa, les yeux rouges.

Les mains tremblantes et le cœur palpitant, la jeune femme chercha à s'enfuir en se tournant pour partir dans la direction opposée, mais un mur de flammes se dressa devant elle et elle eut le droit à d'autres images toutes aussi terrifiantes. Elle se voyait marcher sur une plaine immense, un champ de bataille ayant été déserté après un combat qui avait l'air d'avoir été violent. Elle se reconnaissait dans sa démarche assurée mais certainement pas dans l'expression qu'elle lisait sur le visage de cette apparition. Elle avait l'air indifférente, tout en donnant l'impression de se sentir dans son élément. Après un temps de réflexion, elle se rendit compte qu'elle se trouvait au beau milieu des ruines de la ville de New-York, dont il ne restait plus grand-chose, comme si l'endroit avait été frappé par une bombe nucléaire. Des corps jonchaient le sol, à moitié ensevelis sous des tonnes de pierres et débris en tous genres, se noyant dans une mare de sang dont l'odeur parvint étonnamment aux narines de la mutante qui assistait, impuissante, à cette scène d'horreur. Elle se fit alors rejoindre par deux individus qu'elle aurait largement préféré oublier.

Le premier fut Andrew William Decker, scientifique dangereux et mis à l'écart par ses collègues à cause de ses pratiques non conventionnelles. Le voir en vie ne fut pas ce qui choqua le plus Madison, ce fut la non réaction de l'autre « elle » par rapport à la présence de ce dernier à ses côtés, comme s'ils étaient de vieux amis. L'autre individu était également un mutant, qu'elle avait éliminé avec l'aide des X-Men quelques années auparavant, notamment grâce à Jean Grey, et leur deux puissances combinées avaient été plus destructrices que tout ce à quoi elles s'étaient attendues. A présent, Sabah Nur admirait avec beaucoup de satisfaction les dégâts que les trois personnes avaient visiblement elles-mêmes causés et se délectait de ce spectacle. La brune ne comprenait pas comment elle avait pu en arriver à un tel point. D'autres les rejoignirent, tels que Tornade et Erik.

−Quelle que soit la réalité dans laquelle tu évolues, jamais tu ne feras partie du bon côté ! reprit le double tandis que les images continuaient d'illustrer ses propos. Tu es destinée à être puissante, mais dangereuse pour le reste de l'Univers ! Tu n'existes que pour faire courir le monde à sa perte !

−Tu as tort, Eléa disait…

−Eléa, ou Gaïa, peu importe le nom qu'elle préférait, n'était qu'une vieille folle inconsciente qui a cru bon de transmettre l'entièreté de ses dons à une gamine de huit ans ! répliqua « l'autre » avec rage. T'a-t-elle dit que tout irait bien ? Elle ne savait pas de quoi elle parlait ! Elle ne s'est pas souciée une seconde de ton sort après t'avoir confié son héritage, si je ne m'abuse !

Apparu la déesse dans un écran de fumée, délaissant une enfant se faisant emporter par des hommes de mains d'Hydra sans se préoccuper des cris et pleurs de cette dernière. La fureur de la petite prit cependant le dessus et une lueur orangée apparut dans son regard quelques instants avant qu'elle n'incendie tout ce qui se trouvait autour d'elle sans avoir eu besoin d'effectuer le moindre geste spécifique. Les hommes y passèrent et la divinité disparut dans les flammes.

−Peut-être la Terre se serait-elle mieux portée si tu n'avais pas existé, enchaina méchamment la copie, toujours déchainée, et une nouvelle « vision » apparut aux yeux de son modèle.

Se dessinèrent alors les silhouettes de Tony, Pepper, James Rhodes, Happy, Steve, Thor, Natasha, Clint, Bruce et Bucky trinquer ensemble, installés autour d'une table où se déroulait un repas à l'allure conviviale. Les deux leaders de l'équipe des Avengers avaient l'air d'être plus complices que jamais. Madison fronça les sourcils, se disant que cela aurait très bien pu se passer avant qu'elle ne les rejoigne, jusqu'à ce que deux autres individus ne fassent leur entrée dans la salle à manger, les visages rayonnants et se joignant aux conversations animées de leurs invités : Maria et Howard Stark. Elle recula, sentant à nouveau la peur et la culpabilité la gagner, ne parvenant cependant pas à détacher son regard de cette scène à laquelle elle n'appartiendrait jamais. D'autre part, dans un décor complètement différent, des mutants semblaient prospérer au manoir Xavier. Charles paraissait plus heureux que d'habitude, tandis qu'Erik et Raven vivaient leur petite idylle parfaite. Scott Summers et Jean marchaient main dans la main sous un soleil éclatant dans l'immense parc qui bordait le lac du domaine, Logan était installé sur un muret, cigare en main et Hank McCoy disputait une partie d'échecs avec le grand frère de Cyclope : Alex.

−Laisse-moi tranquille ! s'exclama Madison à l'adresse de « l'autre » en regardant finalement ailleurs, ne supportant plus de revoir ces fantômes du passé. Laisse-moi sortir d'ici !

Cette fois-ci, son double ne lui répondit pas et disparut en même temps que les décors joyeux et paisibles auxquels elle venait d'avoir droit, laissant place à une surface détruite et poussiéreuse, comme si un affront terrible y avait eu lieu très peu de temps auparavant. Le silence demeurait pesant et angoissant, la mutante pouvait presque entendre ses propres battements de cœur. Elle eut du mal à se décider si oui ou non, s'aventurer en terrain inconnu était une bonne idée, mais elle prit cependant le risque, se disant qu'elle n'avait de toutes façons pas grand-chose à perdre. Elle fit donc quelques pas, cependant peu confiante, se demandant ce sur quoi elle risquait de tomber, se doutant que cela n'aurait rien de très réjouissant. Tout aux alentours semblait avoir été détruit à la suite d'une violente déflagration et le ciel avait pris une teinte ocre foncé, très postapocalyptique.

L'air demeurait étouffant et la poussière qui flottait dedans attaquait les yeux et la gorge de la jeune femme, si bien qu'elle ne put s'empêcher de s'arrêter un instant pour tousser avant de reprendre sa route, se protégeant un minimum les voies respiratoires. L'odeur était insoutenable. Un parfum nauséabond avait immédiatement sauté à ses narines à l'instant où elle s'était retrouvée plongée dans cette « hallucination ». La puanteur émanant des si nombreux cadavres en putréfaction agressait ses poumons et son envie de vomir s'accentuait chaque seconde. Elle avança donc un peu plus rapidement, désirant quitter cet endroit au plus vite, ou elle risquerait de tourner de l'œil dans les prochaines minutes. Elle ne reconnaissait aucun des corps étendus à terre, mais leurs accoutrements lui laissaient croire qu'il s'agissait de soldats et guerriers en tous genres, s'étant très certainement battus et défendus jusqu'au bout. Des armes jonchaient le sol retourné de partout, brisées et endommagées pour la plupart.

Elle s'apprêta à passer son chemin comme si de rien n'était lorsque son regard se posa sur un élément du décor qui lui était familier. Elle s'arrêta un moment et fronça les sourcils, se demandant où elle était tombée et comment avait fait le bouclier étoilé de son ancien acolyte pour se retrouver là. Elle s'approcha prudemment puis mit un genou à terre, soucieuse, et retira sa main gauche de devant son nez et sa bouche pour la tendre vers l'artefact, puis elle tendit également sa main métallique afin de s'emparer de l'objet symbolique. Elle tira dessus, celui-ci était un peu coincé parmi des débris et manqua de tomber en arrière, mais elle garda l'équilibre et scruta minutieusement le bouclier brisé sous tous ses angles, un millier de questions surgissant dans son esprit. Elle se redressa tout en serrant le disque de métal entre ses poings serrés mais celui-ci disparut subitement, se transformant en un simple nuage de poussière qui fila lentement entre ses doigts crispés. A ses côtés, un arc sophistiqué qu'elle connaissait très bien subit le même sort.

L'entente d'un faible murmure presque inaudible la sortit de ses pensées et elle redressa la tête, cherchant son origine. Ce n'est que lorsqu'elle la trouva qu'elle regretta d'avoir tâché de savoir d'où cela provenait. Elle se figea d'abord sur place, ne sachant trop comment réagir, puis lorsque ses jambes furent à nouveau « opérationnelles », elle courut vers un point bien précis et tomba à genoux aux côtés de celui qui avait poussé ce chuchotement avec les quelques forces qu'il lui restait.

−Non, non, non, Tony… souffla-t-elle en portant une main au visage de son frère, et c'est à cet instant qu'elle put constater l'étendue des dégâts.

Il portait son armure d'Iron Man mais celle-ci était considérablement endommagée. Sa peau avait l'air d'avoir été brûlée au troisième degré sur tout le côté droit mais elle ignorait ce qui avait pu provoquer cela. Elle l'examina rapidement, voulant désespérément savoir ce qui lui était arrivé et comment elle pouvait l'aider mais elle interrompit tout mouvement lorsque les yeux chocolat presque éteints de son grand frère se plantèrent dans les siens. Madison sentit des larmes brûlantes se mettre à couler le long de ses joues, larmes qu'elle avait été incapable de retenir à la vue de l'inventeur dans un si piètre état, maladroitement assis contre un débris fait de métal et de roche.

−… ça… Ça va aller, murmura-t-elle, cherchant surtout à se convaincre elle-même tout en plaçant ses mains au-dessus des blessures les plus importantes. Ça va aller, répéta-t-elle, je suis là, je vais t'aider… Je vais te sortir de là… Tiens bon, s'il te plait…

Son poing serré se décrispa lentement lorsque Tony leva difficilement un bras vers elle et qu'il attrapa délicatement sa main d'un geste extrêmement faible qui lui demanda par ailleurs un effort considérable. Elle n'osa pas bouger d'un pouce, tétanisée. Elle n'arrivait plus à savoir si ce qu'elle voyait était réel ou non. Discerner le vrai du faux lui était désormais presque impossible, et la seule chose qui occupait son esprit était son frère, qui la tenait toujours en la fixant, les yeux mi-clos. Elle le vit alors ouvrir la bouche, comme s'il s'apprêtait à lui parler et elle s'approcha, se doutant que le volume de sa voix serait fort peu élevé à cause de sa condition. Lorsqu'elle fut suffisamment proche de lui, l'homme choisit cet instant pour lui chuchoter ;

−… Tu… Nous as… Aban… -donnés…

Il le relâcha dans la seconde qui suivit et son regard se perdit peu à peu dans le vide, sous l'air horrifié de la jeune femme, qui recula un peu. Brusquement, de la même manière que le bouclier et l'arc de Clint, le corps de son frère s'évapora sans qu'elle ne puisse y faire quoi que ce soit, la laissant entièrement seule au milieu de ce champ de ruines. Assise par terre, elle recula vivement en s'aidant de ses mains, soulevant de la poussière au passage et se redressa aussi rapidement qu'elle le put, des larmes ruisselant sur son visage sali par les cendres et autres résidus. Son seul but était à présent de s'enfuir de ce lieu cauchemardesque, alors elle se mit à courir dans la direction opposée, jugeant avoir vu suffisamment d'horreurs pour toute une vie mais plus elle avançait, plus elle avait l'impression que l'horizon s'éloignait. Elle s'arrêta brusquement, comme si une sorte de champ de force l'avait subitement enveloppée, interrompant chacun de ses mouvements dans l'instant, sauf que cet arrêt brusque avait été volontaire.

Ses yeux s'agrandirent, emplis d'une terreur foudroyante et elle recula d'un pas, son rythme cardiaque augmentant drastiquement et sa respiration s'accélérant dangereusement, la conduisant au bord d'une crise de panique. Un autre corps lui faisait face, inerte et baignant dans une mare de sang. Le liquide continuait à s'échapper du crâne de la « victime de guerre ». Ses yeux vitreux fixaient un point dans le ciel et ne donnaient plus signe de vie, mais son visage rivé vers les cieux paraissait détendu, comme si elle ne faisait que se reposer, ne se souciant plus du reste du monde. Le fluide rouge s'écoulait lentement en dehors de son organisme, s'immisçant entre les pierres et infiltrant le sol terreux, laissant échapper une odeur assez âcre et désagréable, tout en tachant les cheveux noués de la personne.

Madison s'écarta, le souffle court, la gorge brûlante, les poings crispés et tremblants. Elle porta une main devant sa bouche, complètement sous le choc, puis elle se hâta de prendre une autre direction de la même manière qu'elle l'avait précédemment fait, voulant s'éloigner à tout prix du cadavre de sa fidèle meilleure amie, la célèbre Veuve Noire. Son envie de vomir ne faisait que s'accentuer, étant alimentée par diverses odeurs et visions, ainsi qu'une bonne dose de culpabilité mêlée à une profonde douleur. Son frère, sa confidente qu'elle considérait comme une sœur depuis des années, … Elle était terrorisée par ce qui l'attendait par la suite.

La dernière personne qu'elle vit la fit se figer sur place, les larmes aux yeux, et elle plaque cette fois-ci ses deux mains contre sa bouche, laissant échapper un glapissement de surprise. Il existait quatre individus pour qui elle aurait réellement été prête à tout, quoi qu'il arrive : son grand frère, ainsi que ses trois meilleurs amis. Pourtant, en l'espace de deux minutes seulement, elle avait vu l'une des armes de l'un d'entre eux –symbole qui le représentait– partir en fumée puis les trois autres, un à un, décédés par ce qui semblait être sa faute. Elle se tenait donc debout non loin du corps de l'héritier du trône d'Asgard, une hache imposante qu'elle n'avait jamais vue auparavant étant plantée dans le torse de ce dernier et un mince filet de sang coulait à la commissure de ses lèvres. Contrairement aux deux autres, ses paupières étaient closes.

−Non, non… lâcha faiblement la mutante avant de se retourner vivement et elle se retrouva face à son double, qui avait surgi de nulle part.

−Je t'avais prévenue… Si ce n'est pas toi qui cause leur perte… Tu ne pourras de toutes façons pas les sauver…

−LA FERME, LAISSE-MOI ! hurla-t-elle en se bouchant les oreilles en plaquant ses paumes contre celles-ci tout en fermant les yeux, ne voulant plus voir quoi que ce soit.

Elle les rouvrit quelques secondes plus tard lorsqu'un froid polaire apparut. Le vent qui soufflait était très agressif et aurait pu la faire reculer si elle s'était laissée aller sans résister. Elle avait beau se trouver dans ce qui ressemblait à des souterrains, l'endroit ne lui était pas inconnu. Ces galeries, elle les avait déjà arpentées plusieurs fois. Elle prit quand même la décision de s'aventurer prudemment en ces lieux, ignorant s'ils étaient comme dans ses souvenirs ou si d'autres pièges l'y attendaient. Sa magie la démangeait et elle sentait le danger arriver, mais ne savait pas à quel moment cela lui tomberait dessus. La faible lueur émanant des torches accrochées aux parois était largement suffisante pour éclairer les allées entremêlées et sinueuses, et les flammes vacillaient légèrement sous le courant d'air qui parcourait les tunnels. Elle effleura les murs du bout des doigts, songeuse. Elle aurait aimé que la chaleur dégagée par ces lumières naturelles soit suffisante pour un peu la réchauffer car elle commençait à se sentir frigorifiée.

Un bruit sourd accompagnant une puissante déflagration la força à baisser la tête tout en se bouchant une nouvelle fois les oreilles et ses yeux se fermèrent un instant. Des projections terreuses volèrent dans tous les sens et la mutante se protégea à temps pour éviter de se prendre quoi que ce soit en pleine figure. Elle se redressa ensuite pour regarder ce qu'il s'était passé et elle aperçut deux individus s'affronter, étant très proches l'un de l'autre, s'adonnant à un combat acharné avec pour seules armes une dague pour la femme et le marteau emblématique pour l'homme. En revanche, ce dernier était visiblement loin d'avoir envie de se battre, car il ne faisait que se défendre sans envoyer le moindre coup, contrairement à la jeune femme qui semblait prendre un certain plaisir à s'en prendre à lui.

−Madison, dit alors Thor à l'adresse de sa rivale, ça, ce n'est pas toi ! s'exclama-t-il avant d'esquiver de justesse un sortilège lancé par son « amie ».

−Je suis désolée, répondit-elle, et l'autre brune qui observait silencieusement cette scène ne reconnut pas le ton froid que sa copie avait utilisé pour s'adresser au dieu nordique. Mais… il n'y a pas d'autre moyen, poursuivit-elle en le gratifiant d'un inquiétant sourire en coin, puis elle se prépara à poursuivre l'offensive en s'élançant vers lui. Alors, comme je l'ai dit…

Elle parvint à suffisamment l'affaiblir et le déstabiliser pour s'approcher et le plaquer violemment à l'une des parois, puis elle brandit la dague et l'arme s'illumina d'une lueur bleutée avant de s'enfoncer dans la chair de l'homme. Son ennemie planta plus profondément l'arme dans son abdomen tandis qu'il l'attrapa maladroitement par le bras, cherchant à se défaire de son emprise mais il en fut incapable. Ses yeux bleus se raccrochèrent au regard noir avec lequel le dévisageait la jeune femme, qui lui répéta dans un murmure indifférent : « Je suis désolée. » Lorsqu'elle récupéra la dague, Thor eut momentanément le souffle coupé, puis il chuta lentement vers le sol.

Madison se figea.

Elle venait de le tuer.

Elle venait de tuer l'asgardien.

Elle s'était vue le tuer. Avec l'arme que lui avait laissé un Jotün en exil.

Elle s'était vue le poignarder sans la moindre pitié.

Mort.

Ce mot résonnait douloureusement dans sa tête et martelait affreusement son crâne. Elle sursauta en se rendant compte que son double « maléfique » la fixait, alors qu'à ses pieds gisait la dépouille de Thor. Cet échange eut beau ne durer que quelques secondes, Madison eut l'impression que cela fut bien plus long, comme si tout se déroulait au ralenti. La copie se déplaça en premier et marcha vers l'autre brune telle un félin ayant repéré une inoffensive petite souris, mais la mutante recula de quelques pas avant de s'arrêter, sentant un obstacle derrière elle.

−Tu ne peux pas les sauver, déclara le double, l'air narquois.

A cet instant, ce fut la fois de trop pour la midgardienne, qui se précipita vers l'autre et la poussa pour la plaquer au mur, animée d'une colère monstre, l'empoignant fermement à la gorge. Elle la coinça contre la paroi de terre, sentant un brasier ardent s'éveiller en elle, brasier qui aurait pu la pousser à commettre les pires vices. Elle se contenta de maintenir ses doigts compressés autour du cou de la personne qui souriait toujours, amusée par la situation, lorsque les yeux de son adversaire virèrent subitement au noir.

−Tu… Mens… articula-t-elle sèchement.

−En es-tu certaine ? la questionna son alter ego, très souriante. Il est grand temps que tu acceptes le fait que tu sois un danger public… Regarde-toi dans la glace, affronte la vérité en face… Tu les tueras, l'un après l'autre… Et peut-être plus rapidement que tu ne le crois…

−Qu'est-ce que ça veut dire ? cracha-t-elle, mauvaise, et elle répéta sa question quelques secondes plus tard, n'ayant pas obtenu de réponse, tout en resserrant son emprise. Ça veut dire quoi !?

−Comment peux-tu être certaine que tu n'es déjà pas déjà en train de t'en prendre à eux, lui demanda l'autre malicieusement.

Madison fronça alors les sourcils et plissa les yeux sans comprendre ce que sa rivale lui disait, puis les couloirs souterrains s'évaporèrent en une fumée grisâtre pour laisser place à des murs solides. L'éclairage fut plus important, le sol se durcit, l'air ambiant se réchauffa. Il ne fallut qu'un court instant à son cerveau pour reconnaitre le salon de la tour que son frère possédait. Après avoir brièvement observé les alentours, elle reporta son attention sur sa copie, qui se transforma également. Ce n'était plus elle-même qu'elle maintenait fermement contre la cloison. Envolé, le sosie malveillant qui ne cessait de lui déverser toutes sortes de paroles peu réconfortantes. C'était un homme qu'elle empêchait de bouger et qui pourtant ne se débattait pas vraiment. Il avait beau lui tenir l'avant-bras pour qu'elle le lâche, il ne luttait pas. La jeune femme l'entendait vaguement s'adresser à elle d'une voix qu'elle jugea étonnamment calme compte tenu des circonstances, mais ses mots demeuraient flous. Incompréhensibles. Saccadés. Au bout d'un moment, ses yeux reprirent leur couleur naturelle et s'agrandirent lorsqu'elle reconnut la personne qu'elle toisait, et elle eut un mouvement de recul tout en le relâchant. Ce n'était pas elle. Ce n'était plus elle.
C'était Thor.