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La mer est calme, ce matin.

... Ou peut-être sommes-nous le soir ?

Difficile à dire, comme tous les jours en somme.

Bien que je n'ai pas réellement d'idée de combien de jours ont bien pu passer... Le temps passe et se ressemble ici, semble-t-il...

Hmmm... Et semble-t-il également qu'il ne s'agisse pas de la bonne expression.

En même temps, comment pourrais-je me rappeler de l'exactitude d'une simple expression, alors que je n'ai plus de cerveau ?! YOHOHOHOHO, SKULL JOKE !

...

Le silence balaie de nouveau le pont, insupportable litanie qui semble aussi figée que le temps lui-même. Le brouillard opaque ne me laissera encore aucun répit, aujourd'hui.

Je n'ai pas le cœur à faire de nouveau une de mes fabuleuses skull jokes à propos de l'absence de mes yeux... Dans tous les cas, je n'ai même plus de cœur.

Mais je ne peux pas me laisser abattre... Je ne peux pas... Il faudrait que je prenne tout cela avec le sourire...

Alors que je ne peux même plus réellement sourire.

Mes pas résonnent sur le bois moisi. Je connais chaque planche par cœur à force de les détailler avec attention et de les observer, à l'affût du moindre mouvement anormal. Elles bougent parfois, je le promets ! Elles semblent se mouvoir comme pour m'inciter à continuer de les amuser !

N'est-ce pas, de toute façon, l'essence même du musicien ? Divertir les autres ? Leur mettre du baume au cœur ? Leur donner envie de se dandiner au rythme des notes ? Si ces planches veulent savourer la musique à mes côtés, qu'elles ne se privent pas, ces chères amies !

... Bon sang, sont-elles réellement devenues plus tangibles que mes véritables amis disparus... ?

J'ai été déposer le crâne de Diego avec les autres, il y a peu de temps. C'était le dernier. Le dernier qui restait sur le pont. Le dernier à attester encore de cette fabuleuse journée où nous sommes tous tombés les uns après les autres... Où je les ai suivi le cœur léger...

Mon soulagement a été de bien courte durée.

Combien de temps mon âme a-t-elle erré, au juste ? Combien de temps a-t-elle mis à retrouver mon corps décharné ? Je devrais peut-être m'estimer heureux, ce fruit maudit n'aurait peut-être pas fonctionné si mes os avaient été éparpillés aux quatre vents...

Au vent...

Je maudis autant ce vent inexistant que ce gouvernail fichu ou ce corps inutile.

Cette seconde vie ne m'est d'aucun avantage, pour le moment. Mon âme est encore capable d'éprouver tant de souffrance... J'ai l'impression que ce n'est qu'une manière de plus de me torturer...

Oh, une mouette ! Chère amie, attends-moi donc ! Emmène-moi loin d'ici ! Emmène-moi sur une terre promise remplie de gens et de jolies jeunes filles !

... Bien que de simples hommes me suffiraient.

Je voudrais cesser de me parler seul.

Je voudrais cesser de n'entendre que ce silence étouffant...

Les craquement du bateau, les lambeaux de toile des voiles fouettant le rien, l'eau salée qui frappe la coque, mes propres pas, mes propres paroles, mes propres os qui tremblent, mes propres pleurs étranglés...

Je ne dois pas me laisser abattre... !

... Mais la mer paraît si accueillante.

Si libératrice... !

Mes chers amis, je devrais vous rejoindre.

Je le devrais.

Je lève une jambe au-dessus de l'océan infini comme pour me motiver à faire le grand plongeon.

... Mais ce n'est pas encore aujourd'hui que j'arriverais à trouver cette force en moi.

Je ne suis qu'un lâche abattu par sa propre lâcheté.

Je vous ai abandonné à votre sort. Refusant de me dire un seul instant que c'est vous qui m'avez abandonné...

La pensée serait si douce, pourtant. Succomber à la colère, à la haine, à la rancœur...

Je suis plus fort que ça.

« Je m'en vais de bon matin,

Livrer le bon rhum de Binks... »

Je suis mort une fois.

C'est assez extraordinaire, il me semble. Peut-être que le précédent utilisateur du fruit du démon qui m'habite est mort une seconde fois, lui aussi. Peut-être sommes-nous plusieurs à avoir vécu cette expérience unique et formidable ! J'ose espérer que mes chers prédécesseurs ont pu profiter pleinement de cette seconde chance... !

... J'espère qu'ils ont pu en profiter plus que moi.

Je ne profite que de la solitude, pour le moment.

La solitude, le froid, la folie.

Je n'ai plus que mes os, mais ceux-ci sont rongés petit à petit par ce temps cruel...

Sluuuuurps... ! Yohoho, quel thé délicieux ! La tasse est fendue mais qu'importe ! Je la trouve encore bien belle malgré les couleurs qui s'écaillent ! Et la coupelle est encore intacte ! Quelle chance ! C'est la dernière qui n'a pas fini en morceau, je la chois comme le plus merveilleux des trésors... ! Il apparaît néanmoins que la théière n'ait disparu pour de bon... Qu'à cela ne tienne : je chaufferai le thé directement dans ma chère tasse, dorénavant !

... N'est-ce pas déjà ce que j'ai fait hier ?

Je m'y perds, il me semble.

Mais mieux vaut se perdre de cette façon que de me perdre dans mes émotions.

Elles m'avalent si je ne les combats pas.

La peur et la colère, guidées par un puissant sentiment d'injustice, tourmentent mon âme. Menacent de la dévorer à chaque instant, au même titre que ma raison.

Le rire est ce qui va me permettre de tenir. J'en suis arrivé à cette joyeuse conclusion il y a peu de jours. Peu de temps. Peu de quelque chose. Peu de cette sensation que tout n'est pas fixe. Que le monde continue vraisemblablement de tourner quelque part, au-delà de cette brume infinie...

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45 degrés !

Je ris et cela fait un bien fou ! On ne m'a pas offert de seconde chance pour que je me replie sur moi-même et que je devienne apathique, que diable ! Malgré ma déplaisante apparence, je me dois d'apporter de la joie et de la bonne humeur partout où je passe ! C'est la raison d'être d'un artiste !

Je suis celui qui nourrit les âmes.

Mon violon a perdu deux de ses cordes. J'ai beau les rafistoler, les bougresses refusent de tenir le coup...

Contrairement à moi.

Ma vie n'est donc qu'ironie à partir de maintenant, je me dois de rire comme je n'ai rarement ri lorsque j'avais encore des cordes vocales pour le faire !

Et puis, cela égaie le bateau.

Parfois, j'ai l'impression que je ris si fort que cela crée de l'écho. Et l'écho me donne cette courte mais merveilleuse sensation que je ne suis pas seul. Merveilleuse illusion d'un passé à jamais perdu.

Mes amis ne sont plus là. Leurs âmes sont si loin de la mienne...

J'aimerais pouvoir la guider à ma guise pour qu'elle les retrouve...

J'ai cru sentir du vent aujourd'hui, jusqu'à ce que je me sois rappelé que je n'ai plus de peau... YOHOHOHOHO !

Heureusement que mes merveilleux cheveux tiennent encore ! Comment pourrais-je espérer que mon cher Laboon me reconnaisse, sans eux ? Il me trouvera probablement si amaigri ! Peut-être me forcerait-il à me nourrir ?! Yohohoho !

En parlant de nourriture, mon thé a un goût infect aujourd'hui.

Un goût de mort.

Peut-être est-ce dû à cette étrange île qui a avalé le bateau dans son entièreté... ?

...

...

...

... UNE ÎÎÎÎÎÎÎÎÎÎLE ?!

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Aaaah... Il apparaît que j'ai été bien naïf. Maintenant, en plus de ne plus avoir ni corps, ni compagnon, ni moyen de m'enfuir de ces mers, me voilà également sans ombre.

Je ne suis décidément plus que l'ombre de moi-même...

YOHOHOHOHO !

...

Voyons le bon côté des choses : même si cet endroit était extrêmement effrayant, j'ai pu revoir plusieurs formes de vies intelligentes ! Ils ne paraissaient pas très enclins à prendre le thé pour bavasser de la pluie et du beau temps, mais au moins, j'ai la preuve que le monde n'a point arrêté de tourner.

... Ce n'est pas très réjouissant, n'est-ce pas ?

Depuis combien de temps Laboon nous attend-il, à présent... ?

Mon pauvre, pauvre Laboon...

« Je m'en vais de bon matin,

Livrer le bon rhum de Binks,

Les vagues dansent et je chevauche,

les flots au gré du vent... »

Aaaah... Que ne donnerais-je pas pour un bon verre de lait. Cela me revigorerait et la dent que j'ai perdu face à ce redoutable zombie repousserait certainement. Je ne suis déjà pas bien fringuant avec cette allure squelettique, mais à présent que le maître de cette maudite île m'a volé mon ombre et que le zombie qui la possède m'a mis à genoux... Mon apparence n'a plus rien de celle d'un gentleman.

Je ferais peur aux dames si elles me voyaient. Aucune chance d'apercevoir la moindre culotte dans ces conditions... !

Yoho... Yohohoho... ! Que dis-je... La situation est horriblement catastrophique, et je pense encore à des culottes… !

Mais le rire est la chanson du cœur ! Il me porte et embrase mon âme ! Si je me perds, je n'ai plus rien ! Du nerf, mon bon vieux Brook ! Tu ne peux pas te laisser abattre ! Une ombre en plus ou en moins, qu'est-ce que cela peut bien changer, après tout ?!

La vie n'est pas si triste ! Il me reste toujours la voix de mes compagnons ! Le tone-dial que je garde précieusement dans ma poche... Seul vestige d'un lointain passé qui me rappelle que ces souvenirs ne sont pas que de douces illusions amères.

« Je m'en vais de bon matin,

Livrer le bon rhum de Binks,

Les vagues dansent et je chevauche,

les flots au gré du vent !

Alors que je prends le large, le soleil entame sa course

Et les oiseaux dessinent des cercles dans le ciel en chantant ! »

Adieu port de ma jeunesse, adieu mon village natal...

Je soupire. Bien que le son du tone-dial égaie mon âme, entendre les corps inertes de mes compagnons tomber les uns après les autres me ronge le cœur... Bien que je n'ai plus de cœur... !

Yohoho... ! Je ne m'habituerais jamais à cette cruelle preuve de leur mort. Cet enregistrement est aussi merveilleux qu'amer... Doucement sadique...

Le thé a un goût de fleur, aujourd'hui.

« Je m'en vais de bon matin, livrer le bon rhum de Binks

Jour après jour, le même rêve occupe mes pensées

Adieu silhouettes lointaines, agitant leurs grands mouchoirs

Pourquoi pleurer ? La lune brillera à nouveau demain soir ! »

Yoho... Yohohohohoooo... !

« C'est quoi cette chanson ?!

- C'est la chanson d'un esprit maléfique ! Bouchez vos oreilles ou vous serez maudits !

- GYAAAAAAAAA !

- Peu importe ce que raconte le fantôme, ne l'écoutez pas ! Si vous l'écoutez, il vous entraînera dans la mer avec lui ! Les esprits maléfiques chassent les voyageurs !

- HYAAAAAAAAAAAAAAAA ! »

... Des voyageurs égarés ?

Sont-ils réels ? Sont-ils vivants ?

... OH PAR TOUS MES OS, ILS ME PARAISSENT FORT BIEN VIVANTS !

DE LA VIE ! DE LA VIE ! DE L'ESPOIR !

... De l'espoir.

... Je vous en prie, rejoignez-moi. Je ne veux plus être seul.

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J'avais une jolie mise en page à l'origine pour ce texte, mais ça c'était avant FFnet... hem bref.

Je m'amuse souvent à faire un combat de « vie de merde » entre les persos d'OP, et il y Robin, Sanji et Brook dans mon top 3. Brook a longtemps été premier... Parce que contrairement aux deux autres qui ont, certes, eu une enfance terrible et très seule, au début de leur vie, ils n'ont connu que ça, c'était leur quotidien. En plus du fait qu'ils sont encore jeunes. Mais Brook a eu une longue vie avant de connaître la mort de l'entièreté de son équipage et de subir son retour dans la solitude durant 50 longues années... On lui a arraché sa vie et sa joie et il a dû lutter seul contre le deuil et la folie au jour le jour. Je trouve qu'il s'en sort bien quand il rejoint les Mugis. Il aurait pu devenir bien plus taré que ça...

Bon anniversaire, mon cher Brook ! Un personnage que j'ai du mal à mettre réellement en avant dans mes fics et ça me fend le cœur, car il le mérite, pourtant !

Le prochain anniversaire est celui deeee... LUFFY !

Des bisous !

Illustration de Risa Hibiki.