Ode à Nos Pères
Daniel observe Jack et Vala qui se tiennent à quelques pas de lui, juste assez loin pour qu'il ne puisse pas entendre ce qu'ils se disent. Leur attitude laisse entendre qu'ils se connaissent bien. Bon, en cet instant Vala semble surtout prête à sortir son arme pour la pointer contre Jack.
Daniel peut parfaitement comprendre son agacement.
Dans son dos, quelqu'un le bouscule. Lorsqu'il se retourne, il voit l'étranger ravaler les insultes qu'il avait certainement l'intention de lui jeter à la figure. L'homme finit par marmonner dans sa barbe et rejoint rapidement le flot d'individus qui vont et viennent sur les trottoirs. A une époque, un tel comportement lui aurait paru étrange, mais maintenant il y est habitué.
Il n'a pas manqué la façon dont la foule s'écarte devant lui, comme s'il était un rocher au milieu d'une rivière. Les gens restent distants, l'agitation gravite autour de lui sans jamais l'atteindre. Il est résigné à subir les regards curieux des personnes qui réalisent qu'il est un Tau'ri. Pour eux, il est à la fois un paria et une légende. Tout le monde le traite comme si son peuple faisait déjà parti du passé, comme s'il était un fantôme ambulant.
Comme s'il était maudit.
« D'accord mon beau, » Dit Vala, apparaissant comme par magie contre lui. « Donnez-moi trois jours, vingt blocs de naquadah et l'affaire est conclue. »
« Cinq d'avance » L'interrompt Jack, juste derrière elle alors qu'il lui remet le paiement. « Le reste quand tu nous auras livré. »
Vala pince les lèvres, mais elle acquiesce, prenant la caisse et la soupesant pour en vérifier le poids. Elle finit par focaliser son attention sur Daniel et le gratifie d'un sourire séducteur tout en laissant courir ses mains sur son torse. « On reste en contact. » Promet-elle en lui faisant un clin d'œil.
Elle disparait avant même qu'il ne trouve une réponse convenable. Il la regarde se fondre parmi la foule. « Donc, c'est ça que vous faisiez durant toutes ces années ? » Demande-t-il sarcastiquement à Jack.
L'homme pose ses yeux sur lui. « Je ne couche pas avec elle si c'est ça que vous insinuez. »
Daniel reste de marbre.
Les yeux de Jack se rétrécissent. « Vous n'avez absolument aucun droit de juger ma vie, Daniel » Tranche-t-il en s'éloignant.
« C'est indubitable. » Dit-il dans son dos. Il soupire puis suit Jack dans la boutique se trouvant dans la rue juste en face. Jack parle déjà avec le patron lorsqu'il le rattrape. Daniel est à peu près sûr que la caisse posée sur le comptoir est la même que celle qu'il a vu il y a quelques jours dans les quartiers de Jacob.
Il écoute Jack énoncer une longue liste de fournitures. La pile sur le comptoir grossit progressivement, se remplissant de produits de première nécessité comme de la farine ou de la charcuterie, mais également de produits tels que de l'huile de lampe. Il se demande à quoi cela peut bien lui servir, à moins que Jack ait un autre chalet quelque part caché dans un recoin de la galaxie.
« Du fil ? » S'étonne Daniel tandis que le vendeur dépose des bobines de différentes couleurs sur le tas.
Jack ignore sa remarque. « C'est Nash qui te fournit ces confitures ? Tu en as aux baies ? »
Le marchand approuve de la tête, souriant sous sa grosse barbe. « J'en ai justement reçu la semaine dernière. Prends en quelques bocaux. »
« Super. J'en prends un pot et ça fera l'affaire. »
« D'accord. » Répond le marchand, marquant quelque chose dans son livre de compte. Il tapote la caisse. « Je vais les apporter à Laura. »
Jack remplit rapidement deux caisses avec ses provisions. Il fourre sans ménagement l'une d'entre elle dans les bras de Daniel et récupère la plus petite. « On se voit le mois prochain Cyrus. » Dit-il par-dessus son épaule tandis qu'il se dirige péniblement vers la rue.
Daniel répartit sa charge et décide de ne pas poser de questions puisque Jack ne semble pas très enclin à lui fournir de réponses. Enfin, du moins jusqu'à ce qu'ils atteignent l'extérieur de la ville où se trouve leur vaisseau.
L'engin ne paye pas de mine, mais Jack semble avoir pris le temps de l'optimiser. Daniel a remarqué des modifications dans le système qu'il n'avait jamais vu auparavant. Non pas que ce soit un domaine qui le fascine. S'il n'avait pas vu Jack bidouiller le vaisseau durant leur trajet, il n'aurait pas remarqué que parmi ses nombreux nouveaux talents, celui de mécano était devenu un des principaux.
Une fois dans la cale avec Jack, Daniel le regarde placer ses boites dans une plus grande caisse, déjà remplie de tissus. C'est à ce moment-là qu'il comprend. Ca ne devrait pas l'étonner qu'il ait pris soin d'elle durant tout ce temps, mais ce n'est pas la même chose de constater de ses propres yeux qu'au final il est toujours Jack O'Neill. Il ne laisse personne derrière.
C'est en jetant un œil plus attentif dans la cale que Daniel voit vraiment ce que Jack appelle son chez-soi. La majorité de l'espace est réservé au fret, du coup Daniel n'était pas resté longtemps dans les parages. En dehors du vol vers cette planète, ils avaient séjourné dans une pension en ville en attendant que Vala se montre.
Ses yeux sont attirés par la petite alcôve à l'arrière, partiellement camouflée par un rideau fin. Daniel devine à peine la forme d'un lit étroit, sur lequel trône une pile de ce qui semble être des cartes spatiales. Quelques livres usés sont posés au pied. Le peu d'affaires brossent un tableau d'une existence terriblement spartiate. Quelles que soit les réelles activités de Jack O'Neill ces cinq dernières années, cela n'a certainement pas été agréable ou facile. Daniel ne peut pas rester en colère contre lui face à ce spectacle.
En revenant vers la caisse, Daniel découvre Jack entrain de l'observer, semblant le défier de faire un commentaire sur ce qu'il a pu constater. Ou bien attend-t-il simplement la prochaine confrontation verbale.
« Pourquoi revenir maintenant ? » Finit par demander Daniel d'un ton neutre. C'était ça, au final, la vraie question.
Jack parait surpris mais ne se défile pas pour autant. Ses yeux se portent sur la caisse tandis qu'il réfléchit aux réponses possibles. Finalement il hausse les épaules. « C'est quelque chose qui me ressemble, revenir à l'improviste. Vous ne trouvez pas ? »
Daniel secoue la tête. Effectivement, il n'a pas tort.
« J'ai su pour Abydos » Reprend Jack après un long silence.
Daniel frissonne. Parfois il arrive à l'oublier. Il laisse son esprit le tromper, imaginant qu'ils l'attendent toujours quelque part. Qu'il ne les a pas tous conduit à une mort certaine.
« Je suis désolé. » Prononce doucement Jack tout en gardant son regard fixé sur ses mains, laissant ainsi à Daniel le temps de se reprendre.
C'est une habitude si familière que Daniel a une horrible impression de déjà vu, le temps s'enroulant soudain sur lui-même. Peut-être que Jacob a raison. Il reste encore de l'ancien Jack O'Neill. Peut-être même qu'aucun d'entre eux n'est vraiment sain d'esprit finalement.
Il avait bien existé une époque où ils avaient pensé vaincre après tout.
« Je m'inquiète pour Teal'c » Confesse Daniel, les mots sortant d'eux même de sa bouche.
Jack le regarde d'un air confus. Encore une chose qui n'avait pas changé : ils pensaient tous que Teal'c était inébranlable. Sauf peut-être Sam, pense-t-il, se rappelant la manière dont elle avait saisi le visage de Teal'c et sa façon à lui de s'en être éloigné. Il se dit que Sam a dû s'en rendre compte, reconnaissant en lui ce que personne d'autre n'était capable de voir.
« Je pense qu'il commence à avoir des regrets. »
Tealc' aurait dû être en colère contre Jack suite à sa désertion, ou au moins laisser paraitre autre chose que de l'indifférent. Ils le savent tous les deux.
« Ry'ac ? » Demande Jack, sa voix un peu plus basse que de coutume. Daniel se demande si c'est la culpabilité qui pèse sur sa langue. Dieu seul sait que c'est un sentiment bien présent ces derniers jours.
Daniel approuve. « Et Bra'tac. Et Chulak. La trahison des rebelles par d'Imotep. Pour dire vrai, je ne sais pas bien depuis quand cela a commencé. »
Jack croise les bras, appuyant sa hanche contre la caisse. « La situation est aussi grave qu'on le dit ? »
« Assez. » Admet Daniel.
La rébellion Jaffa était supposée être la pierre d'angle de la chute des Goa'ulds. Mais Anubis avait pressenti la menace qu'ils pourraient un jour devenir. Il avait réussi à introduire un de ses semblables parmi eux, un leurre dont il s'était servi pour éradiquer autant de renégats que possible. Puis il avait augmenté sa production de super soldats, leur donnant une seule mission : le servir.
Il avait envoyé les derniers Jaffas loyaux à sa cause dans des combats sanglants et inutiles.
Anubis voulait conduire la nation Jaffa à l'extinction.
Mais la dépendance des Goa'uld vis-à-vis des super-soldats pouvait représenter leur seule chance de trouver son point faible.
Rodney était de retour à la base en ce moment même pour travailler sur ce point. C'était la première lueur d'espoir que Daniel entrevoyait depuis des années. C'est finalement ce qui l'avait conduit à essayer de ramener Sam. Le dernier garde-fou, la dernière manche. Les dés étaient jetés.
« On joue le tout pour le tout. » Murmure Daniel.
Jack acquiesce en silence.
Il pare. Sans colère, sans passion.
Ce n'est que lorsqu'elle se lasse de ce jeu, ces futiles tentatives de le faire réagir tombant à l'eau, qu'elle balaye ses pieds, s'enroulant sur lui tandis que son dos heurte durement le sol. Elle se retrouve au-dessus de lui, le clouant par terre en le visant de sa lance avant qu'il ne puisse faire un geste.
« Tu penses encore que la trétonine te rend faible, que tu n'es plus un véritable guerrier, » Devine-t-elle, la passion brillant au fond de ses yeux. Elle s'appuie sur son bâton, le déplaçant sous sa gorge. « Mais tu as tort. Il n'y a que toi qui te rends faible. »
Il bouge ses hanches de sorte à se débarrasser de son poids et à pouvoir enrouler ses jambes autour des siennes mais elle s'attend à cette manœuvre, suivant son mouvement en un éclair et retournant son élan contre lui. En réprimande, elle frappe son bâton contre sa cuisse. La douleur lui rappelle son entrainement dans le froid et la neige au côté de Brat'ac. Son professeur lui avait patiemment enseigné l'art des guerriers, mais également à penser par lui-même, à avoir de la compassion, lui imposant ainsi un fardeau qu'il lui faudrait près d'un siècle à comprendre.
Le souvenir de Brat'ac devrait enclencher chez lui du ressentiment, de la colère ou au contraire une chaleureuse familiarité. Pourtant Tea'lc ne ressent rien. Il perçoit seulement la glace qui craque sous sa peau.
Ishta le fixe. L'expression sur son visage est dure, sa respiration difficile. Mais ses yeux renvoient quelque chose de tout à fait différent tandis qu'elle parcourt son visage. Pendant un instant, elle le regarde comme avant. Comme si elle pouvait l'atteindre, mais très vite, cette lueur disparait.
« Il y a une différence entre contrôler ses émotions et tenter de les éradiquer. » Lui dit-elle en le libérant de son emprise et en se remettant debout avec souplesse. « Tu es devenu aussi froid que la pierre. »
Elle jette le bâton à côté de lui. Il ne manque pas l'air de dégoût qui accompagne son geste, la façon dont elle relâche l'arme parle d'elle-même. « Les pierres font de piètres compagnons au lit. Et de bien mauvais guerriers. »
Elle évite son regard. Tandis que le silence s'étire entre eux, il voit son masque hautain s'effriter, laissant entrevoir un éclair d'angoisse et la déception amère qui l'habite, avant qu'elle ne se retourne pour partir.
« O'Neill est revenu aujourd'hui. » Finit par prononcer Teal'c, retrouvant enfin sa langue.
Elle s'arrête, une tension apparaissant dans sa posture, mais quand elle se retourne, il ne voit rien d'autre que de la résolution. « Tu te doutais que cela arriverait. »
Teal'c s'assoit, sentant ses muscles protester, peu habitué à la rigueur de cet entrainement. « Oui »
Ses yeux l'évitent et fixent un point derrière lui. « S'il est revenu, c'est que l'heure du jugement a sonné. »
Ils avaient souvent évoqué ce jour, durant ces longues heures nocturnes où ils étaient enlacés, évoquant avec passion l'avenir pour lequel ils comptaient se battre. Ensembles. Il se souvient avoir pensé que peu importait la difficulté, ils trouveraient un moyen. Une manière de s'en sortir.
Mais c'était avant. A l'époque où les Jaffa peuplaient la galaxie. Quand il y avait encore de l'espoir.
« Mon peuple et moi, nous nous battrons. » Promet Ishta, le soleil illuminant sa silhouette. Il perçoit encore sa foi dans ses mots. En dépit de tout ce qui s'était passé, elle croyait encore qu'ils pouvaient être libres. L'idée est tentante, séduisante même. C'est seulement à cet instant qu'il voit enfin ce qu'il a eu tant de mal à comprendre avant. Assis dans la boue, le regard fixé sur elle, cela lui parait à présent évident : bien qu'il soit lui-même une relique d'un passé éteint, elle et son peuple en sont au contraire l'avenir. Rien d'horrible, plus de castes, juste la survie d'un peuple fragile mais fier.
Au-dessus de lui, Ishta se déplace légèrement. Le soleil glisse le long de sa joue et il voit son regard planté dans le sien. « Vas-tu te battre ? »
Peut-être reste-t-il une petite chance, se dit Teal'c. Un chemin ardu et dangereux qu'il fallait tenter de gravir. Peut-être qu'avoir la foi pouvait suffire.
Il prend la main que Ishta lui présente et se remet sur ses pieds.
A suivre la semaine prochaine !
