Si longue est la chute


Quand Sam a entendu parler pour la première fois du destin de la Terre, il lui a fallu du temps pour ressentir quelque chose. Les cinq dernières années s'étaient écoulées entourées d'une sorte de brouillard. Une brume douce, protectrice, qui avait rendu les choses plus faciles.

Mais pas ce jour-là. Aujourd'hui, son monde est à nouveau rempli de mots dangereux, de mensonges acerbes qui coulent sur sa peau et refusent d'être une nouvelle fois ignorés.

On ne peut pas revenir de ça.

Il y a des voix dans la cour. Elles s'agitent, augmentent en volume puis retombent, laissant des mots restés sous silence flotter dans l'air. Ils la happent comme le courant d'une rivière. Elle décide de sortir par l'arrière de sa hutte, pour suivre cette impulsion sous couvert de l'obscurité du feuillage et des ombres. Suivre les bruits de pas qui résonnent le long de la colline.

Elle connait ces hommes. Ou plutôt, elle les avait connus. Eux en tout cas la connaissaient.

Elle n'identifie pas le troisième individu. Il n'a pas l'air à son aise. Ce n'est pas sa place. Celle du meneur, avec ses épaules ployant sous le poids des responsabilité qu'Il aurait dû retourner sur Terre. Mais non. Lui aussi avait été remplacé.

Ce n'est pas juste.

Son père était venu, c'est grâce à ça qu'elle sait. Il avait dû utiliser le mot qu'elle lui avait donné. Cette solution de repli qu'elle n'emploierait pas elle-même. En tout cas, il n'était pas retourné sur Terre.

On ne peut pas revenir de ça.

Elle avait su, ce fameux jour ensoleillé dans la montagne, la peau tâchée d'ecchymoses…avec cette douleur si familière…Elle avait su qu'il ne reviendrait pas. C'était d'ailleurs la première certitude qu'elle avait eue depuis bien longtemps. Jusqu'à aujourd'hui.

Alors que Daniel est là.

Elle les regarde approcher de son entrée, perçoit l'éloignement moral qui les sépare. Il y a tant de distance entre eux qu'ils pourraient tout aussi bien être des étrangers les uns pour les autres. Elle voit la mâchoire de Daniel se contracter, cachant un feu à peine contenu. Elle observe les doigts de Teal'c caresser les points de couture sur le tissu avec tant de révérence mais aussi tant d'incompréhension.

Seul l'étranger est calme, le dos tourné, tandis que Daniel rentre une adresse qu'elle ne connait pas et ne veut pas connaitre. Ne peut pas connaitre.

Tu ne peux pas revenir en arrière.

Le vent souffle et frôle son visage. Elle cligne des paupières, les yeux plein de larmes, et finit par se détourner de son entrée.

En revenant vers sa maison, ses pas soulèvent la poussière et effacent leur passage par la même occasion. Elle s'assoit sur sa chaise, dans sa petite hutte et regarde la place à présent vide sur son mur. Elle essaie d'oublier la sensation du papier contre sa main, des mots filants aux travers de ses doigts.

Tu ne peux pas.


Elle est dans la forêt.

La lumière du soleil filtre à travers le feuillage, peignant des motifs jaunes sur le sol épais et fertile caché par les feuilles en décomposition. Le craquement d'une brindille devant elle la pousse à s'accroupir. Son arme appuyée contre son épaule, elle scrute le paysage qui se déploie devant ses yeux.

« Sam » prononce quelqu'un à proximité. Elle pivote sur elle-même, cherchant à calmer sa respiration. Elle affûte ses sens autant que possible, son arme toujours fermement en place.

Là. Un flash bleu sombre à travers les arbres. Une voix faible qu'elle devrait reconnaître.

« Daniel ? » Appelle-t-elle, se relevant pour suivre l'ombre. Elle bondit et se faufile à travers l'épaisse forêt jusqu'à ce qu'elle s'éclaircisse pour révéler une grande clairière avec en son centre une plateforme en pierre. A son sommet, debout fièrement sous le soleil éclatant, se trouve la Porte des Etoiles.

« Sam » Répète la voix et elle se retourne brusquement, trébuchant presque sur le DHD.

Teal'c attrape son bras, la stabilisant. « Tout va bien Major Carter ? »

Quelque chose cloche. « Et vous ? » Demande-t-elle par réflexe.

Il s'incline légèrement, son sourire n'arrivant pas jusqu'à la commissure de ses yeux. « J'apprécierais être en votre compagnie. »

« Sam ! »

Elle sursaute. Daniel se tient devant le vortex, presque indistinct face à la mer de vagues ondulantes. « Vous m'écoutez ? »

Secouant la tête, Sam avance vers lui. « Où allons-nous ? »

« Je vous demandais si vous reconnaissiez ceci, » continue Daniel sans prêter attention à sa question. Joignant le geste à la parole, il dépose quelque chose de froid et dur dans sa main.

Elle ne regarde pas l'objet, elle perçoit seulement son poids. « Nous serons juste derrière vous » Promet-elle tandis que Daniel et Teal'c s'éloignent.

Une main se pose sur son bras. « Allez Carter, ne restons pas là. Vous savez bien dans quel état est Hammond quand on le fait attendre. »

Elle essaie de se tourner, de soulever cette chose si lourde dans sa main, mais elle est comme enracinée dans le sol. Sa prise sur elle se fait plus forte, serrant ses os. Pourtant quand elle finit par regarder son bras, elle n'y voit rien d'autre qu'une peau claire et sans marque.

« Il faut y aller ! Maintenant ! »

Elle se retourne vers la voix paniquée, ses jambes se dégageant enfin de leur prison. Elle tend ses mains mais il n'y a personne. La forêt a disparu, remplacée par un gouffre sombre, une falaise béante, un néant total qui s'avance vers elle, ronge l'espace et frôle à présent l'ourlet de sa robe.

La Porte s'assombrit à son tour, touchée par ce voile éthéré.

Quelque chose de froid s'accroche soudain à sa cheville. Elle ouvre la bouche pour crier, mais aucun son n'en sort.

« Carter ! » Supplie avec urgence la voix contre son oreille.

Sam se réveille en haletant, l'esprit encore embrumé. Elle cligne plusieurs fois des yeux, essayant de s'adapter à la lumière du soleil, déjà haut dans le ciel, qui traverse la fenêtre de sa chambre. Elle masse ses tempes, les échos de son rêve vibrant encore dans son esprit.

Les songes ont aussi disparu durant ces cinq dernières années. Ils n'ont jamais eu leur place dans ce lieu.

Ils ne représentent rien.

Elle poursuit le reste de sa journée dans un état second. Seulement cette fois, cette brume d'habitude si apaisante ne lui apporte pas de réconfort. Le rêve se heurte en permanence à son quotidien. Quelque chose ne va pas. Elle veut croire que son rêve en est la cause, que ça n'a pas de rapport avec ces choses depuis si longtemps ignorées, mais elle n'arrive pas à se contenter de cette explication.

Elle se retrouve sans y réfléchir devant la porte de Linna, à regarder d'un air absent l'intérieur douillet, à respirer l'odeur familière des lieux. Elle finit par se convaincre qu'ici peut être, elle se sentira mieux. Rien ne peut l'atteindre dans cette pièce, pas même ses songes.

Pourtant, l'impossible arrive.

« J'ai rêvé la nuit dernière. »

Les mots s'échappent de sa bouche sans son accord. C'est à peine si elle reconnait sa propre voix.

Linna, qui partage son repas avec une de ses enfants, ne semble pas surprise de l'entendre parler, après ces cinq longues années de silence. Elle se penche simplement vers sa fille pour lui chuchoter quelques mots à l'oreille. La petite fille se lève et quitte la table sans faire d'histoire. Seulement ensuite, Linna tourne toute son attention vers Sam, ses mains croisées sur ses genoux, l'air serein comme s'il s'agissait d'un matin identique aux autres. « Et de quoi as-tu rêvé ? »

Sam se déplace, regardant ses mains froisser sa jupe avec compulsion. Elle a du mal à trouver ses mots. Ils semblent lourds et épais contre sa langue. « J'ai rêvé d'avant. »

De Daniel. De Teal'c.

De Lui.

« C'était agréable ? » Demande Linna, se redressant.

C'était beaucoup de choses. C'était…réel. C'était eux. Mais agréable ? Horrible ? Elle ne peut pas vraiment le dire. Elle frissonne.

Tu ne peux pas. Tu ne peux pas. Tu ne peux pas.

« Qu'est ce qui se passe ? » L'interroge Sam, la panique serrant sa gorge, les mots refluant sans son consentement.

Linna se rapproche, sa main effleurant son front puis sa joue, comme elle l'aurait fait avec une enfant. Mais peut être qu'elle l'était depuis toutes ces années. Redevenue une enfant. Une enfant perdue.

« Je crois que tu es entrain de te réveiller. » Lui répond-elle gentiment.

Mais Sam ne veut pas se réveiller, se désinhiber. Elle veut continuer ses nuits sans rêve et ses tâches quotidiennes et assommantes. Elle ne veut pas avoir à penser, à réfléchir. A se rappeler.

Un bruit se fait entendre derrière elles. Sam se retourne brusquement, le cœur au bord des lèvres. Gairwyn est postée dans l'embrasure de la porte, un panier dans les bras. Les tâches vertes qu'elle perçoit à travers le tressage lui laisse deviner son contenu.

« Nous ne nous attendions pas à ce que tu restes avec nous éternellement. » Lui explique Linna.

Tu ne peux pas te cacher ici pour toujours, Sam.

Ses mains se serrent. Elle peut quand même essayer.

Mais Gairwyn bloque sa fuite. A elle, et à tout ce qu'elle ne pensait plus jamais revoir. Sam secoue la tête, reculant de quelques pas ce qui la rapproche de Linna, de ses mains douces, de son parfum réconfortant.

Depuis le début, Sam est restée avec Linna, s'attachant à sa maison et au mode de vie étrange de cette femme. Son foyer n'évoquait rien dans la mémoire de Sam. Peut-être tout au plus, les années brumeuses où elle avait vécu avec sa défunte mère. D'origine plutôt désagréables, c'était devenu les seuls souvenirs qu'elle s'autorisait. Peut-être justement parce que ces souvenirs étaient flous et incomplets. Si elle laissait son esprit vagabonder, elle pouvait presque penser que cette famille et cet endroit étaient bien sa maison, sa réalité.

C'était Gairwyn, toujours forte, toujours inflexible, qu'elle évitait soigneusement. Et si la mère ou la fille s'en étaient aperçues, elles n'avaient jamais fait de commentaire. Gairwyn avait toujours accordé l'espace nécessaire à Sam. Toujours, jusqu'à aujourd'hui.

Quand elle la regarde, cela n'évoque pas à Sam son équipe, leurs missions, ou leurs découvertes. Mais plutôt elle-même, la femme qu'elle était avant qu'elle laisse Anhur la détruire. Avant qu'elle l'autorise à la briser.

Non, non, non, pense-t-elle, ses doigts s'enfonçant dans ses cuisses tandis qu'elle lutte contre les larmes.

Elle s'était à l'époque moquée du fait que Anhur la pense trop faible pour survivre. Elle se souvient à présent de cette vile prophétie pour laquelle elle n'était définitivement pas préparée, la façon dont il avait déniché ses plus profonds secrets, arrachant les morceaux jusqu'à ce qu'elle en devienne méconnaissable, même pour elle-même.

Elle avait survécu, pensant que cela suffirait. Mais survivre et vivre, c'est très différent.

Ce n'est pas la personne que tu es…

Il lui avait pris ses mots, ses pensées, sa voix. Son dernier acte de rébellion…Mais en était-ce seulement un ? Ou avait-elle volontairement coupé son dernier lien avec tout, et tout le monde ?

Avait-elle…capitulé ?

Cette possibilité lui donne la nausée, la pousse à se plier en deux jusqu'à finir à genoux sur le sol. Cela reste toujours moins pire que la peur qui serre sa gorge, la culpabilité et la rage qu'elle ne s'autorisait pas à ressentir ressurgissant soudain. Elle avait été si terrorisée qu'elle avait effacé tout ce qui était important pour elle.

Mieux valait que ces choses soient ignorées et détruites.

Mieux valait ne rien ressentir. Ne pas penser.

Mieux valait se perdre dans le babillage des filles de Linna.

Mais aujourd'hui il n'y a rien de tout cela. Juste Gairwyn et sa présence implacable.

La guerrière est vêtue comme à son habitude d'un pantalon en cuir serré sur des cuisses entrainées à l'effort, ses bras prêts à soulever une épée. Elle a la prestance d'une femme qui a connu la perte d'un père, d'un mari et d'un fils. D'une femme qui s'est imposée pour combler ce vide. Telle l'épée de Thor, sage et puissante, la force tranquille qui jamais ne se brise. Pas même face au massacre de son peuple, un sort mortel qui lui a été infligé par les mains de Sam. Par SG1. Jamais pourtant elle n'a exprimé de l'amertume, seulement le calme serein né de la foi inébranlable envers le destin que lui réservait ses dieux. Sa foi envers Thor. C'est seulement maintenant que Sam le comprend : l'équilibre de cette femme provient autant de ses croyances en un Dieu lointain et bienveillant, que dans sa confiance profonde en ses propres capacités.

Une telle foi aurait-elle pu la sauver ? N'y avait-elle pas cru aussi, autrefois ?

Nous avons vraiment besoin de votre aide.

Elle est terrifiée à l'idée de ne pas être à la hauteur. Mais peut-être est-ce mieux d'essayer et d'échouer que de ne rien faire du tout ?

Il doute que tu sois assez forte pour survivre.

Elle ne veut plus capituler.

Impossible.

Gairwyn traverse la pièce et s'accroupit à côté de Sam après avoir posé le panier à terre.

Sam essaie d'oublier, de fermer les yeux et de respirer le parfum de Linna, de s'accrocher à la vie dans laquelle elle a tenté de se frayer un chemin. Mais elle n'arrive qu'à percevoir le bord dur du panier qui appuie contre son genou, et l'odeur oubliée mais persistante des vêtements militaires gardés précieusement dans un coin depuis cinq longues années.

Nous avons vraiment besoin de votre aide.

La main de Sam franchit le bord en osier et plonge dans l'amas de tissus. Elle en sort une mer couleur verte.

Et elle se souvient.

Elle portait du vert le dernier jour où elle a posé le pied sur sa planète. Le jour où elle a transformé le monde de Anhur en un tas de cendres. Elle peut presque encore sentir cet effluve. Cette odeur de chair brulée et de sang séché. De sueur et de désespoir.

Elle les pensait perdus, oubliés.

En soulevant sa chemise, ses yeux se posent sur le bout de tissu dépareillé qui comble le trou à son épaule. Elle identifie les points de couture soigneux de Linna, créant à partir de deux morceaux déchirés, un seul ensemble. Plus jamais vraiment identiques à ce qu'ils étaient, mais qui tiennent.

Qui tiennent suffisamment longtemps pour être à nouveau utiles.

Sam rencontre pour la première fois en cinq ans le regard de Gairwyn. Les yeux de la guerrière reflètent sa compréhension. « Merci. »

Gairwyn hoche la tête, sa main se refermant sur celle de Sam. « De rien. »

C'est ici que tout recommence.


Debout devant le DHD, Sam force son esprit à se rappeler, à retrouver le code d'un lieu où elle n'aurait jamais cru revenir. Elle appuie sur les glyphes, durs et froids sous ses doigts à présent davantage habitués à la douceur réconfortante du tissu.

En pénétrant dans le vortex, elle se sent déchirée de toute part, ne devenant que de l'énergie pure transitant entre les étoiles. Quand elle se rematérialise de l'autre côté, elle se demande si le trou de ver peut dire, peut sentir, qu'elle est moins complète qu'auparavant. Elle se demande si cela fait une différence.

Elle inspire l'air sec du désert et s'assoir sur les marches, dans son uniforme disgracieux mais familier, ses cheveux récemment coupés tirés en queue de cheval. Et dans ses doigts, la dernière pièce.

Elle attend.

Quand il finit par apparaitre, le visage inquiet et sa voix enraillée prononçant son prénom, elle se relève. Sa langue humecte ses lèvres, les mots se construisant et se comprimant dans sa gorge, tentant de s'échapper.

« Oui papa. C'est bien moi. »


La suite la semaine prochain ^^