Cela s'appelle l'amour

« Raphaël ! » hulula une voix désagréablement sonore.

Laissant échapper un grognement, le guérisseur entreprit de se lever du lit sur lequel il s'était effondré – un des lits de l'infirmerie. Hier, il avait terminé à une heure indécente, et comme souvent, il était resté dormir sur son lieu de travail à la place de rentrer dans son appartement…

Se passant une main sur la figure, il ne put s'empêcher de bailler sans la moindre élégance.

« Heu… ça va ? » demanda la voix, redescendue à un volume tolérable.

« Du café » grogna l'Archange sans grande politesse – il n'avait pas franchement le réveil gracieux.

Des pas sur le carrelage, puis un bip et un bruit de liquide qui coule. Raphaël prit machinalement la tasse qu'on lui mit dans la main et en siffla la moitié d'un seul coup. Il grimaça. Décidément, lui et le café noir…

Mieux réveillé, il vit les longues ailes vert et or et fronça les sourcils.

« Uriel ? Qu'est-ce que tu viens faire ici à… »

L'Archange jeta un coup d'œil à l'horloge murale et manqua s'étouffer.

« Tu as vu l'heure qu'il est ?! »

« Sept heures et quart, je me réveille toujours au moins trente minutes avant » fit candidement le jeune ange.

Raphaël dévisagea son cadet avec effarement. Mais comment pouvait-on se lever aussi tôt ? Ça défiait l'entendement !

« Et je peux savoir ce qui te prend de venir sortir les gens du lit alors que c'est à peine le matin ! » s'écria le guérisseur.

Uriel baissait les yeux et se tordit les mains.

« Je… je crois que je suis souffrant » balbutia-il.

Raphaël roula des yeux.

« Ben tiens » grogna-t-il. « Tu t'es cogné l'orteil contre le pied de la table, peut-être ? »

« Non… C'est dans ma tête. »

Une sonnette d'alarme retentit dans l'esprit du guérisseur. Uriel venait d'atteindre la puberté… et s'il y avait bien quelque chose qu'il ne voulait JAMAIS entendre, c'était les fantasmes de ses frères et sœurs ! Les images indécentes dissimulées par Lucifer sous son matelas l'avaient dégoûté de la chose pour le restant de sa vie !

« Je me sens… Je me sens bizarre » poursuivit Uriel sans se rendre compte qu'il venait de plonger son aîné dans un abîme de terreur.

« Ah oui ? » lâcha faiblement Raphaël.

« J'ai l'impression… d'avoir de l'air à l'intérieur. »

Le guérisseur fronça les sourcils. Ça ne ressemblait pas à des pensées honteuses – Père, merci mille fois ! – mais c'était curieux.

« Développe » demanda-t-il en portant à nouveau sa tasse à ses lèvres.

« C'est comme si j'étais un ballon… Je me sens léger, et j'ai envie d'aller partout. Manger, j'y arrive plus trop… La nuit, j'ai du mal à dormir, je suis énervé sans savoir pourquoi… Et je veux me mettre à chanter sans raison. Tout le temps ! »

Raphaël se gratta pensivement la nuque.

« Il y a un facteur déclenchant ? » interrogea l'Archange.

Uriel rougit et se trémoussa.

« En fait, heum… »

La grâce du jeune ange se mit à crépiter et pétiller comme un feu de joie. Raphaël comprit brusquement et réprima un sourire.

« Est-ce que c'est une personne qui déclenche les symptômes ? » glissa-t-il avec détachement.

Uriel baissa le nez.

« …Anaël. Dès que je l'aperçois… C'est comme si j'étais en train de planer entre les étoiles. Et je veux la voir sans arrêt ! Je me transforme en harceleur, tu crois ? »

Le guérisseur poussa un petit soupir.

« Je crois plutôt que tu es atteint d'une maladie très répandue, souvent incurable et parfois dangereuse, dont on a très peu de chances de sortir comme avant. »

« Hein ? » s'affola le jeune ange. « Mais c'est quoi ? »

Raphaël sourit.

« Cela s'appelle l'amour. »

Uriel ouvrit la bouche et rougit encore plus.

« Moi ? De… Mais, heu… »

« J'ai vu défiler des milliers d'anges dans le même état que toi » lança le guérisseur. « Crois-en mon expertise, tu es mordu. »

La grâce d'Uriel tournoya sur elle-même.

« Mais… qu'est-ce que je dois faire ? » bafouilla le jeune ange.

« Mauvaise question » répliqua Raphaël en se dirigeant vers la cafetière. « Qu'est-ce que tu veux faire ? »

Uriel se mordit la lèvre.

« Je... Je veux être avec elle. Mais Anaël… elle ne me supporte pas. Elle veut même pas me voir en peinture, tu sais. »

« Rappelle-moi pourquoi ? » fit distraitement l'Archange en rajoutant du lait dans sa tasse.

Le jeune ange se contracta.

« Parce que… Je traîne souvent avec Zacharie… Et on fait des trucs pas très recommandés ensemble… »

« Et tu veux poursuivre dans cette voie ? »

Uriel planta ses yeux argentés dans les yeux bruns de son aîné.

« Je veux devenir quelqu'un qui sera digne d'être aimé d'elle. »

Raphaël émit un sifflement.

« Sacré projet, dis-moi. »

Uriel haussa les épaules.

« C'est bien la moindre des choses, non ? Si tu tiens à quelqu'un, tu ne veux pas lui faire honte. »

C'était une bonne définition de l'amour, songea le guérisseur. Il observa son jeune frère : la grâce d'Uriel ne crépitait plus désormais. Elle rugissait sous l'effet de sa volonté. De son désir tout juste formulé.

Raphaël sourit.

« Et bien, qu'est-ce que tu attends pour te lancer ? »

Uriel lui rendit son sourire.

C'était décidé, il allait laisser tomber Zacharie. Et il s'efforcerait de devenir un ange sur lequel on pouvait s'appuyer. Un ange qu'on était fier d'avoir comme frère.

Et puis il irait trouver Anaël.

Et il lui dirait juste trois mots en Enochien.

Et il attendrait qu'elle les lui dise.

Il attendrait toute sa vie s'il le fallait.