Body piercing
S'il y avait bien une seule chose dont s'enorgueillissait Naomi, c'était de ne jamais tomber malade.
On pouvait donc concevoir que Raphaël se soit senti un chouïa surpris lorsqu'il la vit installée comme une reine dans sa salle d'attente, son frère assis à côté d'elle.
« Et bien, ce n'est pas une vue que j'ai souvent l'occasion d'admirer » commenta l'Archange en s'appuyant légèrement contre l'encadrement de la porte.
Naomi reposa le magazine qu'elle feuilletait sur la table basse et sourit.
« Disons qu'il s'agit d'une circonstance exceptionnelle » déclara-t-elle, « alors ne t'attends pas à ce que la chose se reproduise. »
Raphaël leva les yeux au plafond.
« Si je souhaitais que mes patients ne reviennent plus jamais me voir, à quoi donc occuperais-je mes journées ? Enfin, entrez tous les deux. »
Naomi se leva gracieusement – portant à merveille son prénom – s'empara de la main de son jumeau, et l'entraîna dans la salle de consultation.
Comme à chaque fois qu'il se retrouvait en présence des jumeaux, Raphaël se sentit un peu mal à l'aise. Il pouvait parfaitement voir les différences existant entre la jeune fille et le jeune homme – Ion était plus grand, Naomi avait des traits un peu moins anguleux, ils se déplaçaient de manière légèrement différente – mais leurs deux grâces étaient parfaitement identiques, si bien qu'en fermant les yeux et en ne se reposant que sur son empathie, il avait l'impression de n'avoir qu'une seule personne devant lui. C'était… troublant.
« Bon ! » lança le guérisseur en coupant court à ses réflexions. « Lequel d'entre vous se sent souffrant ? »
Les jumeaux se regardèrent dans le blanc des yeux.
« Toi, dis-lui » décréta Ion d'un air vaguement boudeur.
« En fait » commença Naomi, « nous sommes venus pour une requête. »
Raphaël fronça les sourcils. Naomi ne venait visiblement pas de la part de Michel – dont elle était l'assistante depuis peu, environ quarante-sept ans maintenant. Qu'aurait-elle bien pu lui réclamer à titre personnel ?
« Je t'écoute » dit-il.
« Est-ce que tu perces les oreilles ? »
Raphaël resta bouche bée.
« Tu veux que je te perce les oreilles ? » lâcha-t-il une fois qu'il eut retrouvé sa voix.
« Exactement » confirma Naomi, imperturbable. « Les deux oreilles pour moi, et la gauche pour Ion. »
Le guérisseur se tourna vers le jeune homme.
« Parce que toi aussi ! » lança-t-il.
Ion ne put s'empêcher de faire la grimace.
« Je savais que pour moi, tu le prendrais moins bien » ronchonna-t-il. « Tout le monde sait bien que tu es… réactionnaire sur les bords. »
« Si je traduis correctement, tout le monde pense que je suis un vieux con, c'est ça ? » laissa tomber Raphaël, pince-sans-rire.
Ion rougit et contempla ses pieds.
« C'est bien ce que je pensais » grinça l'Archange.
« Là n'est pas la question » intervint Naomi, l'air ennuyé. « Est-ce que tu le fais, oui ou non ? »
Le guérisseur la dévisagea.
« Étant donné que je suis réactionnaire, comme le disait si joliment ton frère, je m'oppose habituellement à tout ce qui est tatouage ou piercing » déclara Raphaël. « Cela dit, je ne voudrais pas vous voir revenir parce que vous vous seriez déchiré les lobes en essayant de vous les percer tout seuls. »
« C'est gentil » sourit Naomi.
« C'est surtout que j'ai horreur de nettoyer du sang sur mon tapis » répliqua le guérisseur non sans sarcasme. « Ça part très mal, tu sais. »
Pour toute réponse, la grâce de la jeune fille bourdonna un court instant – pour montrer qu'elle avait compris la touche d'humour.
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« Les deux lobes, c'est bien ça ? » interrogea le guérisseur.
« C'est exact » confirma Naomi, assise sur le lit bas.
Brandissant une aiguille très pointue dûment arrosée d'alcool à 90 degrés, Raphaël s'empara de l'oreille de sa jeune sœur et posa la pointe de l'aiguille contre le lobe.
« Tu va avoir mal » prévint-il.
« Je sais » répondit-elle simplement.
Il appuya. Elle ne cilla même pas.
Il inséra dans le trou l'une des boucles d'oreille qu'elle avait apportée – une simple puce en or, incrustée d'un lapis-lazuli – puis passa à l'autre oreille.
« C'est fini » annonça Raphaël.
« Déjà ? » commenta Naomi avant de descendre du lit.
Ion vint s'asseoir à son tour, et au contraire de sa jumelle, il paraissait légèrement nerveux. Raphaël lui adressa un sourire un tantinet inquiétant.
« Allons, tu as vu comment ça se passe. »
« Ou-i » lâcha le jeune homme, visiblement pas rassuré.
Raphaël nettoya son aiguille et recommença la procédure. S'opposant à sa sœur, Ion sursauta lorsque la pointe aigüe lui transperça les chairs. Sa puce à lui était tout aussi sobre que celle de Naomi, en or gris sans fioritures.
« Et voilà » déclara le guérisseur. « Attendez quatre à huit semaines que ça cicatrise, et faites très attention en vous lavant les oreilles. Si ça s'infecte, revenez me voir immédiatement, ou je serais au regret de vous couper les oreilles. »
« Tu sais » glissa Ion en se levant lentement, « tu es le seul ange de toute la famille à avoir un humour aussi noir. »
« Pas sûr » rétorqua l'Archange. « Zacharie est tout à fait politiquement incorrect, quand il s'y met. »
Ion fit la moue.
« Je dirais plutôt qu'avec Virgile, c'est le duo comique. Justement, tu sais ce qu'il a fait, Virgile, pour la cérémonie des trois mille ans d'Inias ? »
Raphaël ne retint pas le sourire qui se dessina sur ses lèvres.
« La séance de strip-tease ? Je lui avais pourtant dit qu'il devait se méfier de l'alcool… »
Le jeune homme s'esclaffa.
« Si tu avais vu Zach en train de lui gueuler dessus pour qu'il se rhabille… ! Il est doué en matière d'insultes, il faut lui donner ça ! »
« Tiens, puisque j'y pense » lança Naomi avec une candeur perfide. « C'est vrai que Lucifer a un piercing au téton ? »
Raphaël s'étrangla.
« Qui t'a dit ça ? » finit-il par bafouiller.
« Rachel, qui l'avait entendu de Gail, apparemment… Mais je suppose que c'est la même histoire que le tatouage de Michel ? »
« Le tat… Michel n'a aucun tatouage ! » s'écria le guérisseur.
Naomi lui adressa un sourire d'une innocence démoniaque.
« Est-ce que la vérité est si importante que ça ? » lâcha-t-elle. « Peu importe que la rumeur soit vraie ou fausse, c'est qu'il y ait rumeur qui est important. Et imaginer Michel avec un tatouage… »
La grâce de la jeune fille vrombit d'une manière tout à fait luxurieuse, qui donna le frisson à l'Archange.
« Bon ! Puisque nous en avons fini… Passe une bonne journée, mon très cher frère. »
Et sur ces mots, les jumeaux s'en allèrent.
Raphaël leva les yeux au ciel.
« Je peux savoir ce qui t'a pris de me donner une famille pareille ? »
Comme pour la majeure partie du temps, Dieu ne répondit pas.
