Dire au revoir

« Qui que vous soyez » lança Raphaël en pénétrant dans la salle d'attente, « vous savez qu'on peut vous entendre du couloir ?! »

Deux têtes brunes se tournèrent dans sa direction et l'Archange sentit son cœur plonger dans sa poitrine.

« Pardon » pouffa Lailah tandis qu'assis à côté d'elle, Adriel affichait un sourire niais.

Elle avait enfilé une robe d'été jaune poussin qui mettait en valeur sa peau mate. Elle tenait la main de son compagnon sur ses genoux. Son ventre s'était nettement arrondi depuis sa dernière visite au guérisseur. Elle irradiait le bonheur.

Elle était magnifique et elle mourrait bientôt.

« Pour la consultation de contrôle, c'est ça ? » dit Raphaël après avoir repris contenance.

« C'est ça ! » confirma le futur père.

« Bon… Entrez, alors. »

L'Archange s'écarta pour laisser passer le couple.

Tu dois leur dire.

Il était le guérisseur. Il fallait qu'il annonce les mauvaises nouvelles, même s'il haïssait ça.

(****)

« Alors, tout va bien ? » interrogea Adriel avec le ton qu'on employait pour une question rhétorique.

« Oui » confirma Raphaël en enlevant son stéthoscope.

Lailah laissa échapper un gloussement.

« Mais tu as vu ta tête ! On croirait que je vais à la mort ! »

L'Archange inspira profondément. C'était maintenant ou jamais.

« Asseyez-vous, tous les deux, je dois vous annoncer quelque chose. »

Les deux jeunes anges froncèrent les sourcils mais s'exécutèrent néanmoins.

« Vous allez avoir des jumeaux » lâcha Raphaël tout à trac – inutile de tourner autour du pot.

Il y eut un instant de silence avant que le couple ne réagisse. En poussant un cri unanime de stupéfaction.

« Deux d'un coup ! Tu veux rire ? » s'écria Adriel.

« Mais je croyais que ça n'arrivait qu'une fois sur mille ! » ajouta Lailah.

« En fait, c'est encore plus rare que ça » rectifia le guérisseur. « Une fois sur un million. Et que savez-vous d'autre des jumeaux ? »

Adriel plissa le front dans un effort de concentration.

« Voyons… A part le dicton… Tu sais bien, les jumeaux sont maudits, prends garde ou ils t'enlèveront la vie… »

« Ce dicton a une raison d'être. La mère d'un couple de jumeaux ne survit jamais à l'accouchement » déclara Raphaël avec plus de brutalité qu'il ne l'aurait voulu. « Porter deux enfants en même temps exige trop de son corps, et elle meurt par insuffisance de grâce. »

Les deux jeunes anges dévisagèrent un instant le guérisseur, le temps que ses mots deviennent compréhensibles pour eux. Le temps qu'ils comprennent que Lailah était condamnée à brève échéance.

« Non… NON ! » explosa brusquement Adriel en se levant d'un bond. « Ce n'est pas vrai ! Pas ma Lai ! Arrête de mentir ! »

« Adriel » lâcha l'Archange. « Regarde-moi dans les yeux et répète que je mens. »

Deux prunelles jaunes fixèrent les iris marron. Le visage du jeune homme se déforma sous l'effet de la détresse.

« Pitié » gémit-il.

Raphaël eut envie de se mettre à pleurer lorsqu'il vit les yeux de son jeune frère s'humidifier.

« Je suis désolé. »

Les larmes ruisselèrent sur les joues d'Adriel alors qu'il tombait à genoux.

« Non… » sanglota-il. « Non… »

Lailah était restée étrangement calme. A peine avait-elle posé une main sur son ventre rond en entendant le verdict.

« Il n'y a vraiment rien à faire ? » interrogea-t-elle en tournant le regard vers Raphaël.

Le guérisseur baissa la tête pour ne pas voir les deux yeux argentés qui le considéraient. C'était suffisant comme réponse.

« Adriel » appela-t-elle. « Addie. Arrête de pleurer et écoute-moi. »

Son compagnon leva sur elle un regard jaune noyé d'eau. Elle lui adressa un sourire triste.

« Je suis désolée, mon cœur. On dirait que tu va devoir te débrouiller tout seul. »

Adriel se releva instantanément et s'empara des mains de la jeune fille.

« Ne me dis pas ça, je t'en supplie » implora-t-il.

Les yeux couleur de lune se focalisèrent sur lui.

« Que veux-tu que je dises d'autre ? Visiblement, on n'y coupera pas. Alors… à toi de t'occuper des bébés. »

Le visage du jeune homme se crispa dans une grimace ignoble.

« Non. Je ne peux pas. »

« Addie… »

« Je ne peux pas ! » explosa Adriel. « Comment veux-tu que je regarde ces enfants sans penser que tu es morte à cause d'eux ? Comment veux-tu que je les aime ? »

Il fondit en larmes et Lailah eut l'air de vouloir en faire autant.

« C'est bon. Tu as le droit de ne pas les aimer. Mais essaye de ne pas les détester. Ce n'est pas leur faute, tu m'entends ? Ce n'est pas leur faute. »

Adriel renifla.

« Je ferai de mon mieux… »

« Et s'il te plaît… Il faut que tu me promettes quelque chose… »

Lailah hésita un bref instant.

« Tout ce que tu voudras. » déclara son compagnon.

Deux larmes coulèrent des yeux argentés.

« Dis-leur qu'ils ne sont pas maudits. Il faut que tu le leur dises, il faut que tu le leur répète tous les jours, parce qu'ils ne sont pas maudits. Même s'ils ont tué leur mère… ça ne veut pas dire qu'ils sont maudits… »

« Lai » supplia le jeune homme.

« Promets-moi, Addie » sanglota la jeune fille. « Promets-le-moi. »

Il la prit dans ses bras.

Raphaël déglutit péniblement pour faire descendre la boule nichée dans sa gorge.

(****)

L'accouchement eut lieu trois semaines plus tard.

Il se déroula dans l'une des trois salles de l'aile constituant l'infirmerie. Raphaël s'en chargea seul, mais heureusement, le processus se déroula sans la plus petite complication.

Les bébés étaient nés en parfaite santé tous les deux. Raphaël permit à leur mère de les tenir dans ses bras, séparément, et de les embrasser sur le front. Et de leur souhaiter de vivre aussi heureux que possible.

Lorsqu'il quitta la pièce avec les nouveau-nés, Adriel patientait derrière la porte. Il n'y avait pas besoin d'être un Archange pour s'apercevoir qu'il venait de pleurer.

« Elle t'attend » fit doucement le guérisseur.

Adriel jeta un bref coup d'œil aux deux bébés avant d'aller rejoindre sa compagne. Ce faisant, il oublia de refermer la porte derrière lui.

En déposant les enfants dans leurs berceaux, Raphaël vit Adriel s'asseoir à côté du lit où gisait Lailah.

« Lai ? Tu m'entends, trésor ? »

Un froissement de draps.

« Tu les as vus, Addie ? Tu as vu nos deux petites merveilles ? »

Un silence.

« …Oui. »

« Ils sont si beaux, Addie » souffla la jeune fille avec adoration. « Ils sont beaux comme toi… »

« Lai » gémit doucement le jeune homme. « Regarde-moi, par pitié. »

Un silence.

« Addie ? Je t'aime, mon cœur. »

« Je sais. Je… je t'aime aussi. Depuis que j'ai su ce que ça signifiait, d'aimer quelqu'un. »

Un bruit de pleurs étouffé.

« Pardon, Addie. Pardon de te faire ça… »

« Shh. »

Adriel se pencha doucement, et Raphaël sentit plus qu'il ne vit le baiser donné à l'agonisante.

Une douce lumière argentée remplit la pièce, la submergeant un court instant dans une impression de chaleur et de légèreté, accompagnée du parfum des jasmins en pleine floraison, avant de s'éteindre lentement.

La voix brisée d'Adriel s'éleva.

« Lai ? »

Un appel auquel plus personne ne pourrait répondre, maintenant.

La grâce du jeune homme se mit à vibrer comme du verre sur le point de se briser.

Raphaël referma la porte sans faire de bruit, s'étouffant désespérément avec les sanglots qui se bousculaient dans sa gorge.

Il était sensé être un guérisseur. A quoi donc servait-il, s'il était incapable de sauver tout le monde ?

Un léger bruit en provenance de l'un des berceaux détourna le cours de ses pensées.

Emmitouflé dans une couverture bleue, le bébé – un garçon au crâne couvert d'un duvet sombre – remua sans se réveiller.

Raphaël le considéra et sourit tristement.

« Bon courage, petit frère » murmura-t-il. « Il va t'en falloir beaucoup. »