Des communistes dans la salle des fêtes

Comme il n'avait vu passer personne depuis l'ouverture de l'infirmerie, Raphaël avait décidé de tenter un petit quelque chose.

Gabriel avait appelé ça un scoubidou. Dans l'ensemble, ça consistait à tresser ensemble des liens de cuir pour obtenir un petit boudin parfaitement inutile.

Il fallait reconnaître que c'était plutôt divertissant à confectionner.

Le scoubidou de Raphaël atteignait déjà huit centimètres lorsqu'une urgence se présenta.

« RAPHAËL ! » hulula Naomi en pénétrant dans l'infirmerie sans se gêner.

Derrière elle venaient Anaël et Uriel soutenant Rachel plus morte que vive, et Ion qui avait l'air très gêné et était torse nu.

Le guérisseur posa son scoubidou sur une table basse à proximité.

« Ion, tu n'es peut-être pas au courant, mais ici, nous sommes au Paradis, pas dans un club d'exhibitionnistes » lâcha-t-il.

Le jeune homme rougit violemment.

« Plains-toi à Naomi, c'est elle qui a ma chemise ! » répliqua-t-il.

L'Archange considéra la jeune fille de ses yeux marron.

« Pourrais-je savoir la raison pour laquelle tu obliges ton frère à se promener à moitié nu ? »

Naomi jeta un bref regard au petit groupe derrière elle avant de se lancer.

« Et bien, pendant que nous étions à la cafétéria, Rachel a eu la nausée. Et elle a vomi sur Ion. »

Raphaël ne put retenir une grimace de sympathie. Personnellement, il avait été contraint de mettre les mains (littéralement) dans tout un tas de matières répugnantes dans le cadre de son travail, mais il détestait les vomissures. Même les matières fécales lui répugnaient moins.

« Quelques minutes avant de vomir » continuait Naomi, « Rachel s'est plainte de son manque d'appétit. Elle semble également atteinte de crampes abdominales et d'une légère céphalée. »

« C'est la gastro » affirma Anaël. « Balthazar était malade comme un chien quand elle est allée le garder, je te parie ce que tu veux qu'il lui a refilé la saloperie. »

Uriel fit la grimace.

« Alors, nous sommes tous en incubation ? Magnifique, d'ici deux à trois jours, il n'y aura pas assez de toilettes pour tout le monde. »

« J'ai apporté la chemise » déclara Naomi en brandissant un vêtement bleu clair où s'étalait une magnifique trace d'un jaune bilieux. « Si tu veux analyser le vomi... »

La paupière gauche de Raphaël fut agitée par un tic.

« Quelle attention touchante... Allez donc dans la salle d'attente pendant que j'examine Rachel, voulez-vous ? »

Pour la forme, les quatre adolescents tenant debout protestèrent un peu, mais finirent par se regrouper dans la salle d'attente, Ion continuant à râler à cause de sa chemise et Uriel continuant à faire la gueule à cause de la possibilité d'une épidémie de gastro.

Resté seul avec sa patiente dans la salle de consultation, Raphaël observa la jeune fille, laquelle s'était allongée sur le lit bas. Sur le ventre.

« Puisque je dois t'examiner, pourrais-tu me promettre de ne pas me vomir dessus ? » interrogea l'Archange avec beaucoup de sérieux.

« Je suis pas sûre » gémit l'adolescente.

Forcément. Il commença par lui mettre un thermomètre dans l'oreille. Pas de fièvre.

Lui touchant le front, il examina la grâce de sa jeune sœur. Qui crépitait.

« Oh ! » comprit-il soudainement. « C'est cette période du mois, n'est-ce pas ? »

L'air misérable, Rachel hocha la tête.

« Le premier jour, je dégueule toujours. C'est l'horreur » pleurnicha-t-elle.

« Tu veux une poche de glace ? » proposa le guérisseur.

« Oh, t'es trop gentil » soupira la blonde en roulant sur le dos.

Après lui avoir fourni la poche (emballée dans un torchon), Raphaël laissa Rachel dans la salle de consultation pour aller dans la salle d'attente. Les quatre occupants levèrent aussitôt la tête à son arrivée.

« Alors ? » lança Uriel de but en blanc. « Dans combien de temps on va se mettre à vomir, nous aussi ? »

« Ce n'est pas la gastro-entérite » affirma le guérisseur.

« T'es sûr de ça ? » fit Anaël, l'air sceptique.

En guise de réponse, l'Archange lui lança un regard empreint d'un mépris impérial. La jeune fille coucha les ailes en signe d'excuse.

« Pourtant, j'aurais juré... » marmonna Naomi, les sourcils froncés.

« Si c'est pas la gastro, quelle raison elle avait de saloper ma chemise ? » s'énerva Ion.

Raphaël lâcha un gros merde mental. La question gênante.

« Ion » fit-il en choisissant soigneusement ses mots, « Rachel... répond à une obligation naturelle. »

Ses quatre cadets le fixèrent d'un air idiot.

« Mais je croyais qu'il n'y avait pas de toilettes dans ton bureau ? » commenta Uriel.

Bon, peut-être qu'une autre formulation...

« ...Elle se prépare un jus de tomate ? »

« Jamais de la vie ! » s'écria Anaël. « Rachel a horreur des tomates, que ce soit en sauce, en jus ou en soupe ! »

« Elle réinitialise son cycle de fertilité ? »

Cette fois, Naomi percuta.

« Attends... Ses roses sont rouges, tu veux dire ? »

« Sans déconner ? » s'étonna Anaël. « Moi, ça me donne bien la migraine, mais jamais la nausée. »

« C'est comme toutes les pathologies » expliqua le guérisseur soulagé que quelqu'un ait enfin compris sans qu'il ait à exposer crûment la chose, « ça dépend surtout de la personne affectée. »

« Mais de quoi vous parlez ? » râla Ion qui n'aimait pas jouer à la potiche décorative.

Anaël le fixa dans le blanc de l'œil.

« Rachel t'a vomi dessus parce qu'elle a toujours la nausée au début de ses règles. C'est bon ou je dois te faire un dessin ? »

Il y eut un instant de silence.

« BEURK ! » s'écrièrent en chœur les deux garçons.

« Oh, franchement ! » s'écria Naomi, l'air ennuyé.

« T'as pas honte » bafouilla son jumeau, « lâcher ça directement dans nos esprits délicats ? »

« Maintenant, on va être traumatisés à vie ! » renchérit Uriel.

« Ah, les hommes » ricana Naomi. « Quand il s'agit de parler, ça va encore mais quand il s'agit de supporter ! J'aimerais bien vous voir vous lever avec l'impression qu'on vous passe l'utérus à la moulinette. »

« Ou que vos seins vont exploser dans le soutif » intervint Anaël.

Les deux jeunes hommes se plaquèrent les mains sur les oreilles et se ruèrent hors de la pièce. Raphaël éprouva une furieuse envie de les imiter.

« Alors » reprit Naomi en se focalisant à nouveau sur le malheureux Archange, « il faut juste attendre que ça passe ? »

Raphaël grimaça.

« ...C'est ça. »

« Ah, ma pauvre Rachel ! » s'émut Anaël. « C'est pas marrant d'être une femme. »

« A qui le dis-tu ! » soupira Naomi.

Bras dessus bras dessous, elles quittèrent la salle d'attente pour aller réconforter leur sœur.

Raphaël poussa un gros soupir.

Exceptionnellement, il rentrerait plus tôt aujourd'hui. Il y avait juste des choses qui épuisaient d'un coup toute sa réserve d'émotions fortes.

A propos du titre, quand une femme dit que les communistes ont envahi la salle des fêtes, c'est qu'elle a ses trucs. Vous êtes prévenus.