Médecine d'urgence
« J'aimerais vraiment que tu arrêtes de te massacrer les boutons » pesta Raphaël, un coton imbibé de désinfectant à la main.
Lucifer était allongé à plat ventre sur l'un des lits de l'infirmerie, chemise remontée et ailes repliées. Sur son dos, des boutons rouges et blancs grêlaient la peau claire, et saignaient pour une bonne moitié d'entre eux.
« Je voudrais t'y voir » maugréa l'Étoile du Matin, « avec des saloperies pareilles qui te démangent jour et nuit ! Comment veux-tu ne PAS te gratter ? OUILLE ! Ahh… ça pique. »
« Enfin » soupira le guérisseur en tamponnant l'une des plaies, « au moins tu n'en as plus sur la figure. Honnêtement, je n'ai jamais vu un ange qui ait la peau aussi propice à l'acné que toi. »
« Tiens donc ! » ricana Lucifer. « Pourquoi moi, je dois me taper ces horreurs et pas les autres ? »
« Je ne sais pas… Peut-être parce qu'eux n'ont pas besoin qu'on leur rabaisse un égo aussi surdimensionné que la galaxie ? » commenta perfidement Raphaël qui s'occupait à présent de placer des sparadraps propres par-dessus les lésions nettoyées.
Mouché, l'Archange aux ailes noires garda le silence pendant quelques secondes.
« Est-ce que Gabriel est venu te consulter ? » interrogea-t-il tout à trac.
« Non » avoua Raphaël en examinant l'un des points blancs.
« Je lui trouve une petite mine, ces derniers temps… Il vaudrait peut-être mieux que tu ailles le voir ? »
Le guérisseur soupira.
« Lucifer, je ne suis pas sensé harceler mes frères et sœurs parce qu'ils ont mauvaise mine. Si ça se trouve, il dort juste mal. »
La grâce de l'Étoile du Matin tournoya nerveusement.
« Tu connais Gaby… Il ne dit jamais quand ça va mal. Mieux vaux prendre des précautions inutiles que d'avoir à passer la serpillière, tu ne crois pas ? »
Les ailes vert jade de Raphaël s'agitèrent.
« D'accord, j'irais chez lui ce soir. Et toi, tu va me faire le plaisir d'arrêter de tripoter ton épiderme ! »
(****)
Ce fut après avoir frappé trois fois à la porte que Gabriel répondit.
« Ah, c'est toi, Raph ? Je t'attendais pas… »
Lucifer avait raison, le benjamin des Archanges n'avait pas vraiment l'air en bonne santé. Il avait le teint anormalement pâle, les yeux étrangement brillants et si la vision du guérisseur ne le trompait pas, il transpirait légèrement.
« Je peux entrer ? »
« Mais oui… Tu veux boire quelque chose ? »
Raphaël observa attentivement les déplacements de son cadet dans le salon. Lents, prudents et curieusement raides, comme ceux d'un pantin mécanique. Peut-être Lucifer n'était-il pas si paranoïaque, en fin de compte.
« Alors, tu as passé une bonne semaine ? » interrogea le guérisseur, de sa voix habituelle – il savait parfaitement mentir avec ses signaux corporels.
« Comme d'habitude » affirma Gabriel.
Le Messager ne s'en rendait probablement pas compte, mais depuis sa toute petite enfance, il avait le tic de coucher les ailes quand il débitait un bobard. Et c'était justement ce qu'il était en train de faire.
« Il te reste du café ? Parce que là, je viens de voir passer Kushiel… »
« Le taré de service ? » rigola l'adolescent. « N'en dis pas plus, je vais te préparer une maxi tasse ! »
Se dirigeant vers le placard suspendu au-dessus de l'évier, Gabriel leva la main droite pour l'ouvrir.
Alors qu'il était gaucher.
En un clin d'œil, Raphaël saisit la taille de son cadet, lui plaquant les bras contre le corps, et sentant sa température beaucoup trop élevée du même coup.
« Désolé, mais il faut que je vérifie un petit quelque chose » glissa le guérisseur dans l'oreille du Messager.
D'une main assurée, il releva la manche gauche de Gabriel. Une longue bande de tissu blanc était nouée autour du biceps de l'adolescent. Autour du bandage, les veines ressortaient en noir sur la peau qui avait tourné au grisâtre. Des symptômes que Raphaël reconnaissait parfaitement.
« Gabriel » dit-il avec un calme qu'il était loin de ressentir, « quand est-ce que le Léviathan t'a blessé ? »
Il y eut un silence.
« …Quatre jours. »
Raphaël manqua s'étrangler.
« Quatre… ?! Et tu n'es pas venu me voir ? »
Gabriel baissa la tête, la terreur commençant à monter.
« C'était juste une égratignure… »
« Espèce de petit CON ! Tu devrais être mort à l'heure qu'il est ! » éclata le guérisseur. « Tu le sais pourtant que c'est jamais bénin quand il y a un Léviathan impliqué, bordel ! »
Le Messager hoqueta, visiblement au bord des larmes. Raphaël refusa de se laisser attendrir.
« Va t'asseoir » siffla-t-il. « Tout de suite. »
En reniflant, Gabriel alla s'installer sur son canapé. Fouillant dans les tiroirs de la cuisine, l'Archange brun trouva un couteau suffisamment aiguisé pour répondre à ses attentes et une grande bassine dans un des placards.
Il posa la bassine et le couteau sur la table basse, s'assit à côté de Gabriel et défit le bandage. La plaie avait vraiment mauvaise allure : les lèvres de la coupure étaient boursouflées, noircies, laissant suinter un pus blanchâtre qui empestait la chair malade. Mais pas la pourriture, c'était déjà ça.
« Tu va faire quoi ? » demanda l'adolescent d'une toute petite voix.
Raphaël s'empara du couteau et en posa la lame contre la cicatrice hideuse.
« Je vais rouvrir » annonça-t-il, « et ensuite, je vais drainer. Serre les dents, tu veux ? »
Et il enfonça le couteau.
Gabriel sursauta et se cramponna violemment de sa main libre à l'accoudoir du canapé, sifflant de détresse entre ses dents. Du sang noirâtre commençait à dégouliner de l'entaille. Raphaël inspira un grand coup et posa les lèvres contre la plaie.
Il avait déjà exécuté le processus à plusieurs reprises, mais il ne s'habituerait jamais au goût ignoble de décomposition qui remplissait à présent sa bouche. Il lui fallut cracher dans la bassine au moins une demi-douzaine de fois avant d'être totalement sûr que la plaie était bien nettoyée de toute trace de venin et de pus.
Un bourdonnement résonnait dans la tête de Raphaël qui l'ignora résolument. Tu es le guérisseur. Peu importe le poison, ça ne te fera rien. Ton corps peut neutraliser n'importe quel venin. Il allait certainement passer une bonne heure à dégueuler tripes et boyaux, mais il n'en mourrait pas. Il avait été créé comme ça.
Il se leva en tanguant légèrement comme s'il avait trop bu pour aller jeter le contenu de la bassine dans les toilettes, se rincer la bouche et stériliser la lame du couteau en la passant au feu de la gazinière.
Avachi sur le canapé, sonné par la douleur de l'opération, Gabriel n'émit pas le moindre son en voyant revenir son frère avec un bandage propre. Raphaël savait mieux s'y prendre que lui pour les pansements, aussi le laissa-t-il enrouler et nouer le tissu sur l'endroit sensible.
« Encore une dernière chose et ce sera fini » déclara le guérisseur.
Serrant le poing, Raphaël s'entailla l'avant-bras, faisant couler une fine ligne de sang écarlate sur sa peau brune. Gabriel écarquilla les yeux.
« Mais… »
« Avale » coupa l'Archange brun en lui tendant le bras. « Mon sang contient des anticorps au venin de Léviathan, et tu as besoin d'un antidote. »
Effaré, l'adolescent fit néanmoins comme on lui disait. Raphaël cilla tandis que son cadet entreprenait de sucer son sang, mais ne fit aucun commentaire. Il attendit près de quatre minutes avant de repousser doucement Gabriel.
« C'est bon, maintenant. Comment tu te sens ? »
Le Messager cligna des yeux. Bizarrement, il ne parvenait pas à les garder ouverts.
« Je vois… Vire-moi donc ta chemise et ton pantalon, je te mets au lit. Je te préviens, défense d'en sortir avant demain matin. »
Machinalement, Gabriel se déshabilla, gardant seulement son slip, enfila la chemise de nuit qu'était allé lui chercher son frère, et se laissa emmener dans sa chambre sans discuter.
« Tu n'as pas oublié comment on se couche, quand même ? Ou alors il faut aussi que je te borde ? » lâcha le guérisseur avec une pointe de sarcasme.
Sans répondre, l'adolescent se glissa entre ses draps, se roulant en boule comme à son habitude. Raphaël hésita une seconde puis alla s'asseoir sur le lit, en faisant bien attention de ne pas écraser accidentellement une partie de son frère.
« Gaby… Explique-moi. Tu sais qu'on ne plaisante pas avec ce genre de blessures, alors pourquoi tu n'en as pas parlé ? »
Un marmonnement inaudible se fit entendre de sous la couette.
« Tu peux répéter ? »
« Zach m'a dit que tout le monde s'en ficherait si je tombais malade » souffla l'adolescent.
Le guérisseur ouvrit la bouche puis la referma.
« D'accord. Tu sais quoi ? La prochaine fois que tu crois une connerie pareille, je te colle une raclée dont tu te souviendras, est-ce que c'est clair ? »
Une paire d'yeux jaunes le dévisagea avec stupéfaction.
« Raph ? »
« Non, Gabriel, tu n'as pas le droit de jouer avec ta santé. Si tu te sens mal, tu viens me voir. Ou si je ne suis pas disponible, tu va parler à Lucifer, ou même à Michel, mais il faut que tu le dises. Et je t'interdis de penser que tu ne comptes pour personne. Si tu meurs, il faudra ramasser Lucifer à la petite cuillère, et je ne pense pas que je pourrais le faire, vu que je serais probablement enfoncé dans la pire dépression que tu puisses imaginer. »
Gabriel scruta le visage de Raphaël.
« …C'est vrai ? »
« Bien sûr que oui. Pourquoi ce ne le serait pas ? »
L'adolescent sourit et ferma les yeux. Les pulsations de sa grâce ralentirent, jusqu'à adopter les vibrations lentes et espacées du sommeil.
Raphaël tendit la main pour caresser les cheveux rouges de son petit frère.
Zach a dit que tout le monde s'en ficherait si je tombais malade.
« Jamais, bébé » murmura l'Archange brun. « Je te promets qu'on ne s'en fichera jamais. »
