How to Save a Life
La première fois qu'il l'avait vue – réellement vue – elle était en train de sangloter face contre terre, le nez dans l'herbe.
Sept ans seulement, c'était bien jeune pour errer toute seule, avait pensé Raphaël. A cet âge-là, la plupart des nouveau-nés se regroupaient en bandes de trois ou quatre. Et puis, il ne fallait pas oublier que les anges étaient par essence des créatures grégaires.
Seulement, elle était seule, elle était allongée par terre, et elle pleurait comme si c'était l'unique raison de son existence.
Il avait fait ce que n'importe qui aurait fait – c'était tout naturel, vraiment.
« Hé… qu'est-ce qu'il y a ? »
La fillette avait levé vers lui ses yeux rouges désorientés. Elle n'avait pas répondu. L'Archange avait cru qu'elle était simplement timide et lui avait souri gentiment pour la mettre à l'aise.
Elle l'avait tout d'abord regardé comme s'il allait la tuer, puis, avec une hésitation qui faisait peine à voir, lui avait rendu son sourire.
Raphaël se souvenait avoir pensé qu'il n'avait jamais vu un ange aussi timide.
Astaraël n'allait pas bien du tout.
Un enfant équilibré n'essaie de se suicider à neuf ans, après tout. Et qu'on ne vienne pas dire que c'était un accident, le gardien de la gosse avait juré mordicus qu'il rangeait son couteau tout au fond de son placard personnel, pas là où sa protégée risquait de l'avoir sous les yeux.
A la façon dont il avait parlé du drame, Raphaël avait eu la certitude que l'ange n'était pas du tout dérangé à l'idée que la petite veuille se tuer. En fait – il n'ose pas lui dire ça en face – c'était presque comme s'il regrettait qu'elle se soit ratée.
Lorsque la fillette s'était réveillée, elle avait douze points de suture au ventre et un Archange assis à son chevet.
Elle l'avait regardé avec ahurissement.
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
« Tu aurais préféré te réveiller toute seule ? » avait été la réponse du guérisseur.
Le gardien d'Astaraël n'avait pas voulu rester, mais pas question que Raphaël laisse une candidate au suicide livrée à elle-même.
Dans les yeux couleur rubis de la fillette, il y avait toujours un étonnement sans bornes, mais cette fois teinté de quelque chose en plus.
Astaraël avait reçu l'ordre de suivre une psychothérapie après son acte d'infamie juvénile – un ange ne se suicidait pas, à moins de vouloir qu'on se souvienne de lui comme du pire des blasphémateurs.
Raphaël l'observait attentivement. Au premier abord, tout ce qu'on voyait, c'était une fille que les humains étiquetteraient albinos, la peau laiteuse, les cheveux d'une blancheur neigeuse, maigre comme un clou et une expression bovine perpétuellement gravée dans ses yeux rouges.
En dessous, Astaraël était complètement égarée. Elle était étrangement glaciale, d'une morbidité dérangeante et manquait tellement d'émotion qu'elle aurait fait passer Naomi pour la fêtarde de service.
« Je sens qu'on va bien s'amuser » marmonna Raphaël en se frottant le front.
« Pourquoi avoir essayé de te faire seppuku ? »
Deux yeux inexpressifs fixèrent les prunelles marron de l'Archange.
« C'était un hara-kiri » laissa tomber l'enfant.
Le guérisseur haussa un sourcil.
« C'est vrai ? J'oublie toujours la différence. »
Astaraël continuait à le fixer de son air abruti.
« Pourquoi tu cries pas ? »
« Est-ce que je suis sensé le faire ? »
« Ben… Tout le monde m'a crié dessus. »
Raphaël lui adressa un clin d'œil.
« Hé ben moi, je ne suis pas tout le monde. Maintenant, tu veux bien me dire pourquoi tu as voulu t'ouvrir le ventre ? »
La gamine écarquilla les yeux.
« C'est cru… Tu dis toujours les choses toutes crues ? »
« C'est un de mes défauts les plus notables, juste après mon addiction au café. Tu as des vices aussi épouvantables que ça, toi ? »
Mi-sidérée, mi-amusée, l'enfant ne put retenir un éclat de rire qu'elle cacha rapidement derrière sa main.
C'est un premier pas.
« Je ne suis pas sensée vivre, tu sais. »
Raphaël pencha la tête sur le côté, son regard focalisé avec intensité sur la fillette.
« Ah oui ? »
« Oui. C'est mon gardien qui me l'a dit. Je crois qu'il aurait préféré que ce soit moi qui meure au lieu de sa compagne. Un bébé, ça se remplace plus facilement qu'un grand amour, non ? »
Le guérisseur fronça les sourcils. Il se demanda intérieurement laquelle de toutes ses sœurs mortes en couche avait pu engendrer Astaraël sans parvenir à retrouver la réponse.
Il y en a eu tellement, après tout.
« J'ai vu les deux cas de figure » avoua-t-il. « Et que ce soit l'enfant ou le parent qui décède, les survivants souffrent toujours à en perdre la tête. »
« Ah ! » souffla la fillette.
Elle resta pensive un instant avant de demander :
« Tu crois que j'ai le droit de vivre ? »
« Pourquoi tu ne l'aurais pas ? »
A onze ans, Astaraël laissait déjà entrevoir la femme superbe qu'elle deviendrait.
Bon, elle était toujours aussi repliée sur elle-même, et elle s'habillait comme un sac, sans parler de ses centres d'intérêt qui restaient aussi morbides qu'au premier jour. Mais elle marchait comme on danse, elle parlait comme un oiseau chante, et ses ailes blanches étaient plus majestueuses encore que celles d'un cygne.
« Mais regarde-toi ! » soupira l'Archange. « Tu as brisé combien de cœurs cette semaine ? Une demi-douzaine, je parierais. »
La préadolescente baissa les yeux.
« …Zéro. »
« Pardon ? »
« J'ai brisé le cœur de personne, cette semaine » lâcha-t-elle. « Et je ne briserai jamais le cœur de personne. »
Raphaël plissa le front.
« Qu'est-ce qui te fais dire ça ? »
« Tu m'as regardée ? »
Il lui souleva gentiment le menton pour la regarder dans les yeux.
« Je te vois » souffla-t-il doucement. « Et je vois une jeune fille magnifique qui a juste besoin de croire en sa beauté. »
Les ailes immaculées se déplièrent puis se replièrent nerveusement.
« Arrête de te moquer… »
« Je ne me moque pas. En passant, laisse-moi te donner un conseil, file chez Gail à la première occasion. Elle est pipelette comme pas possible, mais question relooking, elle ne le cède à personne. Si après ça, personne ne te regarde avec adoration, c'est que le monde s'est arrêté de tourner ! »
La fille parut subitement pensive.
« Je pourrai attirer l'attention du garçon que je veux ? »
« C'est ça. »
Un sourire se dessina sur les lèvres fines de la préadolescente.
« Alors c'est au revoir ? »
L'Archange sourit.
« Je crois que tu n'as plus besoin de revenir me voir. Regarde-toi ! »
L'adolescente qui se tenait devant lui n'avait plus rien à voir avec la gamine suicidaire qu'il recevait en consultation depuis cinq ans. Astaraël était à présent l'élégance faite ange, et si elle conservait un air légèrement farouche, elle n'hésitait pas à se défendre quand il le fallait. Elle était parfaite, comme un ange était sensé l'être.
La jeune fille tirailla machinalement sur son index.
« …Tu va me manquer. »
De manière inattendue, Raphaël sentit une boule lui monter dans la gorge et déglutit pour la faire disparaître.
« J'avais pensé à un lot de consolation, pour atténuer le traumatisme d'avoir à couper le cordon. Veux-tu le voir ? »
Les yeux rouges scintillèrent.
« C'est quoi ? »
Le guérisseur glissa une main dans la poche de son tablier pour y prendre quelque chose qu'il déposa dans la paume tendue de sa vis-à-vis. Un oh échappa à l'adolescente tandis qu'elle observait l'améthyste montée sur une chaîne en argent.
« Un cristal-mémoire ? » s'extasia-t-elle. « Mais c'est rarissime ! »
« Remplis-le avec tes plus beaux souvenirs, d'accord ? » fit Raphaël.
Astaraël lui dédia un sourire presque aveuglant.
« Promis. »
« Entrez !… C'est toi ? » s'étonna l'Archange brun.
La jeune fille aux yeux rouges sourit.
« On n'a plus le droit de passer dire bonjour, maintenant ? »
« Si ! » reconnut Raphaël. « Allez, dis-moi, qu'est-ce que tu deviens ? Depuis un an ! »
L'adolescente rosit délicatement.
« Ben… Tout va très bien. Sophia m'a dit que je pourrais faire une bonne carrière dans la justice… Tu la connais, Sophia ? Elle est géniale ! »
« Oui, c'est une fille sympa… pour un Séraphin. »
Astaraël éclata de rire.
« Ce n'est pas gentil de se moquer ! Même si c'est vrai ! »
Son rire s'éteignit doucement.
« Plus sérieusement… J'avais envie de te remercier. »
L'Archange fronça les sourcils.
« Me remercier pourquoi ? »
Elle le regarda avec timidité.
« Parce que… je crois que je ne serais pas arrivée jusque là sans toi pour me sortir de ma coquille. »
Le guérisseur agita les ailes.
« Remercie-toi toute seule. Moi, je t'ai juste indiqué le chemin à suivre. »
Elle secoua la tête en souriant.
« Non… Non, tu as vraiment été… »
Elle eut un hoquet subit et se raidit violemment. Ses mains se portèrent à sa poitrine, ses yeux de rubis s'écarquillèrent et elle tomba à la renverse.
Raphaël bondit aussitôt, la rattrapant in extremis avant qu'elle ne s'écroule sur le carrelage.
Au moment où les genoux de l'Archange heurtèrent le sol, la grâce d'Astaraël vola en milliers de fragments.
L'instant d'après, il ne restait des longues ailes de cygne que deux empreintes cendreuses.
« Tu ne pouvais rien faire » répéta Lucifer pour la énième fois.
Raphaël entendait parfaitement la phrase. Il la comprenait, même. La grâce d'Astaraël avait toujours été faible – il s'en souvenait maintenant – faible au point qu'il avait diagnostiqué que l'enfant ne tarderait pas à rejoindre sa génitrice dans la mort.
Mais elle avait survécu. Contre toute attente, elle avait survécu pendant quinze années angéliques. De quoi penser qu'elle était totalement remise.
Sauf qu'il y avait eu un défaut niché dans son essence. Une malformation qui s'était aggravée de jour en jour, inexorablement, jusqu'à finir par prendre la vie de l'adolescente.
La défaillance avait été irréversible. Quoi qu'il se soit passé, Astaraël n'aurait pas pu vivre très longtemps. Elle était condamnée depuis le début.
Mais il aurait dû le voir. Il aurait dû se rendre compte de ce qui n'allait pas. Et il aurait dû faire quelque chose. N'importe quoi.
Tout plutôt que de voir mourir une pauvre fille dans son infirmerie sans qu'il ait pu lever le petit doigt pour lui venir en aide.
A quoi tu sers, Raphaël ?
Lucifer ne savait vraiment plus quoi dire.
« Il est joli, ce collier. C'était le sien ? »
Raphaël se raidit en voyant son frère étendre la main, visiblement pour ramasser le bijou qui traînait sur un coin de la table.
« Non, n'y touche pas… »
Au moment où il posait la main sur le collier pour empêcher Lucifer d'y toucher, le cristal-mémoire s'activa.
« Hé, qu'est-ce qu'il y a ? »
Un jeune homme penché sur moi. Pourquoi il me sourit ? Je suis mauvaise, c'est mon gardien qui l'a dit. Pourquoi il sourit à un monstre comme moi ?
« Tu aurais préféré te réveiller toute seule ? »
Pourquoi tu es là ? Je ne suis pas ta charge, je ne suis pas ta responsabilité. Pourquoi tu restes auprès de moi alors que même mon gardien ne le fait pas ? Et pourquoi tu continues à me sourire ?
« Tu veux bien me dire pourquoi tu as essayé de t'ouvrir le ventre ? »
Pourquoi tu ne t'énerve pas ? Pourquoi tu ne me traite pas de blasphématrice, pourquoi tu ne me gifles pas ? Pourquoi me parles-tu comme si tu t'inquiétais réellement pour moi ?
« Tu crois que j'ai le droit de vivre ? »
« Pourquoi tu ne l'aurais pas ? »
Est-ce que tu penses sincèrement ce que tu dis ? S'il te plaît, penses-le de toutes tes forces… Suis-je vraiment aussi digne d'attention que je semble l'être quand tu t'adresse à moi, comme si j'étais une Princesse du Paradis ?
« Je te vois. Et je vois une jeune fille magnifique qui a juste besoin de croire en sa beauté. »
Est-ce bien la vérité ? Suis-je aussi belle que ça ? Tes yeux sont comme un miroir magique, un miroir où je dois apparaître cent fois plus jolie que dans la réalité. Peuvent-ils le rester ?
« Je pourrais attirer l'attention du garçon que je veux ? »
« C'est ça. »
Si tu savais… Si tu savais comme j'ai envie que tu continues à me regarder… Si tu savais comme j'adore le sourire que tu m'offres toujours quand tu me vois… Si tu savais combien j'aimerais que nos interminables séances de psychanalyse ne finissent jamais…
« Remplis-le avec tes plus beaux souvenirs, d'accord ? »
Si tu savais… Chaque instant où je peux te voir est le plus beau de mon existence. Chaque discussion avec toi vaut cent fois mieux que d'être autorisée à approcher Père. Est-ce que c'est cela, aimer ?
« Entrez !... C'est toi ? »
Tu ne changes pas, tu n'as pas changé, ton sourire continue à m'accueillir, et moi non plus je n'ai pas changé, car j'aime toujours autant te voir sourire…
« Remercie-toi toute seule. Moi je t'ai juste indiqué le chemin à suivre. »
Mais sans toi, aurais-je eu le courage de le suivre, ce chemin ? On n'est rien, on ne va nulle part sans quelqu'un auprès de nous qui nous soutient, on grelotte de solitude. Si tu savais comme j'ai eu froid avant de trouver la chaleur de ton sourire.
« Non… Non, tu as vraiment été… »
Mon sauveur, mon propre Ange Gardien, mon soleil, mon amour.
Je t'aime. Je t'aime…
Lucifer ne put retenir un hoquet. La réaction était logique, après ce qu'il avait vu, même si les souvenirs contenus dans le cristal-mémoire n'étaient supposés être accessibles qu'à la personne qui tenait la pierre.
Mais les sentiments emprisonnés dans l'améthyste avaient été si forts… Si intenses qu'ils s'étaient déployés dans toute la pièce.
« Raph » souffla doucement l'Étoile du Matin.
La main encore posée sur le pendentif, le guérisseur pleurait sans bruit, des larmes transparentes glissant sur ses joues brunes.
Le deuxième Archange prit gentiment son petit frère dans ses bras, étendant ses ailes noires au-dessus d'eux.
« C'est bon » murmura-t-il dans l'oreille de son cadet. « Je suis là, ça va aller. Laisse tout sortir. »
Raphaël eut un sanglot étranglé.
« Je ne l'ai pas aidée. Je ne l'ai pas aidée. »
« Tu l'as rendue heureuse » souffla Lucifer. « Ça lui a suffi. »
Le guérisseur continua à pleurer tandis que son frère le serrait contre lui.
