Le regard des autres

« Mais c'est une foule ! » commenta Raphaël, debout dans l'encadrement de la porte. « Qui faut-il que je voie ? »

Inias installé sur ses genoux, Calie se tourna vers Liel qui ne semblait pas franchement heureux.

« N'insiste pas, je veux le faire seule. »

« Eh, au cas où j'aurais deviné, j'aimerais l'apprendre avec toi ! » s'insurgea le jeune homme.

L'adolescente eut un soupir exaspéré.

« Liel. Je le ferais seule. Capisce ? »

Le blond fit la grimace mais ne discuta pas. Calant le garçonnet sur sa hanche pour qu'il ne glisse pas sur le carrelage, la jeune fille se leva de son siège.

« C'est pour Inias » annonça-t-elle.

« Oh, vraiment ? » fit l'Archange qui était loin d'être stupide. « Bon, ben, on va voir ça. Entre donc. »

L'enfant était en parfaite santé, son dernier examen médical remontait à six mois – autrement dit quasi rien dans le calendrier angélique – mais il avait souvent vu des gardiens prétexter que leur charge souffrait d'un quelconque bobo pour venir lui parler. En fait, beaucoup de ses patients recouraient à l'usage du paravent – non, non, je ne t'appelle pas pour moi, c'est pour ma sœur/mon voisin/mon bébé/mon gardien qui n'a pas l'air bien, mais puisque tu es là, il y a justement ce petit truc qui me tracasse mais c'est juste trois fois rien…

Sauf qu'en général, le trois fois rien s'avérait être un gros problème.


« Absolument aucune raison de s'inquiéter » affirma le guérisseur.

Calie regarda son protégé occuper à mâchonner une oreille de son chat en peluche.

« Tout de même » protesta-elle. « Sitaël m'a dit qu'à deux ans, Hester la rendait presque folle tellement elle parlait. Mais Inias – rien du tout ! »

« Tu sais, Gabriel a commencé à parler à presque trois ans. »

Deux yeux verts surpris dévisagèrent l'Archange.

« Sans rire ? »

« Oh que non. Et maintenant, c'est tout juste si Michel ne le supplie pas de se taire. »

Calie eut un petit rire tandis que Raphaël entreprenait de reposer sur son bureau le stylo qu'il tripotait machinalement depuis tout à l'heure.

« Et sinon, ça se passe comment à la maison ? »

Tactique de la perche. Certains de ses frères et sœurs n'arrivaient pas à exprimer le réel motif de leur visite, ils ne pouvaient pas s'empêcher de tourner autour du pot et on n'en finissait plus. D'où l'intérêt de les pousser un peu.

L'adolescente se mordilla la lèvre.

« En fait, il y aurait peut-être un problème… »

Fronçant les sourcils, l'Archange pencha la tête sur le côté.

« Je t'écoute. »

« …Je crois que je suis encore enceinte. »

Un silence. Le guérisseur considéra attentivement son interlocutrice.

« Tu es sûre de toi ? »

Les ailes bleu brillant de l'adolescente s'agitèrent avec nervosité.

« J'ai pris du retard sur mes… trucs… et j'ai tout le temps envie de vanille. La dernière fois que j'ai eu envie de vanille, j'avais mis Inias en route » déclara-t-elle, avec une expression vaguement anxieuse.

Raphaël pinça brièvement les lèvres avant de se lever pour s'avancer vers elle et s'accroupir, se mettant au niveau d'Inias.

« Eh, bonhomme » dit-il doucement. « Il faut que j'examine Calie, mais pour ça, tu dois descendre de ses genoux. Tu peux faire ça pour moi ? »

Le nouveau-né cligna des yeux, puis tendit les bras à l'Archange pour se laisser soulever et déposer par terre. Se concentrant à nouveau sur la jeune fille, il posa une main sur son ventre et ferma les yeux, sachant qu'à ce stade, une possible grossesse n'aurait pas pu affecter l'organisme de la mère au point d'être détectable autrement.

Cinq secondes s'écoulèrent. Raphaël rouvrit les yeux et adressa un sourire à Calie.

« Félicitations. »

La grâce de l'adolescente sursauta.

« C'est sûr ? »

« Sûr et certain. D'ici… onze semaines à peu près, Inias aura un petit frère. Ou une petite sœur, ça ne peut pas encore se voir. »

De manière inattendue, Calie ne parut pas se réjouir de la nouvelle. En fait, elle se passa une main sur le ventre tandis que sa grâce bourdonnait d'une légère angoisse.

Raphaël sentit sa propre grâce se tordre en réponse.

« Ce n'était pas prévu ? » interrogea-t-il.

L'adolescente se passa une main sur la figure.

« Ça… ça va compliquer les choses. »

L'Archange, gardant sa mine sévère, retourna s'asseoir et se prépara à écouter.

La jeune fille entoura sa taille de ses bras.

« Tu sais, ce n'est pas facile d'être métisse. A plus forte raison, quand tu viens de plus de deux chœurs différents… »

Le guérisseur hocha la tête sans un mot. Chez les anges, la mentalité tribale était fortement exacerbée, au point que les métis se montaient seulement à quelques dizaines, sur les neuf milliards de résidents du Paradis. Et les métis appartenant à plus de deux chœurs se comptaient sur les doigts d'une main – en y intégrant Inias.

Personnellement, Raphaël trouvait cela un peu déplorable. Et franchement, ça n'avait aucun sens de trouver les métis « répugnants », Calie était tout sauf laide. En fait, si elle avait eu forme humaine, elle serait apparue comme un délicieux mélange de Sri-Lankaise et de Péruvienne.

« Et puis, on n'est pas mariés, moi et Liel… »

Le deuxième écueil. Les anges mettaient une emphase extrême sur la filiation, biologique comme spirituelle. Les géniteurs d'un enfant se devaient d'être appariés dans les règles. Une simple reconnaissance par le parent qui n'avait pas subi l'accouchement ne suffisait pas.

« Alors, tu imagines bien comment c'est pour Inias. Moitié Séraphin, un quart Trône, un quart Chérubin et né illégitimement ? Même Sitaël me regarde de travers… Hier, Liel avait invité Barach à prendre un verre à la maison, et tu sais ce qu'il a dit ? ''Il est mignon malgré ses origines'' ! Non mais comment il a pu ? »

Calie était au bord des larmes, sa grâce tournoyant de plus en plus vite.

« Et il y a une semaine… J'avais emmené Inias au parc de la Septième Avenue, c'est joli comme endroit, je ne sais pas si tu y es déjà allé… Quand on est arrivés, il y avait déjà une Principauté avec sa protégée, jolie comme un cœur… Il nous a regardés comme si on était des immondices, il a pris la petite et il a dit… Il a dit : ''Hors de question que je laisse ma charge jouer avec le bâtard d'une putain'' ! Devant Inias ! »

Les larmes roulaient sur les joues de l'adolescente. Toujours sans rien dire, l'Archange lui tendit une boîte de mouchoirs – il en avait toujours une dans son cabinet. Au cas où.

« Il a deux ans ! » gémit la jeune fille. « Comment on peut expliquer à un bébé de deux ans ce que c'est, une putain ? Il ne devrait même pas connaître le mot ! »

Elle prit un mouchoir et se cacha la figure dedans. Assis par terre, Inias frappait doucement la tête de sa peluche sur le sol dallé.

« Tu en as parlé à Jeliel ? » demanda Raphaël.

Les yeux cernés de rouge, Calie eut un rire chargé d'amertume.

« Tu veux rire ? Il me demanderait en mariage si je le faisais ! »

L'Archange la regarda.

« Et ce ne serait pas une bonne chose ? Inias et ton futur enfant seraient légitimés. »

« Ben tiens, faisons-le pour les enfants ! » explosa l'adolescente. « C'est vrai, quoi ! Je ne me marierais pas par amour, je me marierais pour mes enfants ! Liel ne m'épouserait pas pour moi, il m'épouserait à cause de mes bébés ! »

Elle chiffonna son mouchoir avec brusquerie et en prit un autre.

« Père » sanglota-elle, « je suis un monstre d'égoïsme. »

« Non, tu es une fille de dix-sept ans » déclara le guérisseur doucement.

Pour toute réponse, elle continua à sangloter dans son mouchoir.

« Calie, tu permets que je sorte un instant ? Je dois aller un dossier dans mon annexe. »

Trop perdue dans sa misère, l'adolescente hocha machinalement la tête. Raphaël sortit et prit soin de bien refermer la porte derrière lui. Liel reposa son magazine et se leva.

« Alors ? » fit-il tout à trac.

L'Archange lui envoya son regard le plus inexpressif.

« Alors quoi ? »

« Est-ce qu'elle est enceinte ? »

Le guérisseur ne répondit pas immédiatement, préférant observer rapidement la grâce du Séraphin. Un véritable maelström d'émotions : de la peur – j'espère que c'est pas une maladie – de l'espoir – si ça se trouve elle est bien enceinte – et par-dessus une affection intense – Père si c'est le cas je lui roule le plus long patin de toute l'histoire des préliminaires.

« Est-ce que tu l'aimes ? » interrogea Raphaël sans prendre de gants.

Liel lui renvoya un regard à la fois indigné et dégoûté.

« Tu oses poser la question ? »

« Parfait, alors écoute-moi. Tu vas rentrer dans cette pièce, tu vas regarder Calie dans les yeux et tu vas la demander en mariage. »

La mâchoire du garçon blond se décrocha.

« Si tu te fiches de moi, sache que c'est de très mauvais goût » lâcha-t-il enfin.

« Je suis très sérieux. Et je te donne un ordre. »

La grâce du jeune homme crépita violemment de colère.

« Dis donc ! Si j'épouse Calie, c'est parce que ce sera la bonne ! La femme de ma vie ! Pas à cause d'un ordre ! »

« Et Calie est-elle la femme de ta vie ? »

« Oh que oui ! »

« Et bien tu attends quoi ? »

Les plumes de Liel se hérissèrent et il pénétra dans la salle de consultation comme une tornade. Raphaël savait que c'était plus qu'indiscret d'écouter aux portes, mais ne put s'empêcher de rester dans la salle d'attente juste le temps d'entendre la conversation suivante :

« Calie ! Il faut qu'on parle, là. Est-ce que tu veux passer le reste de ta vie avec moi, à me regarder dans le blanc des yeux et à me laisser te susurrer des mots d'amour ultra-sirupeux toute la journée ? »

« …Ui ? »

« Bon, alors c'est décidé. Caliel, feras-tu de moi l'ange le plus indécemment heureux et chançard des Sept Cieux en acceptant de devenir ma femme ? »

Un silence.

« …Oh que oui. Putain oui ! »

Il s'ensuivit des bruits qui firent rosir Raphaël sous sa peau café au lait. Ouaip, il méritait définitivement son titre d'Ange de l'Amour.


Onze semaines plus tard…

Inias releva la tête de son dessin lorsque l'Archange à la peau brune sortit de la chambre à coucher.

« Tu veux voir ton petit frère, bonhomme ? » fit-il gentiment.

Inias lui tendit les bras. Raphaël le souleva et l'emmena à l'intérieur de la pièce.

Calie leva la tête de l'oreiller.

« Oh mon cœur » soupira-t-elle alors que l'enfant était déposé juste sur son lit, « tu viens déjà dire bonjour ? »

Elle changea de position, dévoilant le petit être enroulé dans une couverture jaune pâle qu'elle tenait contre sa poitrine.

« Inias, voici Samandriel. Ton petit frère. »

La grâce du garçonnet se mit à étinceler comme une goutte d'eau réfractant la lumière du soleil. A quatre pattes sur les draps, il s'approcha de la jeune fille et posa la main sur la joue du bébé qui laissa échapper un faible gémissement.

« Je t'aime, bébé » souffla-t-il.