Le destin perdu
Exceptionnellement, il n'y avait personne dans la salle d'attente de l'infirmerie, faisant que Raphaël – oh scandale – s'était autorisé à s'affaler sur sa chaise sans la moindre classe pour bouquiner tranquillement.
C'était dans ce genre de moments qu'il se sentait réellement au Paradis.
Mais bien sûr, le bonheur ne peut durer, et les coups frappés à la porte le ramenèrent illico à la dure réalité.
« C'est ouvert ! » s'écria-t-il en se redressant, planquant le livre dans son tiroir.
La porte s'ouvrit, laissant voir un ange masculin âgé de l'équivalent d'une trentaine d'années, soutenant un ange féminin à qui on en attribuerait dix-huit. Au premier abord, on aurait pu croire qu'ils étaient simplement frère et sœur.
En réalité, Tabitha et Jared se trouvaient être mari et femme. Bien que leur union ait eu lieu entre membres du même chœur et sans enfant à légitimer, elle avait néanmoins fait scandale en raison de l'écart d'âge, Jared ayant déjà atteint la puberté à la naissance de Tabitha.
Mais les deux amants n'en avaient eu cure, ils s'aimaient et que le reste du monde aille se faire voir.
Pour l'heure, Tabitha s'appuyait lourdement sur son époux, se tenant le ventre à deux mains, et à en juger par ses grimaces, elle était loin de passer un bon moment.
Raphaël se leva pour aller s'approcher du couple.
« Depuis combien de temps souffre-t-elle ? » interrogea-t-il.
La grâce de Jared tournoya.
« Depuis environ huit heures… En se levant, elle n'était déjà pas bien, elle disait que ça passerait, mais comme elle n'allait pas mieux… »
« C'est rien » haleta la jeune fille. « C'est rien du tout, je peux le supporter. »
Le guérisseur la regarda.
« Sur une échelle de un à dix, où se situe ta douleur ? »
« Heum… Six ? Cinq et demi ? »
L'ange aux yeux marron poussa un soupir.
« Dans ce cas, vous avez bien fait de venir. Tabitha, tu peux me décrire ta douleur ? »
La jeune fille eut un hoquet et ferma les yeux.
« Oh ! » gémit-elle. « J'en ai assez ! Ça va, ça vient, et ça dure de plus en plus longtemps ! »
« Est-ce que tu souffres davantage dans le dos ou dans le ventre ? »
« Heu… Comme quand j'ai mes règles ? Je crois que c'est dans les reins, mais c'est trop fort pour mes règles… Mais ce serait temps qu'elles viennent, ça fait une éternité que j'en ai plus… »
A ce stade, Raphaël commençait à comprendre ce qui se passait.
« Bon… Tabitha, si tu veux bien t'allonger et retirer ta culotte ? »
Jared tourna au rouge écarlate.
« Pardon ! » explosa-t-il. « Qu'est-ce que tu comptes faire à ma femme ? »
« Et bien, c'est nettement plus facile d'accoucher quand le bébé peut sortir sans encombre, et ne pas se retrouver bloqué par des sous-vêtements. » lâcha l'Archange.
Les deux autres anges restèrent sans voix.
« QUOI ! » rugit finalement Jared.
« Mais… mais je ne me suis jamais sentie enceinte ! » protesta Tabitha avant de ciller de nouveau, frappée par une nouvelle contraction.
« Combien de temps depuis la dernière fois que la douleur est venue ? »
« …Une minute ? »
« Alors enlève ta culotte et commence à pousser. » conseilla gentiment le médecin.
Complètement ahurie, la jeune fille se laissa guider jusqu'au lit bas et retira son slip sans un mot. Au moment où elle allait s'asseoir, elle poussa un cri subit et tomba sur les genoux.
« Tabby ! » paniqua Jared en s'accroupissant auprès de sa femme, désormais à quatre pattes.
« Bon » commenta Raphaël, « ça peut marcher comme ça aussi. »
Il s'accroupit à son tour et sans plus de façon, souleva la jupe de la parturiente. Un sifflement lui échappa.
« Ouhlà… Vous êtes vraiment venus juste à temps ! »
« Hein ? » gémit Tabitha. « Pourquoi tu dis ça – AAAAH ! »
Si son mari ne l'avait pas retenue, elle se serait écroulée par terre.
« Pousse ! La tête a commencé à sortir, le reste viendra tout seul ! »
« C'est un rêve » souffla Jared toujours sous le choc. « C'est un rêve et je vais me réveiller. »
En dépit de la douleur, Tabitha laissa échapper un gloussement.
« Je crois – OH ! – que c'est réel… Aaah… Je souffre trop – OOOOH ! »
Elle se tendit brusquement, sentit quelque chose glisser hors d'elle, et s'effondra sans plus de cérémonie dans les bras de son époux.
« Oooh… Oh, Père, j'ai les reins en MIETTES… »
« C'est bon, c'est fini » la rassura Jared en lui caressant les cheveux. « N'est-ce pas, Raphaël ? »
Le guérisseur ne répondit pas, le regard baissé sur le paquet visqueux qui reposait dans ses bras. Un paquet qui n'émettait pas le moindre bruit.
« Raphaël ? » répéta Jared, sourcils froncés.
« Aide-la à se rhabiller » laissa tomber l'Archange.
Sur ce, il se leva et quitta brusquement la pièce, s'enfermant dans la salle d'eau adjacente au cabinet de consultation. Un bruit d'eau ne tarda pas à se faire entendre.
« Qu'est-ce qu'il fait ? » souffla Tabitha encore abrutie.
Jared eut un rire nerveux tout en l'aidant à réenfiler sa culotte.
« Il doit être en train de débarbouiller le bébé » supposa-t-il en l'allongeant sur le petit lit.
La jeune fille ne perdit pas son expression ahurie.
« Un bébé » répéta-elle.
« Il faut croire. »
« …Je ne me sentais pas enceinte. Je te le jure, je ne me SENTAIS pas enceinte. Comment on peut ne pas se rendre compte de ça ? »
« Est-ce que je sais, moi ? Il faudra que tu demande à Raphaël. »
« Jaja, comment on va faire ? On n'a rien préparé… »
« On s'arrangera… Pour cette nuit, on pourra enlever un tiroir de la commode, avec quelques draps, le bébé sera très bien. Et ensuite, on demandera à ta sœur de nous prêter les vieilles affaires de son protégé… »
« Tu sais, j'ai l'impression d'être en pleine hallucination, là. »
« C'est parce que ça nous tombe dessus sans prévenir, je crois… Moi aussi, je me sens un peu secoué. »
« On ne dirait pas ! »
Jared ouvrit la bouche pour répondre mais s'interrompit net en voyant revenir Raphaël, qui tenait à présent quelque chose enroulé dans une serviette blanche contre sa poitrine.
« Ah, c'est toi ! » lança-t-il joyeusement.
Sans un mot, l'Archange s'avança et lui déposa le paquet dans les bras.
Jared comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas chez l'enfant. Celui-ci était bien trop petit… et sa peau était bien trop pâle, comme privée de sang. Les minuscules ailes étaient nues, sans le fin duvet qui aurait dû les recouvrir. Pas de traces d'ongles sur les petits doigts, encore mal décollés l'un de l'autre.
Et surtout, il n'y avait pas la moindre étincelle de grâce dans le corps frêle.
Sous le choc, Jared ne pouvait détacher le regard des fines paupières qui ne s'ouvriraient jamais.
« Mais… comment c'est arrivé ? »
La réponse de Raphaël fut presque inaudible.
« Le cordon ombilical a fait un nœud… C'était vers la septième semaine de grossesse, d'après le stade de développement. »
« Jared ? » appela Tabitha. « Qu'est-ce qui se passe ? »
Pour toute réponse, son mari lui donna le petit paquet avec une délicatesse immense. La jeune fille cala le petit être inachevé contre son sein et le contempla, le visage vide.
Il y eut un long silence.
« Raphaël… Tu pourrais nous laisser seuls ? » demanda doucement Tabitha.
L'Archange recula vers la porte, sortit dans la salle d'attente et referma sans un bruit.
Il serra les paupières de toutes ses forces pour ne pas fondre en larmes.
Pourquoi ?
A chaque fois, à chaque reprise où il s'était retrouvé avec un minuscule cadavre dans les bras, la question revenait, lancinante, sans réponse.
Pourquoi, Père ? Pourquoi tu permets ça ?
« Raphaël, il faut que tu aides ma femme ! »
L'Archange ouvrit la bouche puis la referma. Que pouvait-on bien répliquer face à une demande pareille ?
Jared et Tabitha étaient assis devant lui, l'air désespéré pour le premier, inexpressif pour la deuxième.
« Jaja » intervint la jeune fille d'un ton parfaitement neutre. « Je te dis que je vais bien. »
Son époux la considéra avec effarement.
« Pleurer jusqu'à t'endormir, tu appelles ça aller bien ? Refuser de voir tes amies, tu appelles ça aller bien ? Rester couchée toute la journée, tu appelles CA aller bien ?! »
Jared paraissait sur le point d'éclater en sanglots. Du point de vue de Raphaël, c'était tout à fait compréhensible.
« Depuis combien de temps est-elle dépressive ? » interrogea-t-il.
« Je ne suis pas dépressive » protesta doucement Tabitha.
Jared déglutit.
« Trois semaines. Depuis la… »
Il ne prononça pas les mots, visiblement incapable de le faire. Le guérisseur ne l'y obligerait pas. Pour être honnête, il s'attendait à les voir revenir ; on ne reprenait pas la vie comme si de rien n'était après une fausse couche.
« Tabitha » commença-t-il avec fermeté. « Tu peux le nier tant que tu veux, le fait reste que tu souffres. »
Elle lui renvoya un regard vide.
« Et de quoi donc ? »
Pas moyen d'y aller doucement, il fallait mettre les pieds dans le plat.
« D'avoir perdu l'enfant que tu attendais. »
« Raphaël ! » s'écria Jared, choqué.
Tabitha cilla à peine.
« Et pourquoi j'en souffrirais ? Je ne savais même pas que j'étais enceinte. »
Les yeux marron de l'Archange restaient fixés sur les yeux gris perle de la jeune fille.
« C'est vrai. Mais tu as perdu cet enfant. Tu as perdu l'avenir que tu aurais pu partager avec lui et avec ton mari. »
Tabitha cilla de nouveau, mais de manière nettement plus marquée.
« Cette consultation ne mène à rien » asséna-t-elle avec une pointe d'agressivité.
« Tu ne pourras jamais l'embrasser avant de lui dire bonne nuit » poursuivit Raphaël. « Tu ne pourras pas l'accompagner pour son premier jour d'école. Tu ne t'extasieras jamais devant les barbouillages hideux qu'il t'aurait offerts en cadeau… »
« Raphaël, arrête ça ! » s'écria Jared en voyant sa femme commencer à trembler.
« Tu ne le verras jamais s'éprendre d'un garçon ou d'une fille que tu aurais voulu étrangler par principe » continua l'Archange. « Tu ne le verras jamais devenir adulte. Tu ne verras jamais son sourire. »
« Arrête. »
Tabitha avait gémi, les larmes commençant à couler sur ses joues, un flot qui devenait de plus en plus fort.
« Arrête » sanglotait-elle doucement, « s'il te plaît arrête… »
Jared l'attira contre lui, l'entourant de ses ailes brun clair et foudroyant du regard le guérisseur.
« C'est bon, chérie. Je suis là. Je suis avec toi. »
« …Désolée. » murmura-t-elle.
Jared parut égaré.
« Quoi ? »
« Je suis désolée ! » éclata Tabitha, ses pleurs jaillissant comme du sang qui gicle d'une plaie. « J'ai perdu le bébé ! Je suis désolée ! »
Elle enfouit sa tête dans l'épaule de son mari et se mit à pleurer convulsivement. Jared paraissait horrifié – visiblement, l'idée qu'elle puisse se sentir responsable de la mort de l'enfant ne lui avait pas traversé l'esprit.
« Ce n'était pas ta faute » fit-il d'une voix incertaine. « Ce n'était pas ta faute. »
Tabitha continua à sangloter. Raphaël ne put retenir une grimace.
Il détestait se montrer cruel, mais il fallait crever l'abcès. On ne pouvait pas fuir éternellement en se réfugiant dans le silence, on avait besoin de crier, de s'emporter et de maudire son sort pour réussir à surmonter sa détresse.
Jared berçait doucement sa femme.
« Ce n'était pas ta faute » répétait-il comme un disque rayé.
« Pourquoi ? » gémit-elle. « Pourquoi ? »
A voir la façon dont sa grâce se tordait, c'était facile de deviner quelle était la question.
Pourquoi ce bébé me manque-t-il alors que j'ignorais jusqu'à son existence ? Pourquoi ai-je perdu ce bébé sans même avoir eu le droit de le laisser entrer dans mon cœur ?
Il ne savait même pas si une réponse existait.
