Rivalité fraternelle
« Tiens, tiens, qui voilà ? »
Inias sauta immédiatement des genoux de Callie et courut s'accrocher à la jambe de Raphaël.
« Inias ! » gronda la brune.
« C'est bon, j'ai l'habitude. » répondit le guérisseur avec bonhomie. « Alors, qu'est-ce qui vous amène ? »
La jeune femme poussa un soupir et se passa une main dans les cheveux. Dernièrement, elle s'était mise à les attacher en une simple tresse au lieu de la multitude de petites couettes qu'elle avait arborée jusque là. Mais bon, avec deux enfants en bas âge à la maison, on favorise les choses pratiques qui ne prennent guère de temps.
« En fait, c'est assez compliqué… »
Raphaël pinça les lèvres.
« Je vois. Inias, on va aller dans mon bureau, d'accord ? »
Le garçonnet hocha la tête avant de passer la porte. Une fois à l'intérieur, il se dirigea vers le bureau, s'empara d'un casse-tête posé dessus et alla s'asseoir dans un coin où il commença à triturer sa prise.
« Alors » fit l'Archange après que lui et Calie se furent assis.
La jeune femme se mordilla la lèvre.
« C'est Inias… »
« Je m'en doutais un peu, pourquoi l'aurais-tu amené sinon ? »
Les ailes de Calie s'agitèrent.
« Il est devenu intenable ! » lâcha-t-elle tout à trac.
Le guérisseur fronça les sourcils.
« Développe. »
« Et bien, il se met à faire du bruit en plein milieu de la nuit… Il cogne les murs et il crie ! Résultat, ça réveille toute la maison ! Il veut plus rien manger à table, et dès que je suis avec Sammy, il vient se fourrer dans mes plumes et il refuse de me lâcher ! »
Raphaël émit un grognement pensif.
« Et dernièrement, tu sais ce que je l'ai vu faire ? Il a volé sa peluche à Sammy ! Et il a refusé de la rendre, même après la fessée ! Raphaël, qu'est-ce qu'il me fait ? »
Le guérisseur se passa une main sur le front.
« Je crois avoir une petite idée, mais pour la confirmer, il faudrait que tu sortes. »
« Comment ça ? »
L'Archange lui adressa un clin d'œil.
« Et bien, il y a des choses qu'on ne peut pas dire devant ses gardiens, n'est-ce pas ? »
Calie parut sur le point de protester puis se ravisa et se leva pour sortir.
« Poussin, sois gentil avec Raphaël, tu veux ? »
Le môme ne prit pas la peine de répondre. La porte se referma derrière la brune.
L'Archange se leva à son tour et alla s'asseoir à côté d'Inias.
« Alors comme ça, tu es vilain avec Calie ? »
Le gamin poussa la lèvre en avant, faisant une moue boudeuse.
« Je suis pas vilain » protesta-il.
« Et réveiller les autres, refuser de finir ton assiette, c'est pas être vilain, ça ? »
« Sammy, il fait tout ça et Calie dit pas qu'il est vilain ! »
Banco. Son intuition avait encore frappé dans le mille.
« Ah… parce que Sammy fait des bêtises aussi ? »
Inias hocha la tête.
« Il jette son assiette par terre et il fait tout cracra. J'ai pas le droit de faire du bruit quand il sieste, mais il crie quand je suis au dodo. Et Calie, elle est tout le temps avec lui ! »
« Ahah… Il t'a pris Calie, tu crois ? »
« Oui ! » explosa le gamin. « Elle veut plus jouer parce que Sammy, il doit aller au bain ou il pleure ! Et moi elle m'aime plus ! »
Le petiot renifla amèrement.
« Si c'est comme ça, j'aime plus Calie non plus ! Liel, il est plus gentil ! »
Raphaël eut un sourire.
« C'est vrai, ça ? »
« Ouais ! Hier il m'a montré son bureau, et après on a mangé des fites et de la compote de pomme ! Liel, il sait pas faire la cuisine mais c'est bon quand même. »
Le guérisseur se gratta la nuque.
« Est-ce que tu penses que ton petit frère est vilain ? »
« Ouais ! »
« Et à ton avis, pourquoi il est vilain ? »
« Parce que ! »
Le guérisseur retint un rire.
« Tu veux que je te dise un secret, Inias ? Un bébé, ça ne sait rien faire. Mais rien de rien ! Et ça ne sait pas s'il fait des bêtises ou pas. Quand tu étais petit, tu en faisais des bêtises ? »
Les petites ailes duveteuses remuèrent.
« Oui » avoua le gamin.
« Quand on est petit, c'est normal d'en faire. Un bébé, c'est très très petit. Et comme il ne sait pas s'occuper de lui, il a besoin d'avoir un gardien toujours avec lui. Toi, tu n'as pas toujours besoin de tes gardiens parce que tu es plus grand, et tu pourras mieux veiller sur toi tout seul au fur et à mesure que tu grandiras. Pour Sammy, ce sera pareil. »
Deux yeux gris le fixèrent avec suspicion.
« Tu jures ? »
Raphaël éleva solennellement la main.
« Parole d'Archange. »
« C'est oki, alors. »
« Alors ? » interrogea Calie.
Raphaël braqua ses prunelles marron sur elle.
« Le problème est très simple et très répandu : Inias est jaloux ! »
Les plumes de la jeune femme se hérissèrent.
« Jaloux ! Mais de quoi ? »
« Allons, ne te rends pas stupide. Crois-tu vraiment qu'un enfant de trois ans accueille avec joie un bébé tout neuf à la maison ? »
Il y eut un blanc.
« Essaies-tu de me dire que les ennuis qu'il me donne, c'est sa façon de me reconquérir ? »
« Exactement. Dans l'esprit d'Inias, adopter le même comportement que son cadet lui vaudra de récupérer ton attention. C'est plus courant qu'on ne l'imagine, tu sais. Je me souviens de cette fillette qui s'était remise au biberon quand elle est devenue grande sœur… Mais passons. »
Calie avait sa mine la plus lugubre.
« Père » gémit-elle, « que faut-il que je fasse ? Je ne vais pourtant pas abandonner Sammy à une nounou ! »
« Bien sûr que non ! Inias a simplement besoin d'être rassuré sur le fait que tu l'aimes et que tu es là pour lui. Ça ne fera de mal à personne si tu confies Sammy à Liel un petit moment pour jouer avec ton plus grand. »
« Et sa jalousie passera ? »
Raphaël se tendit.
« J'espère bien que non ! »
Calie s'étrangla.
« Pardon ?! »
« Les frères et sœurs ont besoin d'être jaloux les uns des autres, ils ont besoin de se détester et de se crier dessus à tue-tête. C'est viscéral ! Si on ne peut plus haïr les membres de notre fratrie, c'est que la fin du monde est proche, crois-moi. »
La brune avait le souffle coupé.
« C'est… intéressant, comme théorie sur l'éducation. »
Le guérisseur haussa une épaule.
« Non, c'est du bon sens. Et puis, ce n'est pas négatif d'être jaloux, quand on sait canaliser correctement la chose. Tes petits commenceront par se battre comme des chiffonniers, mais avec le temps, ils se mesureront en essayant de faire mieux l'un que l'autre, et ça les aidera à pousser. Sans compter que ça renforcera leur relation. »
« Permets-moi d'avoir des doutes sur le dernier point. »
« Calie, une fratrie où on n'a pas envie de s'étrangler, je trouve ça très suspect. Le lien fraternel, il faut le tisser avec de la jalousie et de l'admiration pour qu'il devienne fort. Rends-toi compte de ce privilège immense : la seule personne que tu as le droit de détester autant que tu l'aimes, c'est bien ton frère ou ta sœur ! »
« J'imagine que tu sais de quoi tu parles » glissa la jeune femme. « Avec tes trois frères… »
Raphaël eut un sourire en coin.
« J'avoue, nos relations sont pour le moins… orageuses. Mais je ne voudrais surtout pas qu'il en soit autrement. »
Les épaules de Calie s'affaissèrent légèrement.
« Ce que c'est compliqué, tout de même. »
« C'est comme ça. La fratrie, c'est une maladie d'amour dont on refuse de guérir. »
