Life support
« Raaaph » pleurnicha Gabriel, « c'est vraiment obligé ? »
Le guérisseur ne se laissa pas attendrir par les airs de martyr de son cadet immédiat.
« Quand je dis que tu as besoin d'un examen médical, c'est que tu as besoin d'un examen médical » grinça-t-il.
« Mais c'est trop chiant ! » s'insurgea l'adolescent. « Quand je pense que je vais devoir tirer la langue et faire ah alors que je pourrais… »
« Chasser le jupon ? » glissa crûment son aîné.
Gabriel lui jeta un regard torve.
« T'as pas honte de me confondre avec Michel ? » lâcha-t-il d'un ton de souverain mépris.
« Oh, pardon. De planifier un tour pendable. Est-ce que je me trompe ? »
L'Archange aux cheveux roux n'eut même pas la décence de paraître honteux. Mais comment donc Lucifer l'avait-il élevé !
« Allez, assieds-toi. »
Sans cesser de faire la tête, le Messager s'exécuta. Raphaël lui toucha le front et pinça les lèvres.
« Tu l'as senti, que tu avais de la température ? »
Gabriel haussa une épaule.
« Quoi, un ou deux degrés de plus, c'est pas si grave… »
« Et des étourdissements, tu en as ? Tu as eu l'impression d'étouffer ? »
« Ben, il fait chaud, c'est normal… »
Raphaël avait vraiment envie de coller une paire de claques à son cadet. Il avait pu voir l'état de sa grâce et ce n'était pas un bête coup de chaud.
Mais il ne pouvait rien dire.
« Enlèves ta chemise et allonges-toi. »
« Tu va pas me tripoter, quand même ? » interrogea l'adolescent, toujours aussi moqueur, en posant le vêtement sur le bureau.
Le guérisseur leva les yeux au plafond.
« Franchement, Gaby, je croyais que tu me connaissais mieux que ça. Mon truc, c'est les brunes, pas les roux. »
« C'est méchant ! » fit mine de pleurnicher le jeune Archange, couché à plat ventre sur le lit bas.
Raphaël retint un sourire alors qu'il se penchait.
C'était bien ce qu'il pensait.
Dans le dos de Gabriel, situé juste au-dessus du sacrum, un symbole en vieil énochien laissait suinter une lumière rougeâtre.
« Raphaël, aide-moi ! »
Lucifer était au bord des larmes, et rien qu'à voir l'état de l'enfant qui reposait mollement au creux de ses bras, son état était parfaitement compréhensible.
Même sans le toucher, Raphaël pouvait sentir l'aura de chaleur qui se dégageait du corps minuscule. Les mèches rouges de Gabriel étaient collées à son front par la sueur, et le mouvement incessant de ses globes oculaires était facilement visible derrière les paupières closes.
« Depuis combien de temps il est comme ça ? » interrogea le guérisseur en prenant délicatement l'enfant à son frère.
« Une semaine » gémit l'Archange aux ailes noires. « Au début, il était grognon, je me suis dit que ça lui passerait… Mais ça voulait pas se calmer, il était de plus en plus énervé et il voulait plus rien avaler, il pleurait tout le temps… Mais ce matin, il avait mal partout, il s'est mis à convulser… »
« Je vois » coupa le guérisseur.
Il promena sa main au-dessus du visage de l'enfant et déglutit.
« Oh merde… »
« Quoi ? » s'écria Lucifer. « Qu'est-ce qu'il a ? »
« C'est sa grâce » lâcha sombrement Raphaël.
« Quoi, sa grâce ? »
« Elle est trop forte pour lui. Le corps de Gabriel ne peut pas la supporter, alors il est en train de s'autodétruire. Au rythme où vont les choses, d'ici demain… »
« NON ! PAS QUESTION ! » hurla l'Étoile du Matin.
« Luce, je sais que c'est dur, mais… »
« Je refuse ! Tu m'entends, Raph ? Je ne laisserais pas mourir mon bébé ! » explosa l'Archange aux ailes noires.
« Et comment tu comptes t'y prendre ? » répliqua le guérisseur. « Il faudrait sceller sa grâce pour arrêter le processus et tu sais que c'est strictement interdit ! »
Les yeux jaunes se durcirent. Les propres yeux de Raphaël s'écarquillèrent.
« Oh non » gronda-t-il.
« Oh si » cracha son aîné.
« Lucifer, si ça vient à se savoir, être le jumeau de Michel ne te sauvera pas de lui, tu le sais, ça ? »
« Je m'en fiche. »
« Tu perdras ton titre et tu seras expulsé du Paradis. »
« Je m'en fiche. »
« Tu finiras dans le fin fond du Purgatoire avec les Léviathans. »
« Je m'en fiche. Sauve-le. »
Le guérisseur serra les dents.
« Parce que tu comptes me faire plonger aussi ? »
« Je n'ai pas assez de finesse pour ce type de sceau. Toi, tu l'as. Dis que je t'ai menacé, charges-moi autant que tu veux, mais fais-le. »
« Luce… »
L'Étoile du Matin prit de court son cadet lorsqu'il se prosterna sur le carrelage.
« S'il te plaît. »
« Alors ? »
Lèvres pincées, Raphaël examinait le symbole tout neuf tatoué sur la peau fine de Gabriel.
« Il n'est plus en danger immédiat. »
Les ailes de Lucifer s'affaissèrent sous l'effet du soulagement.
« Il y a un mais » prévint le guérisseur.
« Du moment qu'il va vivre, je prends tout » souffla l'Archange aux ailes noires.
« Avec le temps, la puissance de Gabriel va croître, tu le sais. Le sceau deviendra instable, c'est obligé. »
Le teint déjà pâle de l'Étoile du Matin devint livide.
« Tu ne lui as donné qu'un sursis ? » s'étrangla-t-il.
« Il faudra que je l'examine régulièrement pour renforcer le bazar. Autrement, le sceau lâchera et le résultat… Tu peux facilement l'imaginer. »
Lucifer se mordit la lèvre et reprit son protégé dans ses bras.
« Si c'est juste ça… »
« Luce, ce sera à vie. »
« Au moins, il sera en vie. »
« Alors ? »
« C'est fini » déclara le guérisseur après avoir resserré légèrement le sceau.
Gabriel se rassit sans perdre de temps et entreprit de remettre sa chemise sans gêne.
« Ouf ! Enfin terminé ! »
« A peine une minute et demie, tu as le culot de trouver ça long ? » grinça son aîné.
Le Messager lui tira la langue.
« Raph, tu sais bien que je suis un hyperactif incapable de se tenir tranquille ! »
« Et de s'occuper de lui… »
« Raph ! T'es naze, là ! Bon, c'est pas tout, mais j'ai autre chose à faire que tailler une bavette avec toi ! A plus ! »
« Gaby ! » s'écria le guérisseur. « N'oublie pas de te reposer, cet après-midi ! »
Un martèlement de pas sur le carrelage lui répondit.
« Je suppose qu'il récupérera sans problèmes » marmonna l'Archange brun, mi-boudeur mi-soulagé. « Quand on a autant d'énergie… »
Son cœur se serra.
L'énergie, c'était bien ça le problème. Essentiellement, la grâce d'un ange était pure énergie. Et plus l'ange en possédait, plus il était puissant.
Gabriel ne s'en doutait pas, mais il était perpétuellement en danger de se consumer.
Et il ne pouvait pas savoir. Restreindre la grâce d'un ange était une forme de mutilation, un moyen de l'affaiblir, de lui couper les ailes. Le pire de tous les crimes qu'un résident des Sept Cieux pouvait commettre à l'encontre d'un de ses semblables.
Si jamais il venait à se savoir que la puissance de Gabriel avait été scellée, Raphaël et Lucifer étaient pire que morts. Même si le sacrilège avait été commis dans le but de sauver une vie.
Personne ne devait savoir. Si lui mourait, il n'y aurait plus moyen de réparer le sceau de Gabriel.
Oh, c'était du bon travail. Le sceau pouvait tenir tout seul pendant plusieurs millénaires, au moins. Mais tôt ou tard, sans réparations, il finirait par lâcher.
Mais bon, c'était un peu bête de s'inquiéter. Il serait toujours là pour veiller sur son petit frère.
Toujours.
