Frayeur

Raphaël ne l'avouerait jamais à quiconque, mais il adorait s'emmerder. Principalement car ça voulait dire qu'il n'avait pas un de ses cadets sur le dos, en train de lui pleurer dessus. Rien d'autre à faire qu'à rester assis les yeux fermés et profiter du silence. Le bonheur total.

Des coups discrets frappés à la porte lui firent rouvrir les paupières. Pourquoi fallait-il toujours que les bonnes choses aient une fin ?

« Entrez ! »

Le battant de bois s'écarta. Raphaël baissa les yeux… et sourit.

« Et ben, qu'est-ce que tu viens faire là, toi ? »

Bien droite, Hester fit la moue.

« J'ai besoin d'un truc » déclara-t-elle en trottinant vers la deuxième chaise pour se jucher dessus – non sans peine, même si elle était grande pour ses quatre ans.

L'Archange ne put s'empêcher de plisser le front.

« Tu veux dire que ta gardienne a besoin de quelque chose ? »

« Nan. Moi, j'ai besoin. »

« Ah ! »

Le guérisseur se mordit légèrement la lèvre. D'après un rapide repérage des grâces présentes dans le bâtiment, la fillette était venue seule. D'accord, Sitaël n'habitait pas très loin, mais tout de même.

Il se pinça l'oreille et se promit intérieurement de toucher deux mots à la jeune femme concernant la façon dont elle surveillait sa protégée.

« Très bien. Qu'est-ce qu'il te faut ? »

La gamine braqua sur lui ses yeux bleu-vert.

« Je veux prendre la pilule ! »

Après deux ou trois millénaires passés à s'occuper de toute sa fratrie, Raphaël pensait avoir tout vu. Visiblement, ce n'était pas le cas.

Il ne tomba pas de sa chaise. Mais ce fut très juste.

« La pilule » répéta-il d'une voix neutre.

« Ouais » grogna Hester qui semblait agacée.

« Ma puce, est-ce que tu sais de quel type il s'agit ? »

Par pitié, Père, fais que ce soit un comprimé pour soigner le mal de gorge, ou un cachet d'aspirine, ou n'importe quoi mais PAS le type auquel il pensait…

« Le type qu'elles prennent, les grandes ! »

Père, pourquoi tant de haine ?

« Ahh » souffla le pauvre Archange qui sentait sa grâce tournoyer dans tous les sens. « Et pourquoi veux-tu la prendre ? »

La gosse le dévisagea comme s'il était stupide.

« Pour plus avoir mal au ventre ! »

Tiens, c'était nouveau, ça.

Intérieurement, Raphaël se mit à entonner l'Alléluia. Avec un peu de chance, c'était juste le plus faramineux quiproquo auquel il avait eu affaire.

« Vraiment ? La pilule, selon toi, ça soigne le mal de ventre ? »

Hester leva le menton.

« C'est Sita qui le dit ! »

« Voyez-vous cela… »

« C'est vrai ! » s'insurgea la gamine. « Elle a dit à Calie que quand elle prend la pilule, elle a pas mal au ventre ! »

Ah ha. Il se souvenait du dossier médical de Sitaël – la Séraphine blonde était en très bonne santé, mais elle était affligée de règles particulièrement douloureuses. C'était au point qu'elle n'arrivait pas à se déplacer sans hurler tellement elle souffrait.

Heureusement pour la malheureuse, les choses s'étaient nettement améliorées quand elle avait commencé à prendre un contraceptif. A présent, Sitaël souffrait toujours durant ses règles, mais seulement de faibles crampes et n'avait plus l'impression que son utérus se liquéfiait dans une mare d'acide sulfurique.

« Alors toi, tu voudrais faire pareil ? »

« Ouais ! »

« Et tu as mal au ventre quand, au juste ? »

La petite baissa tout à coup la tête.

« Quand je mange des œufs. »

L'Archange pencha la tête sur le côté.

« Ah oui ? »

« Oui » confirma-t-elle.

« Est-ce que tu vomis, aussi ? » interrogea-t-il.

« Non. »

« Est-ce que tu as des boutons ? »

« Un peu… »

« Est-ce que ça te gratte quelque part ? »

La gamine indiqua sa bouche. Raphaël lui adressa un gentil sourire.

« Ceci, ma grande, ça s'appelle une allergie. »

Hester plissa les yeux.

« Une a-quoi ? »

« Une allergie… ça veut dire que manger des œufs te rend malade. »

« Oooh… Alors les œufs ne m'aiment pas ? »

En disant ça, la fillette faisait une petite mine. Raphaël se leva pour venir s'accroupir devant elle.

« Tu peux dire ça. Mais c'est peut-être juste pour un petit moment… Quand tu seras un peu plus grande, les œufs pourront se mettre à t'aimer, qui sait ? »

« T'es sûr ? » interrogea-t-elle, vaguement soupçonneuse.

Il leva la main.

« Sûr et certain. Est-ce que Sitaël sait que tu es là ? »

« Nan. Elle discute avec Barach. Elle m'a dit de jouer avec Ephra mais je voulais pas, alors je suis venue. »

Magnifique, ça voulait basiquement dire que la petite avait fugué en douce. Raphaël poussa un gros soupir et lui tendit la main.

« J'imagine qu'elle a fini, maintenant. Il va falloir rentrer à la maison. »

« Oki ! »

Hester sauta par terre et glissa sa petite menotte dans la grande paume brune de son aîné.

« Dis Raph, quand est-ce qu'il faut la prendre, la pilule ? »

L'Archange avala sa salive.

« …Quand tu veux éviter de tomber malade parce que tu viens de faire des choses de grand avec quelqu'un d'autre » lâcha-t-il après réflexion.

« Parce que ça fait tomber malade ? »

« Des fois oui, des fois non. Tu viens ? »

Deux tapotements sur le dallage annoncèrent leur départ de l'infirmerie.