Le pire des cauchemars
Raphaël ne l'avouerait jamais à personne – certainement pas à Gabriel – mais faire des bulles de chewing-gum, c'était une activité plutôt amusante. Pour le moment, il n'arrivait pas à en faire qui dépassaient les cinq centimètres, mais bon, tout était question d'entraînement.
Voyons voir si cette fois, je bats mon record, pensa l'Archange tout en glissant dans sa bouche un carré de gomme, parfum citron vert, s'il vous plaît. La fraise, c'était juste trop écœurant.
Il était sur le point de former sa bulle quand la porte de son bureau s'ouvrit à la volée.
« RAPHAËL ! » tonitrua bruyamment Lucifer.
Le médecin céleste ne répondit pas tout de suite, pour la bonne et simple raison qu'il venait d'avaler son chewing-gum sous l'effet de la surprise et essayait de reprendre son souffle.
« Quoi ? » s'étrangla-t-il, les larmes lui montant aux yeux.
Son aîné le considéra brièvement d'un drôle d'air avant de lâcher :
« J'ai des problèmes de peau. »
« Tiens, pour changer » laissa tomber le guérisseur d'un ton plat.
Lucifer et ses problèmes de derme, c'était une histoire qui n'en finissait plus. En toute franchise, Raphaël commençait un peu à en avoir ras-le-bol de voir passer l'Étoile du Matin et de le soigner pour les boutons qu'il ne pouvait pas s'empêcher de gratter, ce qui les faisait saigner et exploser. Il n'a jamais entendu parler des cicatrices d'acné, ce con ?
« Alors, où est l'éruption, cette fois ? » interrogea-t-il plutôt sèchement.
Les pommettes de Lucifer tournèrent au rouge cramoisi et il marmonna quelque chose d'inaudible.
« Pardon ? »
« Sur les fesses, d'accord ? » s'énerva son aîné. « Je fais une putain de poussée d'acné sur mon putain de cul ! »
« Tu ne devrais pas plutôt dire sur ton cul de putain ? » lança perfidement l'Archange à la peau brune.
Lucifer lui jeta un regard noir absolument mémorable.
« Allez, enlèves-moi tes dessous, histoire que j'inspecte l'étendue de la chose. »
L'Étoile du Matin fit la grimace, mais ce n'était pas comme s'il avait le choix. Tournant le dos à son cadet, il fit glisser son pantalon par terre, retira son caleçon – lequel était constellé de traces de sang séché – et remonta sa chemise.
Raphaël émit un sifflement.
« Ben là, tu t'es surpassé ! » déclara-t-il avec admiration.
« Merci bien » grinça l'autre Archange.
« Non, vraiment, j'en suis sans voix. A ce point-là, c'est un chef d'œuvre, rien de moins ! »
« Bon, t'as fini de te rincer l'œil ? » s'énerva l'Étoile du Matin.
Le guérisseur lui indiqua le lit bas.
« Je n'ai pas besoin de te rappeler la procédure, j'imagine ? »
Lucifer grogna entre ses dents serrées tout en s'allongeant sur le ventre. Oh, il détestait ça – et en plus, il était sûr que Raphaël faisait exprès de lui faire mal ! Pour un médecin, donc préposé à la compassion, il pouvait être rudement violent quand il s'y mettait, il n'y avait qu'à voir la lueur mauvaise dans ses yeux quand il coinçait Michel pour l'obliger à faire la corvée paperasserie…
Un déclic retentit tandis qu'une lueur blanche illuminait brièvement la pièce.
« Qu'est-ce que tu fous ?! » s'écria l'Archange aux ailes noires.
Appareil photo à la main, Raphaël arborait un sourire légèrement sadique.
« Mes étudiants n'en reviendront jamais » déclara-t-il, « quand ils sauront qu'on peut avoir un furoncle au beau milieu de la raie des fesses ! »
« JE T'INTERDIS DE LEUR MONTRER CETTE PHOTO ! »
« Allons, Luce » fit paternellement le guérisseur, comme s'il était face à un nouveau-né en plein caprice. « Tu sais bien que le nom du patient n'est jamais mentionné dans les études de cas cliniques. »
L'Étoile du Matin étrécit les yeux.
« Tu me le jure ? »
« Mais oui… »
Lucifer pinça les lèvres.
« Tu as intérêt à ne pas mentionner mon nom, Raph… »
« Je te promets que je ne le ferais pas. »
De toute façon, tu serais sans tête que tous les Sept Cieux te reconnaîtraient tout de même… étant donné que tu as montré ton cul à toutes tes aventures d'un soir, autrement dit quasiment l'intégralité des neuf chœurs.
« Alors ! Voyons un peu cet acné » lança le médecin céleste en reposant son appareil photo sur son bureau.
Il se pencha au-dessus de la scène de crime et fit la grimace.
« Luce, je croyais t'avoir dit de ne pas tripoter ton épiderme à tort et à travers. »
« Je voudrais t'y voir ! » s'insurgea son aîné. « Et puis, pardon, mais j'ai un peu besoin de mon cul pour m'asseoir. Tu crois que ça ne fait pas de dégâts, ça ? »
Raphaël poussa un soupir dans lequel transparaissait un net agacement.
« Honnêtement, ton derme me fait chier. Tu le sais, ça ? »
« Hé ! Privilège de grand frère » rétorqua l'Étoile du Matin. « J'utilise toutes mes ressources pour te pourrir la vie. »
L'Archange à la peau sombre eut un sourire machiavélique et brandit la bouteille de désinfectant.
« Et mon privilège de frère cadet, c'est de me venger de toutes les manières possibles et imaginables. Serre les dents, ça risque de piquer. »
Lucifer sentit son dos se couvrir de sueur froide. Oh non, pas ça !
Il ne poussa pas de gueulante lorsque le désinfectant entra en contact avec la peau à vif, lui donnant l'impression de se faire tamponner ses lésions avec de l'acide sulfurique. Mais ce fut très juste.
« Et voilà ! » annonça fièrement Raphaël.
« Tu as enfin fini de détruire mes fesses ? » gémit Lucifer d'une voix agonisante.
L'Archange à la peau brune fit la moue.
« Détruire, tout de suite les grands mots… »
« Les grands mots ?! Tu veux que je te dise, honnêtement ? J'ai eu l'impression que tu essayais de m'amputer de mon derrière ! Purement et simplement ! »
« Allons » ronronna le guérisseur, « pourquoi donc ferais-je ça ? Si je voulais m'en prendre à ton arrière-train, je te tatouerais des petits nounours avec des gros rubans sur chaque fesse. »
L'Étoile du Matin frémit d'horreur.
« Gabriel a une mauvaise influence sur toi » fit-il d'une voix tremblante.
Le grand sourire étincelant du médecin céleste était exactement comme celui qu'arborait le Messager lorsqu'il préparait un tour particulièrement pendable.
« Non, crois-tu ? » lança-t-il avec une candeur feinte.
« Ben tiens ! » grinça son aîné en se redressant sur ses coudes et en se retournant pour s'asseoir.
« A ta place, je… »
« AOUH ! Ahhhh… »
« Ne m'assiérais pas » poursuivit Raphaël, « pour la bonne et simple raison que ça mettrait de la pression sur les plaies. »
Les larmes aux yeux, Lucifer le considéra de travers et descendit du lit bas, une grimace souffreteuse lui déformant la bouche.
« Bon sang ! » pleurnicha-t-il. « Comment je vais pouvoir marcher ? »
« Tu diras que tu t'es offert une partie de jambes en l'air assez énergique » rétorqua son cadet. « L'excuse est valable, ta réputation de chausson n'est plus à faire… »
« HEY ! »
« Il n'y a que la vérité qui blesse ! Ce dicton est décidément vrai » s'enthousiasma le guérisseur, complètement indifférent aux intentions meurtrières qui tournoyaient désormais dans la grâce de son frère. « Et n'oublie pas de te coucher sur le ventre ! »
« Ça, je risque pas » trémola lugubrement l'Archange aux ailes noires tandis qu'il réenfilait précautionneusement son caleçon.
Lorsque l'Étoile du Matin quitta son bureau d'une démarche de cow-boy, Raphaël sentait sa grâce ronronner comme un chat allongé au soleil après une soucoupe de lait.
Rien de tel que martyriser son frère pour illuminer sa journée !
Pour ceux qui ne comprendraient pas l'insulte, un chausson c'est quelque chose qui s'enfile vite et facilement...
