Rituel de naissance

Du point de vue de Raphaël, la fiction n'avait absolument aucun intérêt. Franchement, pourquoi écrire sur quelque chose qui n'était pas réel ? Il préférait encore lire des traités d'architecture et Père savait que ça l'assommait comme pas possible.

Il était donc plongé dans un recueil de poèmes – le comble de la modernité, absolument aucune ponctuation – lorsque Gail déboula en trombe dans son bureau, ses plumes roses gonflées dans tous les sens.

Immédiatement, le médecin céleste fut en alerte.

« Qu'est-ce qui se passe ? » interrogea-t-il en reposant son livre.

La jeune fille se tordit les mains.

« Beth… Elle est en train d'accoucher, mais ça se passe mal… »

Raphaël bondit sur ses pieds.

« A ce point ? »

Merde, si Zora n'arrive pas à s'en charger…

« Je sais pas » répondit l'adolescente au bord des larmes.

L'Archange brun serra les dents et s'empara de la main de l'apprentie Cupidon. Un millième de seconde plus tard, ils se trouvaient au beau milieu du quartier réservé aux membres du chœur des Chérubins et Gail s'empressa de mener son aîné à l'endroit où on avait besoin de lui.

Devant la maison blanchie à la chaux était rassemblée une troupe de Chérubins, dont les grâces vrombissaient d'anxiété, en écho aux cris de détresse qui filtraient par la fenêtre entrebâillée. Dans ce chœur, encore plus que dans les autres, l'instinct grégaire était d'une puissance peu commune. Un Chérubin solitaire, c'était aussi improbable qu'un canard à deux becs.

« Poussez-vous ! » cria Gail hors d'haleine.

Comme un seul ange, les assistants s'écartèrent aussitôt, laissant un passage plus que nécessaire pour que l'Archange puisse accéder à la porte de la maison. Gail resta dehors ; c'était la coutume, personne ne devait entrer à part l'ange chargé de superviser l'accouchement et ses assistants.

« Ah, tu es là ! »

Penchée au-dessus de la parturiente qui gémissait, une jeune femme aux cheveux très noirs levait vers le guérisseur des yeux de la couleur des profondeurs océanes. Près d'elle, une adolescente tout aussi brune tenait une trousse.

« C'est quoi ? » demanda sans détours l'Archange en rejoignant la jeune femme.

Celle-ci grimaça franchement.

« C'est le petit, il s'est mis à l'envers et il refuse de descendre… J'ai essayé de le décrocher de la grâce de Beth, mais il s'agrippe trop fort ! »

Bon sang de Papa. Pendant la grossesse, il était normal que le fœtus se cramponne à la grâce de son parent ; c'était vital pour le développement de l'enfant, qui poussait comme une sorte d'excroissance de son parent avant de se décrocher au moment de la naissance. Mais si le bébé refusait de lâcher prise alors que le corps de son géniteur tentait désespérément de l'expulser, les choses finissaient très mal, puisque l'enfant emportait le parent dans la tombe.

Juste ce dont je rêvais, pensa sinistrement Raphaël, un sale gosse qui ne veut pas comprendre qu'il est devenu incompatible avec l'organisme de sa mère.

La future mère poussa un cri de souffrance et l'adolescente tourna au vert tandis que sa sœur aînée caressait les boucles humides de sueur de la malheureuse.

Le médecin céleste souffla un grand coup, s'avança et posa une main sur le ventre gonflé parcouru de tremblements spasmodiques.

Sous sa paume, il sentait l'étincelle de conscience de l'enfant. Enfin, si on pouvait appeler conscience cet abîme de panique aveugle. Le nouveau-né était terrifié à l'idée d'être précipité dans un environnement qui lui était parfaitement inconnu et peut-être bien hostile. Pas bête, ce môme.

Du calme. C'était ce qu'il devait donner à ce gosse. Le relaxer suffisamment pour qu'il lâche sa pauvre mère en train d'agoniser.

Tout va bien. Tu n'as rien à craindre.

Pris par surprise, l'enfant sursauta puis resserra de plus belle sa prise. Raphaël manqua se mettre à jurer mais se retint, repartant à l'assaut.

Tout va bien. Personne ne va te faire de mal.

Cette fois, le nouveau-né recula sa conscience, puis l'avança de nouveau. Il était toujours autant terrifié, mais il se mêlait désormais à la terreur une once de curiosité.

Oui, c'est ça. Je ne suis pas à redouter.

Tout en continuant ses cajoleries mentales, l'Archange s'occupait à saper insidieusement les attaches du nouveau-né à sa génitrice. Sous l'effet des ondes rassurantes qui lui parvenaient, l'enfant se faisait de moins en moins rétif, de plus en plus docile, et vint l'instant où le médecin le sentit totalement à l'abandon.

« Attention ! » s'écria-t-il.

« Pousse ! » ordonna la brune à la parturiente – laquelle ne se fit guère prier pour obéir.

Il y eut un cri strident, un bruit mouillé d'éclaboussures, puis l'enfant glissa d'un seul coup dans les longues mains brunes qui l'attendaient.

« Ça y est ! » annonça fièrement la brune à la mère toute neuve qui s'était effondrée sur son lit de fortune – c'est-à-dire un vieux drap étendu sur le plancher.

« C'est… un garçon ? » hoqueta l'accouchée, complètement vidée.

« Une fille » rectifia Raphaël tout en vérifiant que les voies respiratoires étaient bien dégagées – le résultat étant un piaillement indigné des plus sonores.

« Aura ! Vas me chercher de l'eau et une serviette ! » exigea la brune. « Et tout de suite ! »

L'adolescente rougit et se rua dans la cuisine. La brune poussa un énorme soupir et se passa la main dans les cheveux en observant le nourrisson.

« Quelle braillarde ! Celle-là, elle aura un sacré bagout, je te le dis tout de suite. »

« Zora » protesta Raphaël, « tu sais que cette histoire n'est qu'une superstition. »

La jeune femme renifla.

« Tu n'es qu'un mécréant, et c'est tant pis pour toi » décréta-elle alors que l'adolescente revenait avec une serviette et une bassine remplie jusqu'aux trois quarts. « Merci, Aura. Et maintenant, va chercher le mari, qu'il voit un peu sa gosse ! »

Tandis que la jeune fille allait à la porte d'entrée, le médecin passa la fillette à Zora qui se mit à la débarbouiller vigoureusement, provoquant de nouveaux cris. Sans états d'âme, la brune effectua consciencieusement sa besogne avant d'enrouler le bébé dans une écharpe de couleur.

« Beth ! » s'écria le mari en se ruant dans la pièce, manquant renverser Aura par terre.

« Pas d'affolement » intervint Raphaël. « Elle va bien. »

Le jeune homme s'affaissa de soulagement avant de venir s'agenouiller auprès de sa chère et tendre.

« Mon cœur » fit-il avec adoration.

En guise de réponse, l'accouchée lui adressa un sourire épuisé.

« Et voilà votre petite merveille » ajouta Zora en tendant la fillette à son nouveau gardien. « David, tu sais ce qu'il te reste à faire. »

Le père tout neuf ouvrit la bouche puis la referma pour hocher la tête. Il reçut l'enfant dans ses bras, se leva après avoir caressé la joue de sa femme puis se dirigea vers la porte. Arrivé sur le seuil, il leva la petite, l'exposant aux yeux de la foule amassée à l'extérieur, et proclama :

« La voici, le sang de mon sang et la chair de ma chair ! »

Les Chérubins poussèrent des acclamations qui se turent presque aussitôt. L'un des plus anciens du groupe avança d'un pas et interrogea :

« Et comment sera-t-elle appelée, le sang de ton sang et la chair de ta chair ? »

David inspira profondément.

« Elle sera appelée Sarah ! »

Cette fois-ci, les rugissements d'allégresse poussés par les assistants firent trembler les murs. La fillette poussa un cri aigu et David rentra à l'intérieur, le sourire accroché aux lèvres, bientôt suivi par les autres anges qui avaient désormais l'autorisation d'entrer.

« Beth, elle est splendide ! Toutes mes félicitations ! »

« Ma pauvre, tu m'as l'air bien fatiguée ! On sait ce que c'est, va ! Pour la naissance de mon deuxième, tu auras vu ma tête ! A faire peur ! »

« Alors, David, t'es pas content ? Quand je pense que tu m'as fait des crises d'angoisse pendant les cinq derniers jours ! Est-ce que ça n'en valait pas la peine, sincèrement ? »

« Vous la faites baptiser quand ? Le plus tôt, c'est le mieux, vous savez, même si je vous dis pas de le faire aujourd'hui… »

« Bonne tête, cette petite. Tu as vu comme elle te ressemble déjà, David ? »

« Hé là ! Où est-ce que vous essayez de décamper, les deux médecins ? »

Attrapés à quelques pas de la porte seulement, Raphaël et Zora grimacèrent avec un bel ensemble.

« Eh bien » commença la jeune femme, « puisqu'il n'y a plus besoin de nous… »

« Taratata ! Pas question de vous laisser partir, c'est moi qui vous le dis. Dominique ! Vas chercher le lait de poule. Vous prendrez au moins un petit lait de poule ? »

L'Archange se renfrogna.

« Un seul, c'est compris ? »


« Tu sais que c'est ton quatorzième verre ? » glissa Zora comme si de rien n'était.

Raphaël considéra le contenu de son gobelet d'un air pensif.

« Il faut reconnaître, ça se laisse boire. »

La brune ne put retenir un bref gloussement.

« Si tu as l'intention de te soûler, méfie-toi. Le lait de poule des Chérubins, c'est traître. »

« De tous les Archanges, c'est moi qui ai le plus de mal à rouler sous la table. Question de métabolisme, vois-tu » avoua le médecin tout en observant la scène qui se déroulait autour d'eux.

Chez les Chérubins, on savait faire la fête, tous les chœurs angéliques s'accordaient sur ce point. Au fur et à mesure que l'heure avançait, les réjouissances s'étaient déplacées à l'extérieur, ce qui facilitait nettement l'expansion de l'allégresse collective. Le quartier tout entier participait, riant, discutant, apportant des en-cas et des vœux de bonheur aux nouveaux gardiens, dansant ou sortant un instrument de musique. C'était très carnavalesque, une ambiance de fête foraine.

Couchée dans une chaise longue, Beth était entourée d'une cour d'anges féminins, lesquelles s'extasiaient devant le bébé posé sur sa poitrine, louanges qu'elle accueillait avec une grâce exquise.

« Elle a eu beaucoup de chance » décréta Zora.

Une des ailes vertes de l'Archange se déplia puis se rabattit.

« Tu aurais pu la sauver » affirma-t-il.

Elle le considéra gravement.

« Tu sais bien que non. Moi, je n'ai pas le don. Toi, si. »

« Tu peux toujours l'apprendre. »

Elle leva les mains dans un geste de dénégation.

« Les dons, ça ne se transmet pas. Il faut naître avec. »

« Zora, puisque je te dis que c'est une superstition… »

Elle posa un doigt sur ses lèvres.

« Ne discute plus. C'est ma décision. »

Raphaël roula des yeux. Décidément, la pierre n'était pas le matériau qui convenait lorsqu'il fallait exprimer à quel point la tête de Zora était dure. Le diamant était de loin bien plus approprié.

« Donc, c'est toujours non pour ma proposition ? »

La brune sourit, dévoilant ses dents de perle.

« Toujours. J'ai bien assez de mon chœur pour m'occuper, je ne vais pas en plus m'occuper de huit autres ! »

Le médecin céleste ne put s'empêcher de sourire à son tour.

Il ne le nierait pas, une grande partie de l'affection qu'il éprouvait pour Zora venait du fait qu'elle pratiquait le même emploi que lui. Ce depuis au minimum quatre millénaires, à cent ou cent cinquante ans environ.

Elle pouvait comprendre. Être médecin, c'était moche, trop souvent au goût de l'Archange. C'était moche, déprimant, épuisant et ingrat. Et elle comprenait ça.

Elle avait un style très différent de celui de l'Archange, plus guérisseuse que médecin, plus axée sur la superstition et les rites. Raphaël pouvait comprendre cela – lui-même était plutôt conservateur – mais ça ne les empêchait pas d'avoir de petites frictions de temps à autre.

Par exemple, elle refusait de penser à l'éventualité d'apprendre la magie de guérison. Pour elle, si le pouvoir ne venait pas de lui-même, il ne fallait pas tenter de le faire sortir. Raphaël trouvait cela d'une stupidité sans bornes. Mais elle campait fermement sur ses positions.

« Un don, ça ne se partage pas. Toi, tu es né avec, tu as le droit de t'en servir. Pas moi. »

Et elle n'en démordait pas ! Décidément, les femmes…

Zora se cantonnait donc aux soins de base qu'elle administrait aux Chérubins, appelant Raphaël lorsqu'elle était confrontée à une situation potentiellement périlleuse pour le patient. Dommage, elle aurait fait un excellent médecin.

« Hé Zora ! Tu danses ? »

« Non merci ! J'ai mal aux pieds » répondit-elle avec un grand sourire.

« Raphaël ! Tu danses ? »

« Non » lâcha l'Archange sans fioritures.

La brune éclata de rire.

« Espèce d'ours mal léché ! »

« Merci du compliment » répliqua-t-il avec bonhomie.

Très haut dans le ciel, les étoiles observaient.