The Fault in Our Stars
« Coucou ! » s'écria la gamine hilare, pénétrant en trombe dans le bureau de Raphaël.
« Zoé ! » s'écria le jeune homme qui entra derrière elle. « On se tient ! »
Le médecin céleste ne put s'empêcher de sourire.
« A cet âge-là, impossible de les tenir, crois-en ma très longue expérience » glissa-t-il non sans malice.
Le jeune homme poussa un soupir au tragique exacerbé.
« Pauvre de moi, alors. Et pauvre Mona ! »
« Exactement » ajouta l'Archange. « Bon ! Que puis-je pour vous deux ? »
« C'est pour vérifier que la fracture s'est bien réduite… »
« Je vois. Dans ce cas, il va falloir que tu réussisses à faire asseoir ta nioute le temps que je l'examine, Calliste. »
« Tu sais que tu viens pratiquement de me demander l'impossible ? » lâcha joyeusement son interlocuteur.
« Tout à fait. Maintenant, fais ce que je t'ai dit. »
Roulant des yeux, le jeune homme se mit à quatre pattes pour récupérer la fillette planquée sous le bureau, la saisit en dépit de ses cris stridents et la porta jusqu'au lit bas. La gamine se tortillait comme un ver tout en riant, et son gardien devait faire preuve d'adresse pour ne pas la laisser tomber par terre, ce qui lui aurait sans doute donné une nouvelle fracture.
La manche de Calliste remonta et l'Archange se figea.
« D'où vient cette marque ? »
Le jeune homme n'accorda qu'un bref coup d'œil à l'hématome violet décorant son poignet.
« Celle-là ? Je ne sais plus trop. En ce moment, je n'arrête pas d'en faire, impossible de tenir le compte ! »
Alors qu'il examinait Zoé, Raphaël détailla le plus discrètement possible son gardien. Calliste avait des cernes sous les yeux. Son teint avait légèrement pâli. Sa grâce pulsait un peu trop vite et les pulsations ne duraient pas aussi longtemps qu'elles l'auraient dû.
Sa grâce…
« Comment tu te sens, ces derniers temps ? » interrogea le médecin tout en vérifiant que l'os de la fillette s'était ressoudé correctement.
Le jeune homme agita une aile.
« Pas au top. Ça doit être le stress. Il faudrait que je prenne une pause, tu penses bien, mais avec ce petit poison à la maison, le boulot me repose plus ! »
« Je suis un poison ! » gloussa Zoé.
« Le plus joli poison de l'Univers » lui assura son gardien.
L'Archange se sentait la bouche sèche. Une idée affreuse se présentait dans son esprit, et il priait pour qu'elle ne soit pas vraie. Mais afin de vérifier son authenticité, il avait besoin de toucher l'essence de son cadet, donc de le toucher physiquement, ne serait-ce qu'une nanoseconde.
« Tout est parfait » annonça-t-il. « Mais qu'elle continue à faire attention, ou elle se retrouvera à nouveau à l'infirmerie. »
« Je crois qu'elle la retrouvera tôt ou tard » décréta Calliste, « tu ne te rends pas compte à quel point elle est casse-cou ! »
Alors qu'il rendait Zoé à son gardien, Raphaël sentit leurs deux mains se toucher brièvement. C'était tout ce qu'il lui fallait pour un aperçu de la grâce de son cadet.
Son teint se décomposa.
« Raphaël ? Qu'est-ce qu'il y a ? » s'enquit Calliste, sourcils froncés.
« Non, non, c'est rien » déclara le guérisseur, reprenant vivement sa contenance.
Calliste garda les sourcils froncés.
« S'il y a quelque chose de grave qui concerne Zoé… ou ma famille en général, j'ai le droit de savoir. »
« Je sais » répondit l'Archange.
Il y eut un silence.
« Et bien, au revoir alors. Zoé ? Tu dis au revoir ? »
« Au revoir ! » lança la petite alors que son gardien quittait la pièce avec elle dans les bras.
Raphaël resta seul, une furieuse envie de pleurer bloquée dans la gorge.
« Qui que vous soyez » grogna Lucifer en allant ouvrir sa porte, « vous allez regretter de m'arracher à ma sieste… Raph ? »
« Salut » fit le guérisseur.
Lucifer fut immédiatement en alerte. Son chieur de cadet immédiat venant le voir ? Signe qu'il était au bord de la dépression nerveuse.
Il s'écarta pour le laisser entrer.
« Alors, qu'est-ce qui t'amène ? » voulut-il savoir une fois que lui et son cadet se furent assis sur le canapé.
Raphaël regardait droit devant lui, obstinément.
« J'ai vu passer une gamine, aujourd'hui. »
Oh merde. Les histoires de gosses, ça mettait Raphaël dans tous ses états. Lucifer n'avait encore jamais croisé un ange avec un instinct maternel aussi développé, c'était clair et net. Déjà que le guérisseur était complètement bouleversé d'en voir un attraper un rhume, si en plus c'était grave, il allait s'enfoncer dans un marasme de désespoir pendant minimum un mois.
« Elle, elle va bien. C'est chez son gardien que ça cloche. »
L'Étoile du Matin fit la moue.
« Ah ouais ? Il a quoi, de l'herpès ? »
« Sa grâce est en train de s'effilocher. Il est en pleine agonie et il ne le sait pas encore. »
Ah. Lucifer garda le silence quelques instants puis dit :
« Et bien, tu sais ce qu'il te reste à faire. Dis-le-lui, qu'il puisse se faire à l'idée de son trépas imminent. »
Le médecin céleste se cacha le visage dans les mains.
« C'est Calliste. »
Le cerveau de l'Étoile du Matin bloqua.
« Non » lâcha-t-il. « Tu n'es pas en train de me parler de Calliste. Pas le meilleur ami de Gaby. Pas le garçon avec qui il était toujours fourré à l'école et à qui il rend visite une fois par semaine, qu'il pleuve, qu'il grêle ou qu'il vente. »
L'Archange à la peau brune leva la tête et dévisagea son interlocuteur. Le visage de Lucifer se décomposa.
« Merde » lâcha-t-il, d'une voix effondrée.
Raphaël renifla, les yeux présentant un début d'humidité.
« Luce, qu'est-ce que je dois faire ? Je ne peux pas… je ne peux pas lui dire. »
La longue main pâle de l'Étoile du Matin se posa sur l'épaule du guérisseur.
« Mais tu dois le faire. »
« Non » protesta l'Archange à la peau brune.
« Raph. Il a le droit de savoir. C'est son corps, c'est sa vie. Il a le droit de savoir. »
Une larme chaude s'échappa sur la pommette brune.
« Je sais. »
« Alors dis-le-lui. »
« Je ne peux pas ! Tu crois que je peux le regarder dans les yeux et lui balancer qu'il va mourir ? Alors que c'est le meilleur ami de Gabriel ? »
« Mais ce n'est pas Gabriel qui est malade » rappela Lucifer. « C'est Calliste. Il est malade, et toi, tu es médecin. Alors tu va faire ce que tu fais dans un cas comme ça. »
« Je ne peux pas » gémit Raphaël.
« Tu es médecin » insista l'Archange aux ailes noires. « Il faut que tu fasses ton job. Dis-le-lui. »
Le guérisseur s'étrangla faiblement.
« D'accord » souffla-t-il, presque inaudible.
Sur son épaule, la main de Lucifer resserra gentiment sa prise.
« Maintenant, tu sais. »
Le salon de Calliste était une pièce assez confortable, les murs peints en blanc et jaune clair, avec de grandes fenêtres. Il y régnait un silence de mort.
Le jeune homme gardait un visage parfaitement lisse.
« Il me reste combien de temps, d'après toi ? »
Un ton calme et contrôlé. Des yeux d'un bleu presque noir qui ne trahissaient rien. Raphaël avala sa salive.
« Un an. »
Calliste haussa un sourcil.
« On dirait que j'ai encore du jus sous la pédale. »
« Calliste. Pas une année angélique. Une année terrestre. »
« Oh » souffla le jeune homme.
Il resta silencieux l'espace d'un instant avant d'ajouter :
« C'est nettement moins, c'est sûr. »
« Je suis désolé. »
Calliste croisa les mains sur son ventre.
« Il n'y a vraiment pas de quoi. »
Bien sûr que si, il y avait de quoi. A quoi ça sert, un médecin incapable de soigner les gens ? Raphaël se sentait l'envie d'éclater en sanglots, là, tout de suite. Mais pas question devant Calliste. Pas devant quelqu'un qui allait mourir.
« Il faut que j'y aille. »
Le jeune homme hocha la tête.
« Bien sûr. De toute façon, il faut que j'intègre la nouvelle. »
L'Archange se leva de son siège et entreprit de se diriger vers le vestibule où se trouvait la porte d'entrée.
« Raphaël ? »
Il s'immobilisa sur le seuil de la pièce.
« Merci de m'avoir dit la vérité. »
La porte se referma doucement derrière l'Archange.
