Left Behind
Raphaël était d'une humeur épouvantable. Hé oui, c'était de notoriété publique, le troisième des Archanges était affligé d'un caractère immonde, et toute une matinée passée à devoir se montrer poli avec un assortiments de patients le prenant pour leur chien ne faisait rien pour arranger la chose.
Sans oublier qu'il n'avait pas dormi plus de trois nuits consécutives durant la semaine. D'accord, il n'allait pas en mourir, mais le sommeil lui permettait de se calmer les nerfs.
En d'autres termes, il était à peine midi et le médecin céleste se sentait au bord de l'explosion. Expression à prendre au sens littéral. Un Archange qui craquait, ça faisait du dégât. Proportion Hiroshima, le dégât.
Étant donné la situation, la fermeture en avance du cabinet apparaissait comme une nécessité. Les panaris et les rhumes pouvaient bien attendre jusqu'au lendemain, la tension de l'Archange aurait largement eu le temps de retomber d'ici là.
Bien sûr, ce fut au moment où il tournait la pancarte accrochée sur sa porte du côté FERME qu'un ouragan de furie rousse s'abattit sur lui.
« RAPHAËL ! »
Et allez. Pourquoi il n'avait pas le droit à un peu de tranquillité ? C'était trop demander ? Franchement, Père !
« Qu'est-ce que tu veux, Gaby ? »
Les yeux du Messager lancèrent des étincelles.
« Pas de Gaby avec moi ! » rugit l'adolescent.
Le médecin cilla. Pour un aussi petit gabarit, Gabriel possédait une voix étonnamment sonore. En fait, il était capable de mettre tout un bataillon à genoux rien qu'en poussant un cri.
Il se pinça l'arête du nez pour se redonner une contenance.
« Bon, quel est ton problème ? »
Le Messager tourna au rouge écarlate, très raccord avec la couleur de ses cheveux.
« Tu OSES demander ?! Tu oses demander MON problème ?! Tu viens de lâcher à Cal qu'il allait MOURIR, le voilà mon problème ! »
Ah. Calliste. Forcément.
« Je ne viens pas, non, c'était il y a une semaine. Et oui, il va mourir. Maintenant, laisse-moi tranquille. »
Une minuscule main se referma sur son poignet et Raphaël faillit crier en sentant ses os se briser net. Ce n'était pas pour rien que le prénom de son cadet signifiait Force du Seigneur.
« Tu essaies de te foutre de qui ? » siffla l'adolescent. « Tu crois que tu peux rentrer pépère comme ça ? »
Pas une dispute, il n'était pas d'humeur, il n'en avait absolument pas envie, surtout pas avec son petit frère…
« Gabriel… »
« TU ES SUPPOSÉ ÊTRE DOCTEUR, PUTAIN ! BOUGES-TOI LE CUL ET TROUVE UN MOYEN DE SOIGNER CALLISTE AU LIEU DE NE RIEN GLANDER ! »
Ce fut à ce moment que le guérisseur craqua.
La rapidité avec laquelle Gabriel se retrouva sur le dos prit le Messager au dépourvu – il avait tellement l'habitude de voir son aîné immédiat esquiver les conflits qu'il ne s'attendait pas à une riposte directe.
L'instant d'après, Raphaël se tenait au-dessus de lui, les poings serrés à s'en faire rentrer les ongles dans les paumes, les yeux brasillant d'une furie absolue. Zéro pour cent médecin. Cent pour cent Archange.
« Tu crois que CA NE ME FAIT RIEN ? TU CROIS QUE CA NE ME FAIT RIEN DE VOIR MOURIR MES CADETS ALORS QUE JE SUIS SENSÉ LES SOIGNER ?! »
L'adolescent tiqua mais le guérisseur le remarqua à peine, il était trop enragé.
« TU CROIS ÊTRE LE SEUL A SOUFFRIR DE LA SITUATION ? PENSE UN PEU A CALLISTE, C'EST LUI QUI EST EN TRAIN DE MOURIR ! METS-TOI UN PEU A SA PLACE ET IMAGINE CE QU'ON RESSENT LORSQU'ON SAIT QU'ON VA BIENTÔT PERDRE LA VIE ! PENSE A CE QU'ON RESSENT LORSQU'ON SAIT QU'ON VA DEVOIR PARTIR SANS EN AVOIR ENVIE ! »
Sur ces mots, l'Archange brun partit comme une tornade, des éclairs jaillissant de sa grâce avec des crépitements sinistres.
« Allons, allons » soupira Lucifer. « Calme-toi, bien sûr que tu es digne d'être en vie. »
« Non ! » sanglota hystériquement Raphaël.
Assis sur son tapis, l'Étoile du Matin fit la grimace. Agenouillé devant lui, son petit frère immédiat lui enlaçait la taille en pleurant à gros bouillons tandis qu'il lui frottait gentiment les plumes. Putain, ce qu'il détestait cette situation !
Raphaël furieux, il pouvait supporter. Raphaël en robe, il pouvait supporter. Raphaël dans une de ses périodes maniaques, il pouvait supporter. Raphaël en larmes, c'était au-dessus de ses forces.
Pour Lucifer, il n'y avait rien de plus ignoble que de voir un de ses cadets en pleine détresse. Comment pouvait-on tuer le chagrin ?
« Mais si… Respire, allez. Calme-toi. »
Le médecin céleste eut un hoquet et renifla pendant plusieurs secondes, retrouvant un semblant de tranquillité.
« Je suis le pire de tous les grands frères qu'on puisse imaginer » gémit-il.
« Tu es loin d'être parfait, mais tu n'es certainement pas le fond du panier ! » rétorqua Lucifer. « Je dirais même que tu fais un cadet plutôt potable. Bon, quand tu n'es pas dans ta mauvaise période du mois, s'entend… »
Nouveau reniflement.
« Mais j'ai crié sur Gaby. »
Ah oui. LE crime de lèse-majesté impardonnable. Selon les critères du guérisseur, lequel avait une quasi-vénération pour le bébé des Archanges. Imaginer les deux plus jeunes Archanges en train de se crier dessus ? C'était comme essayer de se représenter un Léviathan en tutu de ballet ou un Zacharie qui ne serait pas condescendant : une pure et simple impossibilité.
« Je suis sûr qu'il t'a déjà pardonné. C'est vrai quoi, pense un peu aux circonstances atténuantes ! Tu étais crevé, tu t'étais tapé des chieurs toute la matinée… »
« Dit comme ça, c'est légèrement ambigu comme situation » lâcha l'Archange à la peau sombre avec un petit rire cassé.
« Et puis tu t'en veux de ne pas pouvoir aider Calliste… Ne mens pas, je te connais comme si je t'avais fait ! »
Le médecin céleste se mordit les lèvres mais ne moufta pas.
« Raph. Je sais que ça te fait mal » fit gentiment Lucifer, « mais tu ne peux pas sauver tout le monde. Les gens meurent, et c'est cruel et injuste et on veut traiter Dieu de salopard et de fumier parce qu'il permet ça. Mais ils meurent. Et il faut accepter que tu ne peux pas les sauver. »
Le guérisseur eut un nouveau hoquet.
« Je peux supporter… je peux supporter de les voir mourir. Mais les familles… les amis… eux, je ne peux pas les supporter. »
L'Étoile du Matin fronça les sourcils.
« Tout le monde s'apitoie sur les morts » poursuivit Raphaël, « mais les autres… La femme, les enfants, le copain du bureau, ils sont obligés de voir leur proche mourir. Et ils veulent pas le laisser partir, mais ils n'ont pas le choix. Et ils doivent continuer après. Ils continuent, et c'est comme si ton mari ou ton gardien ou ton copain n'avait jamais existé parce que le manège arrive à tourner sans lui. Et il faut que tu tournes avec, comme si de rien n'était. »
De nouvelles larmes trempèrent la chemise de Lucifer qui effleura très doucement les ailes de son cadet, comme celles d'un oiseau blessé.
« Je déteste ça » sanglota Raphaël. « Je déteste voir ça, voir le trou qui se creuse dans la vie des autres, et tu ne pourras jamais le remplir, ce trou, même si tu réussis à tourner la page, il te manquera toujours quelque chose… »
Lucifer se pencha et fit de son mieux pour enlacer maladroitement son petit frère qui n'arrivait plus à parler à travers ses larmes.
Le médecin céleste entendit le tapotement des pieds nus sur le carrelage bien avant que le propriétaire des petons ne fasse entendre sa voix. Une ouïe bien aiguisée, ça servait toujours, genre pour savoir quand Michel tentait de se glisser dans la cuisine pour chiper des biscuits…
« Raph ? »
Une toute petite voix. Le guérisseur ne se tourna pas et garda les épaules raides. Pas question de se laisser attendrir, il devait rester maître de ses nerfs. Une crise d'hystérie larmoyante dans la journée, ça lui suffisait amplement.
« Quoi ? » grinça-t-il.
« …Je suis désolé. De t'avoir crié dessus. Je sais que tu fais de ton mieux. »
« Je sais aussi » rétorqua l'Archange brun.
Les pieds frottèrent sur les dalles du sol et il sentit son petit frère l'enlacer par derrière.
« Je suis désolé, Raph. C'est juste que… »
Il entendit Gabriel avaler sa salive avec difficulté.
« C'est juste que c'est Calliste. »
Raphaël ferma les yeux.
« Oui, je sais » souffla-t-il.
Une humidité chaude commença à se répandre sur ses ailes.
« C'est Calliste » répéta l'adolescent, en larmes. « C'est Calliste… »
Gabriel se mettait à trembler. Le médecin céleste se retourna et laissa son cadet enfouir sa tête dans les plis de son chemisier, comme un enfant qui cherche le réconfort dans les bras de sa mère.
« Shh » fit-il doucement, caressant le haut des épaules du Messager.
« C'est Calliste » gémissait Gabriel, semblable à un tourne-disque cassé.
Raphaël sentit ses yeux le brûler de plus belle.
Mais il ne pouvait pas pleurer. Pas devant un de ses petits frères. Il était supposé être celui qui réconfortait. Ses cadets avaient besoin qu'il soit imperméable à la détresse. Ils en avaient besoin car il n'aurait pas su les consoler s'il s'était permis le luxe de pleurer avec eux. Ils avaient besoin que les yeux du troisième Archange restent secs.
Sauf Lucifer.
Quand Lucifer allait mal, il allait se confier à Michel. Alors Raphaël pouvait pleurer devant lui.
Parce que Lucifer n'avait pas besoin de se faire consoler par son cadet.
