Et si on dansait ?

« Tu n'as pas autre chose à foutre que de venir m'emmerder ? » grinça Raphaël, les mains sur les hanches.

A quatre pattes sous le bureau de son frère, Lucifer ricana.

« Il se trouve que c'est le stylo que m'a offert Gabriel. S'il voit qu'il ne se trouve plus sur mon bureau, il va se mettre à chougner. Veux-tu que je l'envoie dans tes plumes quand ça arrivera ? »

Le guérisseur fit la grimace.

« D'accord, c'est un bon point… Mais il n'y a pas de raison pour que tu l'aies perdu dans mon cabinet ! »

« Mais on retrouve toujours les affaires perdues dans les coins les plus improbables ! » protesta l'Étoile du Matin. « Tu te souviens du presse-papiers de Michel ? »

L'Archange à la peau brune frémit d'horreur.

« Je croyais qu'on avait accepté de ne pas en parler ? » lâcha-t-il.

« Heum… Excusez-moi ? »

La question intervint en même temps qu'un hurlement prononcé et soutenu, semblable à un mugissement de corne de brume bloquée dans les tonalités aigües. Connaissant très bien le son, Raphaël pinça les lèvres et se retourna.

Debout sur le seuil, un ange de sexe féminin, l'air vaguement désarçonnée, tenant contre elle un mouflet d'environ un an et demi qui braillait de toutes ses forces, était visiblement en train de se demander si elle devrait repartir.

Le médecin céleste arbora son sourire le plus rassurant.

« C'est pour ton petit ? » demanda-t-il très poliment.

« Heu, oui… Mais je tombe peut-être mal ? »

« Mais où est passée cette saleté ! » pesta Lucifer, toujours en pleine recherche.

« Non, pas du tout ! Entre ! »

La jeune femme – Bilha, s'il se rappelait bien – n'eut pas l'air très convaincue, mais pénétra tout de même dans le cabinet, jetant un regard incrédule en direction de l'Archange à genoux sous le bureau – posture des moins dignes s'il en fut jamais.

Une fois qu'elle se fut assise avec son môme sur les genoux, le guérisseur croisa les bras.

« Il a une belle paire de poumons, ton protégé ! »

La grâce de Bilha vrombit d'embarrassement.

« Il est tombé du canapé… J'avais tourné les yeux juste une seconde et bim ! »

D'accord. Les os des nouveau-nés, c'était pire que du cristal. Surtout ceux des ailes.

« Il a atterri sur le dos ? »

« Sur-sur l'aile droite. Je crois. J'ai juste tourné les yeux pendant une seconde ! »

La pauvre fille était au bord des larmes. Mais bon, à son âge… on était sensible. Et puis, c'était son premier protégé, ne l'oublions pas. Les nouveaux gardiens, il fallait les prendre avec des pincettes.

Diagnostic à froid : le gosse n'avait rien de cassé, ou alors rien de très grave. Quand un bébé hurlait aussi fort, ce n'était souvent pas grand-chose. Chez les anges très jeunes, les vraies douleurs étaient du genre à couper la respiration tellement elles étaient fortes, ne permettant que de petits gémissements.

Un morveux gueulant à vous crever les tympans ? Il signalait juste qu'il allait mal et que c'était inacceptable que le nombril de l'Univers se soit éraflé le genou ou veuille éternuer.

En théorie, l'examen ne prenait que quelques secondes. En pratique, dès que Raphaël faisait mine de toucher l'aile soupçonnée d'être cassée, le môme augmentait le volume de la sirène. Et impossible de passer outre, parce que Bilha insistait pour le consoler avant de permettre l'examen. Et bien sûr, le gamin ne voulait pas se calmer.

Raphaël sentait monter sa tension artérielle.

« Mais personne ne va le faire taire, ce mouflet ? » finit par lâcher Lucifer en sortant de sous le bureau, passablement ébouriffé et vaguement grincheux.

Son cadet le lorgna de travers.

« Et si tu t'y collais, pour voir ? »

L'Étoile du Matin ouvrit la bouche, la referma, parut réfléchir… et monta sur le bureau.

La mâchoire de Bilha se décrocha et le médecin céleste ne peut s'empêcher un petit bruit de surprise.

« Mais qu'est-ce qu'il fait ? »

Tout en tortillant des hanches, l'Archange aux ailes se mit à agiter les bras et se mit à chanter :

« J'avions reçu commandement de partir pour la gueeerrrrrrrrre… »

Lucifer chantait très bien en temps normal. Mais là, il poussait exprès sa voix dans les registres graves, tentant de singer le timbre de son aîné. Le résultat était absolument faux et tout à fait comique.

« Je ne me soucions poiinnnt pourtant d'abandonner not'mèèèèèrrrrrrrre… »

« Mais qu'est-ce qu'il fait ! » répéta Bilha, tandis que sur ses genoux la corne de brume diminuait le volume de ses vocalises, saisie par le spectacle.

« Tu vois bien : il danse » répondit tranquillement Raphaël en se rapprochant de sa cible.

« Poourrrrtant l'a ben fallu, j'ai prrrris mon sac et j'suis venu ! » chanta Lucifer qui avait l'air de bien s'amuser.

Décidément, le deuxième Archange resterait toujours un cinglé de première, se dit affectueusement le médecin céleste.

« Cela dit, c'est moins gracieux que d'habitude » reconnut le guérisseur en s'emparant discrètement de l'aile du petit.

Les yeux fixés sur Lucifer, le gamin ne réagit pas au contact. Sa gardienne non plus, toute son attention étant focalisée ailleurs.

« Vraiment ? » fit-elle faiblement.

« Vraiment ! Regarde-le bien ! »

L'Étoile du Matin adressa un clin d'œil à son public et fit un moulinet en l'air, comme s'il agitait un bâton de majorette.

« Y m'ont donné un grrrraand fusiiiiiil, un sabre, une gibecièèrrrrrrrrre… »

« Il est taré ! » s'écria la jeune femme sidérée qu'un Prince des Sept Cieux puisse se comporter de la sorte.

« Ça, ce n'est pas nouveau » glissa perfidement Raphaël.

Ah, il y avait bien une petite fracture… Pas grand-chose, mais c'était tout de même là.

Lucifer fit gonfler ses plumes et cria à tue-tête :

« Une grande capote, un graaaand tapis pendant jusqu'au darrrrrrrrrièèèèèèèèèèrre ! »

« Mais il est malade ! » s'exclama Bilha.

« Oui, on sait » confirma nonchalamment le médecin céleste en ressoudant l'os délicat du petit d'une étincelle de magie.

« Mais arrête-le, enfin ! »

« Avec plaisir, ma chère. Luce ! Arrête de nous assourdir, j'ai fini mon examen ! »

« Ohh, déjà ? » fit l'Étoile du Matin, l'air déçu.

Bilha fixa Raphaël avec des yeux ronds.

« Sans rire ? » lâcha-t-il.

« Ben oui. Tu vois, bonhomme, est-ce que ça t'a fait mal, franchement ? »

Le nouveau-né éclata de rire et se mit à battre des mains. Tout sourire, Lucifer fit une courbette exagérée.

« Merci infiniment, public adoré ! »

« C'est bon, maintenant, descends de mon bureau ou je te fais manger tes chaussettes, tu m'entends ? » menaça l'Archange à la peau sombre.

« Tu n'oserais pas ! »

« C'est une mise à l'épreuve ? Gare à toi, Luce… »

Toujours surprise, la jeune femme se leva de son siège, tenant contre elle son gamin occupé à jaser, attitude contrastant fortement avec celle qu'il avait adoptée à son entrée dans le cabinet.

« Ben, merci alors… Et au revoir… »

Raphaël lui adressa un petit signe de l'aile et la regarda fermer la porte avant de se tourner à nouveau vers son frère.

« Efficace, ta technique ! »

Lucifer renifla.

« Bouf ! Elle a toujours marché avec toi et Gaby, pourquoi pas avec un autre gosse ? »

« Si je me rappelle bien, tu nous faisais des grimaces. »

« Nan, tu me confonds avec Michou, là. Il t'a même fait chialer une fois, tellement il s'était rendu moche. Mais bon, à l'époque, t'étais une vraie mauviette. »

« Dit le type qui se met à hurler comme une fillette lorsque je lui retire ses comédons » jeta Raphaël.

« Parce que tu n'es qu'un monstre de sadisme ! »

« Je sais. Et si tu ne descends pas de ce bureau dans les trois secondes à venir, je t'écorche vif et je transforme ta peau en carpette pour mon salon. »

Explosant de rire, l'Archange aux ailes noires sauta de son perchoir pour se réceptionner souplement sur le carrelage.

« Tu m'aimes trop pour ça ! »

« Fous le camp ! » rétorqua le médecin céleste, un grand sourire aux lèvres.

« Comme tu voudras, Altesse ! » lança Lucifer avant de décamper.

Le deuxième des Princes du Paradis n'était réellement qu'un chieur imbuvable. Et son frère cadet n'aurait pas voulu qu'il soit autrement.

La chanson militaire de Lucifer est une véritable chanson, au fait.

Inspiré par une des anecdotes du site "Alors voilà" de Baptiste Beaulieu. Vous n'êtes jamais allé y jeter un coup d'œil ? Mais qu'est-ce que vous attendez !