Avertissement : déviance sexuelle et trouble de la personnalité.
La génétique du mal
Ce n'était pas souvent que Virgile avait besoin d'une consultation médicale, ce dont Raphaël était reconnaissant. D'accord, les Archanges avaient tous leur petit lot de groupies plus ou moins énamourées, mais ça n'empêchait pas le médecin céleste de se sentir très mal à l'aise quand un garçon de quinze ans le couvait d'un œil langoureux.
Coup de pot, l'adolescent ne lui faisait pas de simagrées, aujourd'hui. Il fallait dire aussi que les circonstances ne s'y prêtaient guère.
« En train de la toucher, Raphaël ! Non mais tu trouves ça normal, toi ? Tu trouves que c'est naturel de mettre la main dans la culotte d'une morte ? »
Les ailes d'Haziel s'agitaient dans tous les sens, tout comme les mains du malheureux gardien qui semblait au bord des larmes. Pour sa part, Virgile arborait une moue caractéristique de son âge, la grimace de l'adolescent qui s'emmerde copieusement et attend la fin de la purge pour s'enfuir à tire d'ailes.
Pas le moindre signe de remords pour s'être introduit auprès du cadavre de la nièce du voisin et lui avoir fait subir des attouchements. Bon, ça encore, ça aurait pu passer – un garçon tourmenté par ses pulsions hormonales, ça faisait des bêtises… même si, en général, il s'agissait de se masturber ou de feuilleter des magazines pornos.
Le vrai problème, c'était le fait que l'acte avait provoqué une érection chez Virgile.
« A l'âge de ton protégé, tu sais, on est excité quand on peut admirer l'anatomie féminine dans toute sa splendeur… peu importe les circonstances… »
« Une MORTE, Raphaël. Un adolescent normal ne va pas déshabiller un cadavre et lui faire subir les derniers outrages ! »
« Sûr que c'étaient les derniers » ricana discrètement le garçon.
« Mais enfin, comment tu as pu faire ça ? »
« Ben, je lui ai retiré sa robe et ses dessous. Tu fais l'amour habillé, toi ? »
« Ce n'est pas ce que je te demande ! Je te demande comment tu as pu manquer à ce point de respect à cette pauvre fille et à sa famille ! Est-ce que tu imagines seulement dans quel état doivent être ses gardiens ? »
Oh merde. Raphaël avait étudié le profil psychologique du garçon, il savait très bien ce que ce dernier allait répondre. Et Haziel n'était pas prêt à entendre ça. Il n'était pas prêt à voir le visage caché de son protégé – quel gardien serait prêt à ça ? Soulever le masque derrière lequel se dissimulait son bébé et voir ce qu'il recouvrait ?
« Haziel, tu pourrais nous laisser seuls, je t'en prie ? »
« Quoi ? Non, je dois… »
« Tu as les nerfs en loques et tu n'arrives plus à réfléchir » fit le guérisseur de sa voix la plus douce. « Ce serait mieux que tu ailles te calmer, tu ne crois pas ? Je peux m'occuper du reste. »
L'espace d'un instant, Haziel hésita, mais finit par ployer devant l'autorité à la fois professionnelle et archangélique.
« D'accord… D'accord. »
Il se leva et quitta la pièce après un dernier regard humide adressé à Virgile. Raphaël poussa un soupir, posa son menton au creux de sa main et dévisagea l'adolescent en haussant un sourcil. Le garçon remua imperceptiblement sur son siège et baissa les yeux, les pommettes rosissant délicatement.
« Tu m'en veux ? »
Une des caractéristiques les plus marquées de Virgile était son imperméabilité totale au remords, un trait qui faisait le désespoir d'Haziel et le plaisir de Zacharie, puisque le garçon manquait totalement d'empathie et ne répugnait donc jamais à commettre des actes de délinquance. Frapper un gamin de deux ans ? Pourquoi donc aurait-il dû se sentir mal à cause de ça ?
La seule exception, la seule occasion où l'adolescent paraissait regretter ses gestes, c'était lorsqu'il pensait que l'objet de son amour risquait d'en être choqué. Raphaël ne savait pas trop comment assumer cet état des choses.
« Je ne comprends pas » déclara franchement le médecin céleste. « Aux dernières nouvelles, tu ne t'intéressais pas aux filles. Alors pourquoi cette fille ? »
« Oh, tu sais » répondit Virgile, « elle ne faisait pas tellement fille que ça. Elle n'avait presque pas de seins. Et puis, elle était un peu trop grande pour une vraie nana. Pour un peu, tu l'aurais prise pour un mec. Enfin, sans les cheveux. Elle avait des cheveux… Aussi longs et aussi noirs, c'est pas souvent qu'on en voit. »
Raphaël avait les tripes bien accrochées, il fallait bien ça dans son métier. Pourtant, là, à écouter le garçon et à deviner où menait la conversation, il se serait bien laissé aller à vomir.
« Et puis sa peau ! Un peu d'acné, mais sinon elle était… comme du café au lait, la nuance exacte ! Et elle était si douce… Je voulais seulement lui caresser la joue, mais une fois lancé… j'ai pas pu m'arrêter. »
« Je vois » fit l'Archange qui se sentait de plus en plus nauséeux.
Une silhouette androgyne. Grande taille. De longs cheveux très noirs. La peau brune. Autant de caractéristiques qui le définissaient également, lui.
Connaissant l'obsession de Virgile, il était facile de deviner que ce n'était pas la fille morte qu'il avait cherché à posséder charnellement.
Ouais. Il voulait vraiment vomir, là.
A cause de toi. Le cadavre de cette fille a été réduit à un sex-toy à cause de toi.
Virgile le considérait en se grattant nerveusement le bout de l'index.
« Je te jure que je voulais pas m'emballer… »
« Mais tu l'as fait. Et tu as aimé ça. »
« Ben… c'était ma première fois, quand même. »
Père. Absolument aucune trace de honte chez le garçon. Mais pourquoi aurait-il eu honte ? De son point de vue, c'était un crime sans victime. La fille n'allait pas venir se plaindre, dans son état…
La voix de son patient le tira de ses réflexions sinistres.
« Je crois que tu va devoir me represcrire tes gélules marron. »
« Je croyais que depuis le temps, tu n'avais plus d'accident ? »
« Ouais, mais quand la journée a été chargée, ça me reprend toujours… Et si Haziel se rend compte que je me remets à pisser au lit, il va m'obliger à remettre une couche. »
Raphaël ne put s'empêcher de grimacer alors qu'il se levait de son siège pour fouiller dans son armoire à pharmacie. Il avait pourtant dit et répété qu'humilier un enfant atteint d'énurésie nocturne ne servait qu'à aggraver le problème ! Hélas, chez les anges, on croyait surtout à la vertu des taloches et autres punitions pour redresser les comportements déviants…
Alors qu'il cherchait le bon flacon sur les étagères, il sentit le regard de Virgile sur lui, se focalisant d'abord sur l'attache de son catogan située au niveau de la nuque, descendant le long de sa colonne vertébrale puis remontant jusqu'à ses mains, occupées à saisir et écarter les bocaux de verre sombre.
« C'était bien, tu sais » lâcha le garçon. « Je lui ai fait tout ce que je voulais. Une autre fille, elle aurait pas voulu se laisser déshabiller… La première fois, elles veulent jamais, il paraît. »
« Il paraît que ça dépend surtout de la fille » objecta le guérisseur en s'efforçant de ne pas laisser ses mains trembler.
« Oui, mais elles peuvent dire non… Là, c'était sûr qu'elle n'allait pas refuser. »
« En effet » reconnut l'Archange. « Et par contrecoup, elle ne pouvait pas non plus accepter. A ton avis, est-ce qu'on peut appeler ça une vraie relation sexuelle ? »
Visiblement pris au dépourvu, Virgile fronça les sourcils et sa grâce tournoya.
« Heu… ça m'a fait… tu sais. »
« Un résultat qu'on obtient également en se masturbant. »
Les ailes gris fer du garçon se hérissèrent.
« C'était pas de la masturbation ! » s'écria-t-il.
« Tu t'es servi du corps de cette fille pour assouvir ton désir » répliqua le médecin céleste en trouvant enfin le flacon qu'il cherchait. « Le but d'une relation sexuelle, c'est de permettre aux deux partenaires d'éprouver du plaisir. Dans son état, comment voulais-tu qu'elle en ait ? »
L'adolescent rentra la tête dans les épaules et resserra ses ailes contre son dos : l'argument avait fait mouche.
« Ce n'est pas toi qui répète que c'est tout à fait normal de vouloir expérimenter le plaisir en solitaire ? » lança-t-il, tentant de se défendre.
De par sa position de médecin des anges, Raphaël était bien obligé de pratiquer plusieurs rôles dans la profession. Dont – trois fois hélas – celui du sexologue. Plutôt ironique, vu sa réputation d'eunuque...
« Si, c'est naturel » reconnut le guérisseur en posant le flacon sur son bureau. « Mais si tu tiens vraiment à jouer la comédie, va chez les Cupidons et demande à une de leurs filles de participer. Aucune ne refusera, je te le garantis sur facture. »
« Je sais » fit le garçon en tendant la main pour s'emparer du bocal plein de gélules et le mettre dans sa poche.
« Alors pourquoi tu ne le fais pas ? »
Deux yeux d'un rouge presque violet se fixèrent sur lui, remplis d'incertitude et d'incompréhension.
« Je crois que je sais pas. »
Et qu'est-ce qu'on pouvait répondre à ça ? D'habitude, Raphaël ne demandait jamais les motivations d'un acte, il ne demandait jamais pourquoi. Mais de temps en temps, quand vraiment ce qu'il avait face à lui était trop absurde, trop étranger à son système de réflexion pour qu'il comprenne, la question lui échappait.
Je crois que je ne sais pas.
Après avoir rassuré Haziel – on a vidé la question, non, il ne recommencera pas – et reconduit le gardien et son protégé à la porte, le médecin céleste avait fermé à clef la porte de son bureau, était allé dans la salle d'eau attenante et avait vomi dans l'évier.
Lorsqu'il releva enfin la tête, le miroir lui renvoya un regard marron encadré de cernes. Il avait l'habitude, il ne dormait définitivement pas assez et en dépit de ses efforts, il ne mangeait pas souvent équilibré. Du coup, il avait en permanence des cernes plus ou moins prononcés selon le moment. Là, il aurait pu jurer que ça avait empiré depuis la consultation.
Comment on peut être comme ça ?
Un adolescent normal ne faisait pas subir les derniers outrages à un cadavre. Et c'était peut-être le plus effrayant : car si on oubliait son absence totale d'empathie pour les autres, son énurésie persistante qui aurait dû disparaître depuis longtemps et son intérêt un peu trop grand pour la pyrotechnie… Virgile était tout à fait banal. Il faisait du sport en dehors des cours, collectionnait des gadins dans les matières qu'il n'aimait pas et des bonnes notes dans ses cours préférés, traînait avec ses amis et complexait parce qu'il avait du poil aux pattes mais pas de moustache.
Il était normal. Mais il avait été capable de ça.
Mais est-ce que ça t'étonne tellement ? Le sang finit toujours par parler…
Raphaël chassa immédiatement cette idée. Il refusait de penser à ça. Au géniteur biologique de l'adolescent.
Mais les ressemblances étaient plus que frappantes… Parce qu'à première vue, Kushiel n'était guère différent du premier venu. Bonnes manières, un peu renfermé, obéissant aux consignes, mine passe-partout, le parfait monsieur tout-le-monde.
Un monsieur tout-le-monde qui était aussi le plus grand expert en torture de tous les Sept Cieux, et dont les goûts en matière de sexe révulsaient l'intégralité des neuf chœurs. Oh, il n'était jamais allé jusqu'au viol – un ange était incapable de commettre un tel acte, c'était brûlé au fer rouge dans leur grâce – mais à quelques reprises... il s'en était fallu de peu. De très, très peu.
Est-ce que le mal se transmet par les gènes ?
Pour qui savait regarder, il était facile de deviner qui avait engendré Virgile : même si le garçon était brun au teint mat, il avait hérité de la carrure de son géniteur et surtout, de ces yeux lie-de-vin. Et surtout, on pouvait lire la même vacuité, la même absence totale d'humanité dans les prunelles du père comme dans celles du fils.
Est-ce que le mal se transmet par les gènes ?
En temps normal, Raphaël jurait que non. Il avait mis au monde des milliers de ses frères et sœurs, et il n'avait jamais rien décelé de négatif dans leurs grâces à peine formées. Les anges naissaient purs, et c'était après qu'ils s'abaissaient, une fois qu'ils étaient en mesure de prendre leurs propres décisions. Le mal, c'était une question de libre-arbitre. Pas d'hérédité.
Mais quand il était confronté au vide contenu dans ces yeux rouges pratiquement violets, il n'en était plus aussi sûr.
Triade MacDonald : regroupement de trois symptômes - énurésie, cruauté envers les animaux et pyromanie - fréquemment retrouvée chez les psychopathes.
