Réconciliation
Raphaël ne se détendit pas lorsqu'il vit que la salle d'attente était vide. Il ne se détendait jamais avant d'entrer dans la salle de consultation, pour la bonne et simple raison qu'il ne fermait pas les portes de l'infirmerie à clef – pourquoi l'aurait-il fait ? C'étaient les tiroirs de son bureau et les armoires qu'il verrouillait à double tour.
Du coup, il y avait des patients qui allaient directement dans la salle de consultation sans rester dans la salle d'attente. Et aujourd'hui encore, c'était le cas.
Le médecin céleste poussa intérieurement un gros soupir lorsqu'il vit l'ange assis dans le fauteuil des visiteurs, les mains posées sur les genoux, la mine indéchiffrable. Il referma la porte.
« Bonjour, Camille. »
Le Chérubin lui adressa un bref hochement de tête mais ne prononça pas un mot. Aïe. Mauvais signe, un Chérubin silencieux. Le guérisseur s'assit à son tour et dévisagea son interlocuteur.
En termes de caractère et de physique, Calie ressemblait davantage à son autre gardien, mais elle avait hérité de la silhouette fluette de Camille ainsi que de la forme de ses ailes – de longues ailes elliptiques, d'un gris-brun moucheté de bleu.
Il y eut un instant de silence.
« Bon » finit par lâcher l'Archange, « est-ce que tu as quelque chose à me dire ? »
Camille se mordilla la lèvre.
« C'est compliqué… »
Raphaël haussa un sourcil, lâchant intérieurement un cri de jubilation. Quand le patient commençait à parler, il ne fallait généralement pas beaucoup de chose pour qu'il vous crache toute son histoire.
Le Chérubin remua sur son siège.
« Hier soir… C'était la réunion du travail, j'avais pas franchement envie, mais j'y suis allé quand même, il faut bien entretenir les liens… ça s'est passé tranquille. Tu vois le genre, on boit un verre, on critique les patrons, on se rappelle les incidents de service mémorables… Je discutais avec Claude, il me parlait de ses petits-enfants, et tout d'un coup, il me demande : ''Comment vont les tiens ?'' »
Camille avala sa salive.
« Je savais même pas que Calie était retombée enceinte. »
Ah. Raphaël sentit un frisson faire onduler sa grâce.
C'était un fait bien connu, les mariages entre membres de chœurs angéliques différents étaient extrêmement mal vus. Mais deux anges concevant un enfant et ne le reconnaissant pas en s'unissant de manière officielle étaient encore plus mal considérés.
Le mariage de Camille n'avait pas été un mariage d'amour. Le gamin – oui, gamin, un gamin de seulement seize ans à l'époque – n'avait pas pensé que oui, on pouvait attraper autre chose qu'une infection sexuellement transmissible quand on s'envoyait en l'air et ça lui avait explosé en plein dans la figure. Car l'autre géniteur de Calie n'avait pas eu la moindre intention de démarrer une famille à vingt ans.
Il en avait voulu à Camille et surtout à Calie. De l'avoir piégé dans une vie dont il ne voulait pas. Et la rancune poussait à des actes que les gens normaux condamnaient résolument.
Dès que Calie avait eu l'âge de vivre toute seule – chez les anges, on pouvait s'émanciper à partir de treize ans – elle était partie de chez elle sans regarder en arrière. Elle n'avait plus voulu maintenir le contact avec son gardien Trône. Elle ne l'avait pas non plus gardé avec Camille.
Parce que Camille ne l'avait jamais protégée. Et ça, elle ne l'avait jamais oublié.
Raphaël pouvait comprendre la colère de Calie. Lui-même n'avait jamais oublié le manque d'intérêt de Michel pour son éducation – bordel, quel genre de gardien oubliait de venir chercher un petit de quatre ans à l'école pendant toute une semaine ?
Mais il comprenait aussi la détresse de Camille. Si Gabriel avait voulu le couper de sa vie, sans même prendre la peine de lui annoncer qu'il était désormais le gardien de Castiel… Ouais. Ça lui aurait fait mal. Ça lui aurait fait pire que mal.
Aucun parent qui se soucie de son bébé ne mérite ça.
Camille ne méritait pas de recevoir la médaille du gardien parfait. Mais un vrai salopard ne souffrirait pas de ne pas pouvoir faire partie de la vie de son protégé devenu grand.
« Tu voudrais connaître tes petits-enfants ? »
Camille avait la tête baissée, refusant de regarder l'Archange dans les yeux.
« Je sais pas… Je peux pas… Elle voudra pas. Jamais. »
Inutile de demander qui était elle.
« Et pourquoi ? »
« Tout ce temps… elle a eu mal. Et moi… je suis resté là. Alors maintenant… c'est mon tour d'avoir mal. »
Raphaël sentit une bouffée de colère monter en lui. Pas juste de l'énervement, non, de la rage à l'état pur, un liquide rouge presque noir qui le remplissait complètement, totalement.
« Camille » fit-il en gardant soigneusement sa voix sous contrôle. « Est-ce que tu regrettes ce que tu as fait, ou plutôt ce que tu n'as pas fait ? »
Le Chérubin rentra la tête dans les épaules, sentant visiblement le danger.
« …Oui. »
« Alors dis-le à Calie. Écris-lui une lettre, envoie-lui un message télépathique, bon sang, écris-le dans le ciel avec des feux d'artifice, mais dis-lui que tu es désolé ! »
Deux yeux couleur de jade – les yeux de Calie – se braquèrent sur lui, aussi durs que la pierre.
« Ça n'effacera rien du tout. »
« Je sais. Mais au moins, vous arrêterez de traîner ça derrière vous comme votre propre boulet à customiser. Que vous le vouliez ou non, tu as été son gardien, et si vous devez ne plus vous parler pour le reste de l'éternité, vous devez le décider ensemble. Parle à ta fille. »
Camille sursauta brusquement et ses plumes se hérissèrent avant de revenir à leur état naturel.
« …Et si elle se met en colère ? »
Le médecin céleste renifla.
« C'est un risque à courir. En fait, elle va sûrement se mettre en colère. Mais qu'est-ce que tu préfères, Camille ? Passer toute ta vie à croupir dans tes remords, ou saisir l'occasion de tourner la page ? »
« Qui te dit qu'elle me pardonnera ? »
« Rien. C'est à elle de décider. Elle peut te renvoyer avec un bon coup de pied au derrière… tout comme elle peut te donner une autre chance. »
Le Chérubin entoura sa poitrine de ses bras comme s'il avait froid, ou bien peur que son cœur ne saute hors de sa cage thoracique.
« …J'ai peur. »
La voix de Raphaël s'adoucit.
« Tu as l'occasion de reconstruire ta relation avec Calie. Ça vaut bien un effort, non ? »
Camille ne répondit pas. Ses yeux se perdirent dans le vide un bref instant, puis il se leva de son siège, adressa un bref signe de tête au guérisseur et sortit de la salle de consultation.
Raphaël avait pratiquement oublié sa conversation avec le Chérubin lorsqu'il rentra dans sa salle de consultation pour y trouver quelqu'un qui l'y attendait – mais cette fois, ce n'était pas le même homme.
« Tiens, Calie ! Comment vont tes petits monstres ? »
La jeune femme croisa les mains sur son ventre.
« Camille a repris contact avec moi, tu sais. »
« Ah. »
Il se souvenait maintenant. Comment donc la conversation s'était-elle passée ? Vu qu'on ne lui avait pas signalé de tentative de meurtre, il supposait que les choses n'étaient pas allées jusque là.
Les yeux de Calie étaient aussi durs et brillants que des émeraudes.
« Je n'oublierai pas ce qui s'est passé quand j'étais petite » cracha-t-elle. « Jamais. »
« Bien sûr que tu n'oublieras pas » reconnut le médecin céleste – parce que comment pouvait-on oublier cela ?
Le regard de la jeune femme s'adoucit et un sourire apparut sur ses lèvres.
« Mais je peux tourner la page. »
« Oui, tu peux. »
Le sourire s'élargit.
« Inias est content comme tout. Et mon pépé Camille par-ci, et mon pépé Camille par-là… Il ne l'a même pas encore rencontré ! Qu'est-ce que ça va être quand ils seront enfin face à face ? »
« Tous aux abris ! » plaisanta l'Archange d'un ton léger.
« Raphaël ? »
« Oui ? »
« Merci. »
Le médecin céleste sentit sa grâce tournoyer.
« Merci pour quoi ? Je suis guérisseur. Je fais mon travail, rien de plus. »
Calie ne perdit pas son sourire.
« Et tu le fais très bien » déclara-t-elle.
La grâce de l'Archange se mit à vibrer dans les tons rouges.
