Les externes
« Avant le début de la consultation, je tiens à savoir si la présence de l'externe te gêne ? »
La plupart du temps, la question fait naître un petit sourire.
« Hé, faut bien qu'il apprenne ! »
Parfois, c'est un haussement d'épaules.
« Bof… ça m'est égal… »
Parfois, c'est un frisson de gêne.
« Et bien, si elle pouvait sortir… je me sentirais mieux. »
Mais à chaque fois, entre la question et la réponse, il y a toujours une seconde de balancement, une seconde de flou. Ce moment, c'est toujours très délicat, c'est le seul moment de la consultation où rien n'est encore joué, avant que le rituel ne reprenne le dessus.
« Bon, qu'est-ce qui t'amène ? »
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L'idée des externes avait un peu choqué, au départ. Mais les grognons avaient bien vite cessé de protester, Raphaël ayant décrété que c'était une excellente idée. Avec la population des anges croissant lentement mais sûrement, un seul médecin ne suffirait bientôt plus, c'était logique. D'où les externes.
Ceux-ci ne jouissaient pas d'une grande considération pour le moment, étant donné qu'ils débutaient à peine dans le dur métier de guérisseur. Mais c'était pareil dans toutes les vocations : les petits nouveaux étaient illico regardés avec suspicion, pour la bonne et simple raison qu'ils n'étaient que des petits nouveaux, donc privés de l'expérience et de la sagesse des anciens.
Le meilleur remède à cela restait de se taire et d'écouter. Ce qui était l'activité principale des externes dans le cabinet de consultations de Raphaël.
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Ariel avait été la première volontaire, un fait qui prouvait qu'elle avait des tripes. Parce qu'être le pionnier, en général, était quelque chose d'absolument terrifiant. Mais des tripes, Ariel en avait à revendre.
Le petit bout de jeune fille était à peine plus grand que Gabriel – lequel était carrément minuscule – elle avait un minois de porcelaine, le genre qu'on attribuerait davantage à une mauviette distinguée et le caractère de cochon d'un vétéran qui refuse de se laisser abattre par quoi que ce soit, qu'il s'agisse de la dépression, d'une grippe ou de la désapprobation générale Ariel dardait sur l'adversaire du moment son regard jaune orangé comme pour dire : « Rien à foutre, tu vas morfler, saloperie ! »
Le Grand Adversaire d'Ariel, c'était la maladie, sous toutes ses formes. Depuis qu'elle avait été obligée de perdre son petit frère préféré, tout ça à cause d'une stupide rougeole. Ça la rendait folle d'imaginer une autre famille traverser le même drame, à cause d'une affection si facile à traiter en temps normal.
Raphaël se sentait un petit faible pour elle. Une jeune fille aussi déterminée à pourfendre les dragons, on n'en croisait pas tous les jours.
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En toute honnêteté, Sariel n'était pas le genre de personne qu'on imaginait en blouse blanche. Il était du genre impatient, facilement grincheux, dépourvu du moindre tact et totalement indifférent à la détresse qu'il provoquait chez les patients. En résumé, un connard.
Et un expert en médecine d'urgence – Raphaël n'avait jamais vu un garçon de cet âge capable de garder la tête froide alors que le patient convulsait sur le carrelage en tournant au bleu, c'est parce qu'il s'étouffe alors fermez vos gueules et laissez-moi bosser ! Pas seulement en médecine d'urgence, d'ailleurs, il avait un don pour tout ce qui relevait de l'intervention physique sur le corps. Un chirurgien né.
Le problème, c'était bien sûr son absence complète de bonnes manières. Si le garçon essayait de mener son affaire tout seul, peu importait ses compétences, les malades finiraient immanquablement par le fuir. Résultat, ses confrères et consœurs seraient perpétuellement obligés de passer la serpillière derrière lui.
Qu'est-ce que Dieu avait bu exactement, le jour où il avait décidé de façonner ce genre de caractère ?
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Jophiel avait tout d'abord paru destinée à une vie d'artiste : elle aimait la musique, la danse, la peinture, le cinéma et la sculpture, toutes les activités nécessaires pour assouvir ses besoins créatifs.
De manière intéressante, elle avait choisi d'utiliser l'art comme moyen de faire sortir les malades de leur coquille, les encourageant à peindre leurs émotions, utilisant les exercices d'assouplissement de la danse comme exercices de rééducation, les poussant à se mettre au piano au lieu de s'ouvrir les poignets.
Elle amenait aussi l'art aux patients qui ne souffraient d'aucune affection psychologique, leur parlant de beauté pour leur remonter le moral alors qu'ils déprimaient de devoir passer la semaine au lit, c'est bien connu, on guérit plus vite si on ne rumine pas continuellement des idées sombres !
Avant l'irruption de la jeune fille aux cheveux pratiquement blancs, personne n'aurait imaginé que l'art pourrait servir à guérir.
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Il était facile de voir que Rosiel n'avait pas réellement envie de devenir médecin, et qu'elle avait seulement choisi cette carrière pour faire comme Jophiel.
Jo et Ro, comme les surnommait tout le quartier, avaient toujours été collées l'une à l'autre comme une paire de siamoises depuis la petite enfance, si bien que lorsque l'une des filles était en vue, il n'y avait pas de doute sur le fait que l'autre était certainement à proximité.
D'accord, Rosiel mémorisait facilement les symptômes et les médicaments à administrer, d'accord, elle savait appliquer les gestes de premier secours, mais… elle n'y mettait pas franchement de l'ardeur. Elle n'avait pas la vocation.
Mieux vaudrait pour elle de se reconvertir. Peut-être dans la Maintenance Terrestre ?
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Rémiel était beaucoup trop sensible pour devenir guérisseur, les neuf chœurs l'avaient chanté sur tous les tons. On attendait d'un vrai médecin qu'il soigne, pas qu'il chiale avec les patients !
Effectivement, Rémiel était atrocement sensible. Ce qui faisait qu'il prenait affreusement mal les cas de violence conjugale, les décès brusques ou morts d'enfants laissant derrière des familles éplorées, les infirmités qui privaient un ange de ses rêves, et tout ce qui était du même genre. Pour être franc, n'importe qui aurait mal.
Ce que personne ne comprenait, c'était justement que cette sensibilité faisait de Rémiel quelqu'un de gentil. Il n'avait jamais la main légère avec les antidouleurs – rien à cirer si ça rendait plus difficile le diagnostic – se montrait d'une délicatesse redoutable durant les examens et restait d'une politesse et d'une prévenance invraisemblables.
Et pour être d'une telle gentillesse, pour rester accomplir un travail qui vous lacérait le cœur, il fallait du courage. Bien plus que ce que les neuf chœurs accordaient à Rémiel – et c'était tant pis pour eux.
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La tâche de l'externe consistait principalement à rester assis et à ouvrir grand les yeux et les oreilles. Mais de temps en temps, il lui fallait accomplir un geste médical – sous la supervision de Raphaël, bien sûr.
« Alors, que vois-tu ? »
« Heu… de l'urticaire ? Provoqué par une allergie aux pins ? »
« Exact. Donc, pour soigner ça, il nous faut… quoi déjà ? »
« Heu… des antihistamines ? Je crois ? »
« Mais oui ! Bonne réponse ! Alors, selon le juré, ai-je l'autorisation de valider ton TD ? »
« Bien sûr, voyons ! Si les petits ne mettent pas la main à la pâte, ils n'apprendront jamais, ça mérite bien un petit encouragement ! »
