Nos étoiles contraires
Lorsqu'elle lui ouvrit la porte, Raphaël remarqua tout de suite les cernes sous les yeux de Mona. Et même si elle faisait visiblement de son mieux pour que ça ait l'air naturel, ça sautait aux yeux que son sourire était forcé.
« Mauvaise semaine ? » interrogea-t-il.
Le sourire disparut.
« Plus pour lui que pour moi. »
Inutile de demander qui était lui. L'Archange se mordit la lèvre inférieure alors que la jeune femme reculait pour le laisser entrer.
Mona tordit machinalement un pan de sa jupe entre ses doigts.
« Il vaudrait mieux que tu y ailles seul… Il veut pas que je le voie trop souvent. »
Les oiseaux se cachent pour mourir, pensa le guérisseur avant de se diriger vers l'escalier menant aux chambres.
Dans une maison standard, il y avait toujours au moins deux chambres à coucher, une pour le maître de maison et une pour les invités. Lorsque la maladie de Calliste avait atteint le stade où il n'avait plus été en mesure de sortir, il avait insisté pour coucher dans la chambre d'ami.
Franchement, on ne pouvait guère lui en vouloir, se dit tristement l'Archange alors qu'il se tenait sur le seuil de la pièce. Il ne pouvait voir qu'une silhouette recroquevillée sous les draps du lit, mais il savait ce qui se cachait dessous.
Et dire que le prénom Calliste est supposé signifier : le plus beau de tous. Tu parles d'un prénom mal porté.
Il s'avança vers le lit. Les draps remuèrent et le malade se souleva péniblement sur un coude, tournant la tête pour apercevoir son visiteur.
« Ah, c'est toi. Comment tu va, depuis la dernière fois ? »
Le médecin céleste sentit ses ailes se hérisser très légèrement.
« Comme d'habitude. Mona m'a dit que tu ne te sentais pas bien ? »
Un rire s'éleva brièvement : à ce stade, l'essoufflement était presque constant.
« Quoi, parce que… ça ne se voit pas ? »
Calliste avait le teint grisâtre, sa peau semblable à un parchemin cendreux étiré pratiquement jusqu'au point de rupture sur un cadre d'os. Son crâne et ses ailes étaient quasiment dénudés, si l'on exceptait quelques malheureuses mèches et plumes s'accrochant obstinément. Et Raphaël savait que sous la chemise du jeune homme, il trouverait une collection d'hématomes à faire frémir.
En résumé, Calliste avait exactement la tête de ce qu'il était : un agonisant.
« Je n'aurais jamais deviné » déclara-t-il, mentant sans vergogne.
Son vis-à-vis lui adressa un sourire radieux avant de se rallonger, posant la tête sur l'oreiller et ramenant les couvertures sur lui.
« Bon point… Zoé… Je veux pas lui faire… lui faire avoir de cauchemars. »
Raphaël se mordit la lèvre. Qu'est-ce qu'il pouvait répondre à cela ? Le rôle d'un gardien était de protéger son petit. Même de soi.
Cherchant à dérouter la conversation, son regard tomba sur la table de nuit. Sur celle-ci reposait un cahier ouvert, un stylo posé dessus, rempli aux trois quarts.
« Tu as encore commencé un cahier ? »
Un nouveau rire faible.
« Plus ça va… Plus je gribouille… Je peux pas arrêter. Je veux leur dire… je veux leur dire tellement… à mes deux chéries… Tellement de choses… »
Les draps froissèrent légèrement.
« C'est dur… Je fatigue trop vite… et le stylo me tombe des mains… Alors je peux pas… écrire autant que je… voudrais… »
« Tu n'es pas raisonnable » le réprimanda gentiment le médecin.
« Je ne l'ai… jamais été. »
Extérieurement, l'Archange souriait avec bienveillance. Intérieurement, il sentait son cœur voler en éclats. Il avait eu l'occasion de jeter un coup d'œil au contenu de l'un des cahiers de Calliste, un cahier destiné à Mona.
Dedans, il n'y avait rien écrit d'autre que je t'aime. Cent pages où se répétait inlassablement la même phrase, rien d'autre que je t'aime.
« Raphaël ? »
« Oui ? »
« …Mona… Je l'entends pleurer. Dans le couloir, avant qu'elle entre… Elle fait semblant de rien… mais je vois bien… »
Un nouveau froissement de draps.
« Je suis salaud. »
« Bien sûr que non » objecta le guérisseur.
« Mona pleure. Quand je l'ai mariée… je lui ai juré que jamais… elle pleurerait jamais à cause de moi… et je suis pas un salaud ? »
« Avais-tu l'intention de tomber malade ? »
Encore un rire cassé.
« Je sais bien… que je devrais pas… penser ça… mais… je l'entends, et… »
Le malade émit un petit bruit étranglé et se tourna sur le ventre, se cachant le visage dans l'oreiller.
« Elle t'aime » fit doucement Raphaël. « Elle ne veut pas que tu meures. »
« Moi non plus… des fois… mais elle pleure, je… je voudrais que ça aille plus vite… qu'on en finisse… qu'elle passe à autre chose… et puis j'en ai marre… j'en ai marre d'avoir mal… j'en ai marre de pas bouger… »
« Mona m'a dit que tu étais tombé ? »
Un bref silence.
« Mes jambes… j'ai plus de force. Je voulais… me mettre debout… et j'ai juste… »
Calliste avala sa salive et se retourna sur le dos pour rejeter ses draps. L'Archange s'avança et posa une main sur la jambe de son cadet pour sentir sa grâce.
Père. La première chose qu'il enregistra, ce fut la douleur. Une douleur incrustée dans les os, dans les muscles, dans les nerfs. Constante et sourde, pulsant lourdement et sans relâche.
La seconde chose qu'il enregistra, ce fut la faiblesse. Faiblesse des membres qui ne voulaient plus répondre à leur propriétaire, faiblesse des os qui se brisaient désormais pour un rien, faiblesse de la peau qui se recouvrait d'hématomes au moindre contact.
Calliste siffla entre ses dents lorsque Raphaël ressouda son fémur brisé et lui envoya une décharge d'engourdissement, alourdissant ses paupières et calmant la douleur.
« …Merci. »
« De rien. C'est mon job. »
Le malade ne répondit pas, ayant sombré dans un sommeil comateux. Honnêtement c'était un miracle qu'il ait pu rester conscient tout le temps de la visite. Raphaël replaça les draps sur le corps décharné et sortit dans le couloir.
Mona l'y attendait.
« Alors ? »
Le guérisseur la fixa de ses yeux bruns.
« Dégénérescence des muscles. Il ne pourra plus sortir du lit. »
Les yeux bleu-gris s'écarquillèrent démesurément et la respiration de la jeune femme s'accéléra. Elle savait ce que ça voulait dire, il lui avait tout expliqué à sa demande : après la dégénérescence viendrait la cécité progressive, le délire puis les troubles cardiaques, et enfin… la mort.
Elle gémit. Un tout petit bruit d'animal blessé.
« Ça va trop vite. »
Il la regarda avec tristesse.
« Ça va toujours trop vite » déclara-t-il, avec toute l'assurance de dix mille années d'expérience.
Elle gémit de plus belle et recommença à tortiller sa jupe entre ses doigts.
« Il a très mal ? »
« Pas plus que d'habitude. Il est en train de dormir. »
Mona eut un hoquet.
« Bien sûr qu'il dort. Avec ce qu'il traverse… au moins, il dérouille pas quand il dort. Pas autant. Comment on peut souffrir autant ? »
L'Archange ne répondit pas, de toute façon elle n'attendait pas de réponse.
« C'est pas une vie, tout ça… C'est pas une vie de le voir souffrir comme ça… Et moi, je sais pas quoi faire, et j'en peux plus, et je vois bien que lui aussi… Et il voit que ça me fait mal, alors il refuse que je l'approche… alors qu'il peut même plus se laver tout seul. Merde, Raphaël. »
« Il veut te protéger. »
« Je sais… Mais plus ça va, plus ça devient pire, et plus il me tient à bout de bras… et moins je supporte ça… Si au moins… si au moins, il me laissait lui dire… »
Pas besoin d'être prophète pour voir que la fille était au bord des larmes. L'Archange tendit le bras et lui posa une main sur l'épaule.
« Quoi qu'il arrive, tu seras toujours sa femme. Tu sais ça, n'est-ce pas ? »
Elle ne le regarda pas dans les yeux.
« Ouais, je sais. »
Elle ôta sa main de son épaule et pénétra dans la chambre, refermant la porte derrière elle. Raphaël poussa un soupir et descendit l'escalier.
Zoé était assise sur le canapé de la salle de séjour, dardant sur lui ses prunelles claires bien trop sérieuses pour une fillette de cinq ans.
« Tu as vu Cal ? »
« Oui, ma puce. »
La gamine fit la moue.
« Moi, il veut plus me voir. C'est parce que j'ai cassé la fenêtre de la salle de dessin à l'école ? »
Il y avait peu de choses qui arrivaient à plomber totalement l'ambiance comme une remarque enfantine et innocente. L'Archange le savait de première main.
« Non, ma puce. Il est malade, c'est tout. »
« Ah ! » fit la gamine.
Elle réfléchit quelques instants puis sourit sans crier gare.
« Tu lui as dit d'aller mieux ? Parce que Mona, elle dit qu'il faut toujours obéir au docteur, toujours ! Si tu lui as dit, il ira mieux ! Tu es le docteur et Cal est malade, alors il obéit ! »
Oh, Zoé. Rien de plus affreux que la confiance des enfants quand elle était si absolument imméritée. Et il était sensé mentir à cette gosse, lui dire que oui, son gardien allait se remettre alors que la situation ne pouvait qu'empirer ?
Jette-moi dans le Purgatoire avec les Léviathans, Père, ce sera moins douloureux.
La voix de Mona se fit entendre de l'étage supérieur.
« Zoé ? Tu n'es pas au lit ? »
Raphaël se hâta de plaquer un sourire sur son visage à l'intention de la môme.
« Allez, file, ta gardienne t'appelle. D'ailleurs, je dois filer aussi. »
Sur ce, il s'enfuit de la pièce, faisant de son mieux pour ne éclater en sanglots.
