Normal People Scare Me

Dans son métier, Raphaël avait l'habitude des entrées en matière quelques peu branlantes, de la conversation qui démarre poussivement, des patients qui venaient avec des mots coincés dans la gorge refusant de sortir.

Assise face à lui, Hael le fixait de ses yeux brillant comme deux gouttes de peinture bleue fluorescente, en se mordillant la lèvre inférieure.

Il la dévisageait depuis déjà plusieurs minutes. Et elle n'avait pas battu des paupières une seule fois. Sa gardienne lui avait mentionné la chose, il croyait… La jeune fille avait un regard d'une fixité perturbante qui finissait toujours par gêner son vis-à-vis et lui faire détourner la tête.

Et bien, on pouvait jouer à deux à ce jeu-là.

Il la fixait. Elle le fixait. Deux anges qui auraient pu être en faïence. Finalement, après s'être à nouveau titillé la lèvre, elle se lança :

« C'est pas facile à expliquer… »

Comme quatre-vingt-dix neuf pour cent des problèmes des gens, songea le médecin céleste. Alors, tu as quoi, toi ? Un bouton provoqué par le frottement de ta bretelle de soutien-gorge ? Une irritation mal placée ? Des gargouillis d'estomac ?

« Non, c'est pas facile. Du tout. Je sais pas… je sais pas comment dire ça. »

Elle remua sur sa chaise et baissa les yeux sur ses mains, commençant à jouer avec la fermeture de son sac à main.

« C'est bête à dire. Oui, c'est bête. Mais ça sort pas. Je suis ridicule, hein ? »

« Pourquoi le serais-tu ? » interrogea Raphaël.

Elle garda les yeux baissés.

« Parce que… parce que ça ne vient pas. Et après… après, on pense forcément que tu es ridicule, après. »

« Tu ne peux pas en être sûre » objecta le médecin céleste.

« Je sais bien. »

Un instant de silence.

« Tu sais… j'ai trouvé une méthode plutôt marrante dans un bouquin… Imaginer les gens en petite tenue quand on est sous stress. Alors de temps en temps… Une fois, j'ai rigolé toute seule, parce que je m'étais représenté Jonah en culotte et soutien-gorge coquin, le genre un peu fille de mauvaise vie, et puis forcément, on m'a un peu regardé parce que ça s'était entendu… »

« Une image des plus mémorables » commenta le guérisseur avec un demi-sourire.

« Ouais ! Mais quand je stresse… je sais pas, ça m'aide pas, j'ai beau mettre des tenues complètement dingues à l'autre, ça me calme pas. J'arrive pas. Et ma gardienne, elle comprend pas, elle me demande pourquoi je plante tout le monde, elle me dit reviens dans le monde réel, je te jure que je vais mettre tes bouquins à la poubelle, sois un peu là, sois polie, arrête d'être aussi abrupte, pourquoi tu n'aimes pas les gens ! »

Hael s'arrêta net et releva la tête. Elle avait les pommettes rouges et les yeux scintillant d'un éclat humide.

« Pourquoi tu n'aimes pas les gens ? » répéta Raphaël tranquillement.

L'adolescente avala sa salive.

« Je sais pas. Ils me regardent. »

« Je suis en train de te regarder. »

« Tu me juges pas. »

« Les autres te jugent, d'après toi ? »

« Ils jugent toujours » répliqua la jeune fille.

Elle pêcha un paquet de mouchoirs dans son sac et se cacha la figure dedans.

« Tu t'es demandé si c'était une opinion erronée ? » voulut savoir l'Archange.

Hael retira son visage de son mouchoir et tordit machinalement le chiffon de papier.

« Je ne peux pas. Ça me fait trop peur. »

« Les gens te font peur ? »

« Je sais pas ce qu'ils pensent. »

« Hé, tu ne peux pas lire dans leurs pensées en permanence. »

« Quand j'essaie, ils me remballent. Ils ne comprennent pas pourquoi je le fais. Et quand j'essaie de leur expliquer… ils me regardent et ils me jugent. »

Raphaël ne put s'empêcher de faire la grimace. Au Paradis, un ange terrorisé par la perspective de faire du relationnel était une aberration. Rien d'étonnant à ce que tout le monde fuie la pauvre gosse. Résultat, elle se sentait encore plus isolée, encore plus nulle, et avait encore plus peur d'aller vers les autres. On n'en sortait plus.

« Dans quelles circonstances tu as le moins peur des autres ? »

Un sourire apparut sur le visage de la fille.

« Quand ils ne sont pas en terrain familier et que moi, si. Il y en a, ça leur plaît pas, mais c'est moi qui sait et ils peuvent rien contre. La plus forte, c'est moi. Et puis… pour écrire une lettre, ça va. C'est à distance. Mais quand l'autre, il est devant toi… »

« C'est moins ça. »

« Oui » confirma l'adolescente.

Un silence.

« Raphaël, pourquoi je suis comme ça ? »

Il hésita un moment.

« Je n'en sais rien. »

« Donc, je peux pas être réparée. »

L'Archange fronça les sourcils.

« Tu sais que cette remarque trahit la piètre opinion que tu as de ta personne ? »

« Quoi ? C'est vrai. Et puis, tout le monde le pense. Même maman. »

Le médecin cilla un peu en entendant l'obscénité. Il n'eut pas le temps de répliquer que son interlocutrice se levait.

« Je crois que je t'ai pris assez de temps. Et puis, j'ai des choses à faire. »

« Travaille un peu sur ta politesse… » la reprit gentiment le guérisseur. « On ne dit pas comme ça aux gens qu'on a mieux à foutre que de leur parler. »

L'adolescente rougit.

« Oups ! Pardon. »

Raphaël agita une aile.

« C'est pas grave. Tu peux y aller. »

Elle eut un petit sourire timide et disparut derrière la porte.

Normal People Scare Me est le titre d'un documentaire sur l'autisme. Hael n'est PAS autiste, mais elle est terrifiée par ses congénères parce qu'elle ne sait pas interagir avec eux.