She's the Man
« Entrez ! » s'écria Raphaël à quatre pattes sous son bureau.
La porte s'ouvrit et se referma, puis des pas tapotèrent sur le carrelage, s'approchant du bureau.
« Tu as fait tomber quelque chose ? » interrogea une voix qu'on aurait classé après mûre réflexion dans le registre contre-alto.
« Reviens là, saleté ! » s'énerva le médecin. « Ah, enfin. »
Se relevant, l'Archange au teint sombre brandit triomphalement son stylo.
« Je le jure, Gabriel a dû lancer un sort sur cette horreur » déclara-t-il. « Je passe plus de temps à le ramasser par terre qu'à mettre mes papiers en ordre. Et quand on voit ma paperasse ! »
Le visiteur sourit, dévoilant une rangée de dents étincelantes, aux canines un tout petit peu plus longues que la moyenne.
« Je me contenterais de ta parole pour ça » fit-il sans se mouiller.
Avec un soupir, le guérisseur reposa le stylo dans la tasse en céramique à motifs de canards qui lui servait de pot à crayons.
« J'imagine que c'est pour ta prescription habituelle ? »
Le sourire de Meredith s'élargit.
« Comme si je venais te voir pour autre chose, tiens. »
« Et bien » rappela le médecin en allant fouiller dans son armoire à pharmacie, « il y a eu cette fois où tu es venu seulement pour me parler de la charmante jeune dame avec qui tu t'es mis en couple… Comment va-t-elle, au fait ? »
L'expression du jeune homme se fit aussitôt rêveuse et quelque peu niaise, une moue typique des amoureux que Raphaël avait souvent vu défiler.
« On est à merveille, tous les deux » annonça-t-il avec ferveur.
« Content pour toi » commenta l'Archange en écartant un flacon.
Ah voilà. La petite bouteille de liquide transparent, étiquetée : TESTOSTÉRONE.
Depuis qu'il avait décidé de sauter le pas, Meredith était pratiquement méconnaissable. Quand on avait sous les yeux le jeune homme aux cheveux courts et à l'air assuré, on avait du mal à se rappeler la fille complexée par les seins dont elle ne voulait pas et à la voix fluette qu'il avait été.
Les gardiens de Meredith avaient toujours voulu une fille. Techniquement, leur vœu avait été exaucé, puisque leur enfant était né avec un vagin et un utérus, et avait gagné une poitrine et des règles à la puberté.
Mentalement, Meredith avait su dès qu'il avait été capable d'aligner deux pensées cohérentes qu'il était un garçon, même si ses géniteurs persistaient à l'affubler de robes et à lui offrir des poupées. Et il l'avait fait savoir.
Inutile de dire que ça n'avait pas plu. Pourquoi donc Meredith jouait les fortes têtes, se lamentaient ses gardiens. Pourquoi leur fille ne voulait-elle pas se satisfaire du corps que le Créateur lui avait accordé ?
Au désespoir, le garçon coincé dans un corps féminin était allé s'épancher auprès de Raphaël. La démarche n'était pas si absurde que ça, vraiment : tout le monde savait que le troisième-né des Archanges portait des vêtements féminins pratiquement un jour sur deux, en dépit de son sexe parfaitement masculin. Ça voulait bien dire quelque chose, non ?
A titre personnel, Raphaël n'était pas d'accord. Il n'était pas une femme et ne se sentait absolument aucun désir de devenir une femme. Il se trouvait simplement être un homme doté d'une personnalité et de centres d'intérêts jugés féminins typiques – comme la broderie et la cuisine.
Mais forcément, tout son entourage imaginait qu'il exprimait soit une homosexualité latente, soit son « véritable » genre. Et bien, si ça pouvait les consoler, il n'y avait qu'à faire avec. Raphaël avait subi bien pire que d'être considéré comme une elle.
Meredith était donc venu pleurer sur son épaule, et les résultats n'avaient guère tardé à se manifester. A peine deux mois plus tard, le garçon s'était émancipé de ses gardiens, avait emménagé tout seul et avait commencé sa transition vers le genre masculin. Celle-ci lui en avait fait baver pour commencer – éruption d'acné, odeurs corporelles déplaisantes et une légère prise de poids – mais c'était attendu.
Aujourd'hui, Meredith avait tout à fait une allure masculine et vivait comme un homme. Bref, il vivait vraiment au Paradis.
Raphaël posa le flacon sur son bureau et sortit un carnet noir qu'il plaça à côté du flacon.
« N'oublie pas de mettre à jour le registre, tu sais comment c'est » fit-il, presque comme s'il s'excusait.
« Je sais » confirma tranquillement Meredith.
Il s'empara du stylo posé dans la tasse à crayons et écrivit son nom, le produit qu'il prenait et la date.
Alors qu'il reposait le stylo sur la table, celui-ci roula sur le côté et tomba sur le carrelage.
« Quand je te disais que cette saleté n'arrête pas ! » pesta le guérisseur furieux en replongeant à quatre pattes.
Meredith se cacha la main derrière la bouche pour étouffer son rire.
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