Give Him a Happy Life

« Est-ce que ça t'arrive d'aérer ton local ? » laissa tomber Zora en guise de bonjour alors qu'elle pénétrait dans l'infirmerie, le nez froncé.

Raphaël renifla.

« Tu trouves que ça sent mauvais ? »

Son interlocutrice grimaça.

« Mélanger de l'antiseptique et du café ? Ce n'est pas la meilleure idée que tu aie eue. »

L'Archange agita nonchalamment les ailes, créant par là-même un effet courant d'air qui atténua un peu le fumet incrusté dans les murs.

« On s'y habitue. Tu m'as apporté les papiers ? »

En guise de réponse, la jeune femme brandit le paquet volumineux de chemises en papier brun qu'elle tenait jusqu'ici sous le bras.

« Les dossiers mis à jours de tous les résidents du quartier des Chérubins » annonça-t-elle comme si elle venait lui remettre le saint Graal.

Ce fut à ce moment-là que survint sans prévenir un gamin paniqué.

« Raphaël ! Faut que tu viennes vite ! »

« Et allez » soupira le guérisseur. « Il se passe quoi ? »

« C'est Horace qui s'est cassé la tête en voulant impressionner les filles, il a la figure en lambeaux ! »

L'Archange dut se retenir pour ne pas rouler des yeux.

« Je vois le genre… Zora, tu peux t'occuper de me ranger les dossiers ? Je reviens dès que je peux… »

La brune agita paresseusement la main.

« Je sais ce que c'est, va. Maintenant décampe, le devoir t'appelle. »

Raphaël quitta le bureau avec un léger sourire aux lèvres.


Lorsqu'il put enfin retourner dans son cher bureau, le médecin des anges était proprement éreinté.

Ah, ces petits cons qui essayaient de se la péter ! Il leur portait à peu près autant d'affection qu'aux Léviathans. Peut-être même moins. Les Léviathans avaient l'excuse de n'être que des monstres sanguinaires. Alors que ces sales morveux n'étaient que des cons. La connerie, c'était encore pire que la malveillance : c'était chiant.

Remarquant l'absence de Zora – elle avait probablement mieux à foutre que de traîner dans les parages – il poussa un soupir et se dirigea vers son armoire à dossiers pour examiner les nouvelles données qu'il avait reçues.

Oui, elle avait bien vidé l'ancienne section pour placer les nouveaux dossiers, parfait… En ordre chronologique, du plus vieux au plus jeune, parfait… tiens, c'était quoi, ça ?

Un dossier avait été dérangé. Dans une partie de l'armoire qui ne concernait pas les Chérubins. Fronçant les sourcils, l'Archange extirpa la chemise incriminée pour la feuilleter.

Il perdit presque aussitôt sa mine renfrognée.

J'aurais dû m'en douter.


Zora ouvrit presque aussitôt lorsqu'il frappa à sa porte et laissa sa grâce crépiter brièvement de surprise.

« Il y a une urgence ? » interrogea-t-elle.

L'Archange eut un soupir et se frotta la nuque.

« On peut en parler à l'intérieur ? »

La jeune femme pinça les lèvres mais s'écarta pour qu'il puisse passer.

Le salon de Zora baignait dans une atmosphère étrangement kitsch, aux yeux du troisième prince : la table basse recouverte de napperons en dentelle, les fauteuils et le sofa bien mous sur lesquels avaient été jetés des couvertures à motifs écossais, un tapis dans lequel on s'enfonçait jusqu'aux chevilles, et des bibelots partout. Très maison de petite mémé.

Et c'était là, glissé entre le cadre et la surface réfléchissante du miroir accroché au mur. Une photographie représentant un adolescent d'environ quatorze ans, le teint noisette, les cheveux ébouriffés comme si un pétard avait explosé dedans, arborant un immense sourire pourvu d'une canine de travers.

Une photographie qui se trouvait dans un dossier médical une heure auparavant.

« Je pensais avoir tout remis en place » commenta Zora qui avait suivi le regard de l'Archange.

« Je suis très maniaque » répondit le médecin des anges. « Tu sais, tu aurais pu me demander cette photo et je te l'aurais donnée. »

Zora baissa le regard sur ses pantoufles à pompons.

« Je pensais pas… J'étais en train de ranger, et puis j'ai vu la section, et ça m'a pris d'un coup… Je suis désolée. »

Il la considéra tristement.

« Tu n'as aucune raison de t'en vouloir. Après tout, c'est ton… »

Il s'arrêta avant de finir. Parce que vraiment, quel était le bon mot dans une situation pareille ?

Chez les anges, l'adoption n'était pas criminalisée. En fait, la majorité des résidents des Sept Cieux considéraient le processus comme une bonne action. Après tout, les anges n'étaient pas supposés connaître leurs géniteurs biologiques. Et puis, les plus âgés d'entre eux avaient d'énormes difficultés à concevoir et à mettre au monde un enfant en bonne santé et à y survivre. De l'autre côté, les anges tout juste pubères étaient bien plus fertiles et disposaient de chances de survie bien meilleures.

Zora était tombée enceinte à quinze ans. L'histoire classique : la pilule oubliée, le garçon d'un soir, et tout le monde connaissait la suite.

Elle n'avait pas voulu garder le bébé. Ses gardiens l'avaient encouragée à faire confier l'enfant : après tout, n'était-ce pas une œuvre de charité, accorder l'enfant qu'elle ne désirait pas à un couple qui ne demandait que cela ? N'était-ce pas une raison de se sentir fière ?

Zora ne s'était jamais prononcée là-dessus. Elle avait porté l'enfant à terme, elle l'avait mis au monde, puis elle avait repris le cours de son existence. Elle avait refusé de savoir à qui serait donné le bébé. Elle avait refusé de tenir le bébé dans ses bras. Elle avait refusé de le regarder.

Elle avait seulement dit qu'il s'appellerait Noé. Son unique acte maternel envers le nouveau-né : lui accorder un prénom. Rien que trois lettres sur un certificat de naissance.

A part cela, elle avait toujours agi comme si de rien n'était. Comme si elle n'avait jamais porté un enfant dans sa chair. Jusqu'à aujourd'hui.

La jeune femme n'avait pas relevé les yeux.

« Il n'est pas de moi » dit-elle, mais les mots sonnaient creux.

Un silence.

« Je peux te parler de lui » lui dit gentiment Raphaël. « Te donner son adresse. Si tu veux. »

« Non » protesta Zora. « Je… je ne peux pas. Je ne veux pas… je ne veux pas de regrets. Personne ne peut changer le passé. »

L'Archange se mordit la lèvre inférieure.

Personne ne pouvait changer le passé. Si Zora commençait à se poser des questions sur Noé, elle voudrait en savoir plus. Elle voudrait s'impliquer. Et elle regretterait de l'avoir fait adopter. De ne pas avoir fait partie de sa vie avant.

Il valait peut-être mieux qu'elle se tienne à l'écart, tout compte fait.

« Tu veux garder la photo ? »

Elle ne répondit pas. Elle se contenta d'avaler sa salive. Il lui posa une main sur l'épaule.

« Tu as le droit, tu sais. »

« S'il te plaît, va-t-en » fit-elle de la voix douce de qui va fondre en larmes d'un instant à l'autre.

Il lui serra légèrement l'épaule avant de repartir, fermant silencieusement la porte derrière lui.