Synchronisation

Une des caractéristiques majeures des jumeaux était leur tendance à tout faire ensemble. Aller déjeuner ensemble, fréquenter les mêmes amis, travailler dans le même service – parfois dans le même bureau, absolument tout.

Raphaël sentit donc une pointe de surprise en apercevant Ion sans Naomi dans la salle d'attente.

« Je crois que j'ai un genre de gastro » déclara le garçon qui ne paraissait effectivement pas très bien portant, vu son teint pâlichon et le léger voile de transpiration sur ses pommettes.

« Et tu es venu pour ça » commenta platement le guérisseur.

Les ailes gris-noir battirent mollement.

« Ben, c'est pas grand-chose… j'allais pas embêter quelqu'un avec. Mais si tu pouvais juste vérifier… »

« D'accord » soupira l'Archange. « Entre donc, on va voir ça. »

Le jeune homme s'exécuta, se laissant davantage tomber sur le lit bas plutôt que de s'asseoir. Ouh, visiblement pas débordant d'énergie. Et les battements de sa grâce pouvaient certainement s'entendre depuis l'extérieur, cognant comme si le jeunot avait couru trois marathons successifs.

« Tu sais comment se passe l'examen ? »

« Oui » souffla Ion avant de fermer les yeux.

Raphaël renifla et lui posa deux doigts sur le front. Avant de froncer immédiatement les sourcils.

Pas de gastro. Pas de rhume. Pas de quelconque trace de défaillance dans l'essence du garçon. Tout fonctionnait à la perfection.

Et pourtant, sa grâce émettait des signaux de détresse. Des signaux qui signalaient attention, infection localisée, à neutraliser au plus vite avant que ça ne tourne à l'aigre… Des signaux qui correspondaient en gros à l'équivalent angélique de l'appendicite. Tout à fait soignable, mais dangereux quand on s'en apercevait trop tard.

Seulement, il n'y avait pas d'infection chez Ion. Pourquoi présenter les symptômes, alors ?

« C'est fini ? » interrogea le jeune homme. « Je commence à être un peu… »

« Si tu veux vomir, prends un seau » lui répliqua le médecin. « Regarde sous le lit, choisis le jaune ou le vert, comme tu veux. »

« Parce que les patients peuvent dégueuler dans le seau de leur choix ? »

« Stratégie marketing qui en vaut bien une autre, non ? »

Ion se mit à rigoler en dépit de son teint qui tournait verdâtre. Un hoquet de mauvais augure vint couper son hilarité et il s'empressa de saisir le haricot que lui tendait son vis-à-vis.

« Je pense que je vais te faire raccompagner par ta sœur » décréta Raphaël tandis que l'étudiant brun entreprenait de faire effectuer à son petit-déjeuner le sens inverse du chemin emprunté par celui-ci le matin même.

« Je veux pas déranger » protesta faiblement le garçon.

« C'est ça. Tiens, prends-moi ce seau, et je te vide le haricot… »


« C'est gentil d'avoir pu venir aussi vite » lança Raphaël – les formules toutes faites, c'était bien pratique, décidément.

« Il s'agit de mon frère » répondit Naomi, « tu sais bien comment c'est. »

Elle savait bien dissimuler, la mignonnette. Pas un cheveu qui dépassait de sa tresse, un chemisier aux plis aussi parfaits que d'habitude, une touche de maquillage appliqué d'une main ferme qui ne tremblait pas.

Mais elle ne pouvait pas cacher la pâleur de son teint, le scintillement humide de transpiration sur son cou, ou la pulsation accélérée de sa grâce.

« Allez, entre » ordonna le médecin en s'écartant pour la laisser passer par la porte, mais pas tout à fait assez pour qu'elle puisse le faire sans avoir à le frôler…

Le contact entre l'épaule de la fille et sa poitrine à lui ne dura qu'un instant. Ce fut suffisant.

« Je savais que t'avais une petite mine, mon coco » déclara Naomi. « Qu'est-ce que tu as attrapé, hein ? »

« Mauvaise question » coupa Raphaël. « Demande plutôt ce que tu as attrapé. »

Deux paires d'yeux bleus se braquèrent sur lui.

« Pardon ? » lâcha Ion, incrédule.

Le guérisseur eut un sourire de sphinx.

« Vous connaissez les deux jumelles chez les Dominations ? Alexandrie et Alexandra ? »

« Tu veux dire Lexie et Chandra ? » s'étonna la jeune fille – presque personne n'employait le prénom des deux filles, leur préférant leurs surnoms plus courts et moins faciles à confondre. « Quel est le rapport ? »

« Parce qu'à l'occasion où Chandra est tombée dans l'escalier de son immeuble et s'est fracturée l'os du tibia, Lexie – laquelle assistait à un concert avec son petit ami du moment – s'est subitement plainte d'une douleur à la jambe. Et elles étaient à deux ciels de distance. »

Naomi haussa le sourcil.

« Je ne vois toujours pas le rapport. »

« Et bien, si Lexie peut ressentir la blessure de sa sœur alors qu'elle se trouve à un niveau dimensionnel différent, il n'y a pas de raison pour que les symptômes de l'infection dont tu souffres toi ne se manifestent pas chez Ion alors que vous vivez sous le même toit. »

La réaction des jumeaux ne se fit guère prier.

« Quoi ? » s'écria Naomi.

« Comment ça, t'es malade, Nana ? » s'écria Ion.

« En passant, je ne te félicite pas, jeune dame » grogna le guérisseur. « Tu sais que ce genre d'infection, ça peut devenir mortel si ce n'est pas traité ? »

Les plumes de tourterelle de la fille se hérissèrent.

« Je me disais que c'était juste une gastro… les gastro, on se couche et on attend que ça passe, c'est tout ! »

« Et une gastro qui dure une semaine, tu ne trouves pas ça curieux, peut-être ? » gronda l'Archange.

« Raphaël ! » intervint Ion. « Maintenant que tu sais, tu peux soigner ça ? »

« A ce stade, la seule option, c'est de retirer la partie infectée » laissa tomber le médecin sans cesser de foudroyer du regard la demoiselle qui aurait bien voulu être ailleurs. « Et ça va faire mal. »

« Oh » lâcha faiblement Naomi. « Et… tu ne peux pas… ? »

« Quand ça touche à la grâce ? Non. »

« Allez » soupira le garçon. « Viens là, Nao. »

Tout en faisant la grimace, la jeune fille alla s'asseoir sur les genoux de son jumeau qui lui enserra solidement la taille et les bras.

« C'est quand tu veux, Raphaël » déclara-t-il.

Le médecin s'avança.


« Encore désolé pour le dérangement » s'excusa piteusement le jeune homme brun.

L'Archange agita une main souveraine.

« Oh, ne t'en fais donc pas. En passant, ta sœur a un coup de pied absolument magistral ! Je n'avais rien vu de tel depuis la fois où j'ai dû administrer un suppositoire à Bézaliel. »

Le garçon considéra sa sœur recroquevillée sur le lit, en train de dormir paisiblement.

« Elle… a de l'entraînement. Je veux dire, dans l'administration, on le croirait pas comme ça, mais le nombre de trouducs qui croient qu'un utérus et une paire de seins, ça signifie que tu n'es bonne qu'à servir le café, faire les photocopies ou te laisser culbuter sur le bureau… »

« Tout à fait déprimant » commenta le médecin en considérant le contenu du haricot désormais posé sur son bureau – heureusement que Ion avait décidé de venir, vu la tournure de l'infection, c'était du sévère…

« Alors de temps en temps, elle doit recourir à des arguments frappants, si tu vois ce que je veux dire. Qu'on n'oublie pas facilement. »

« Je n'en doute pas. »

« Alors comment ça se fait que son infection m'ait aussi rendu malade ? »

Raphaël soupira et se retourna. Les yeux bleus du garçon étaient fixés sur lui et attendaient une réponse.

« Et bien… je ne sais pas très bien » avoua-t-il franchement. « Une conséquence de votre état de jumeaux, probablement. »

Ion pinça les lèvres.

« Comment ça ? »

« Tu sais que deux horloges à balancier posées sur la même cloison synchronisent le déplacement de leur pendule ? »

L'adolescent hocha la tête.

« A cause de la résonance. »

« Alors, imagine-toi avec ta sœur à la place des horloges, et ce qui vous relie, ce n'est pas la cloison, c'est votre grâce. Vous partagez la même depuis que vous êtes fœtus, c'est logique que tout ce qui affecte la grâce de Naomi affecte la tienne aussi. »

Le jeune homme plissa le front.

« Une minute, une fracture de la jambe, ça ne touche pas la grâce. »

« Mais la douleur, si. Lexie n'avait rien à la jambe, mais elle ressentait les signaux de détresse que lui transmettait Chandra. C'est de l'empathie branchée sur un canal privé, en quelque sorte. »

Les rides s'accentuèrent encore sur le front du garçon.

« J'aime pas ça » lâcha-t-il. « Si ma douleur résonne chez Naomi, qu'est-ce qui lui arrivera si je meurs ? »

Raphaël se mordit la lèvre. Dans toute l'histoire du Paradis, il n'avait connu qu'un seul cas de mort d'un jumeau. Oh, Métatron avait survécu. Mais depuis la perte de Sandalphon, il était devenu… bizarre.

« Espérons qu'on n'en viendra pas là » se contenta-il de dire.

Le regard à présent posé sur sa jumelle, Ion hocha la tête.