Nos étoiles ont filé
Raphaël avait horreur d'être réveillé la nuit. Déjà qu'il ne pouvait grappiller que quatre heures d'affilée tous les cinq jours, si en plus il fallait que celles-ci soient interrompues… tout ça parce que madame voulait un laxatif pour incapacité à chier probablement momentanée, ou parce que monsieur avait trop bu et décidait d'emmerder quelqu'un qui était obligé de l'écouter.
Ceci dit, il préférait de loin ces caprices d'enfants gâtés aux appels qu'il recevait bien trop souvent à son goût.
L'appel de Mona faisait partie de cette seconde catégorie.
RAPHAËL ! OH PÈRE, VIENS VITE !
Connaissant la situation de la jeune femme, en un tournemain, l'Archange s'était jeté hors du lit, habillé plus ou moins en vrac et téléporté chez elle.
La brunette était penchée inutilement au-dessus du lit de Calliste, arborant une étrange expression qui mêlait l'épuisement total à la terreur absolue. Elle s'écarta dès qu'elle aperçut le médecin pour lui faire de la place.
Le médecin céleste savait à peu près pourquoi il était là : Calliste avait sombré dans le coma quinze jours auparavant et ne s'en était pas réveillé. Il avait expliqué à Mona qu'il fallait s'y attendre, que le corps tentait de préserver le plus longtemps possible les fonctions vitales en rognant sur tout le reste. Et puis, même si le malade continuait à souffrir, au moins était-ce atténué par la profondeur de son inconscience…
L'agonisant avait le teint gris et cireux, des cernes si larges qu'on aurait cru qu'il avait les deux yeux au beurre noir. Il prit une longue inspiration sifflante, visiblement douloureuse… et expira une bonne minute plus tard. Avant d'inspirer de nouveau. Une minute plus tard.
L'Archange sentit son cœur s'arrêter. Juste pour être sûr, il posa doucement la main sur la poitrine famélique, les arêtes des côtes atrocement faciles à suivre du bout des doigts. Si, c'était ça. Ça y était.
Il poussa un soupir et leva la tête. Mona n'était plus là. La pulsation bouleversée de sa grâce émanait du salon, véhiculant des échos de pur désespoir. Il se leva et replaça la couverture sur Calliste avant de descendre.
La jeune femme était moitié avachie, moitié assise sur le sofa, et remua à peine lorsqu'il entra dans la pièce. A la place, elle parla.
« Dis-moi que tu peux arranger ça. »
Raphaël avala péniblement sa salive.
« Je suis désolé. »
La grâce de Mona émit un tintement de verre sur le point de voler en éclats.
« Alors quoi ? C'est fini ? »
Pas d'échappatoire possible.
« Si tu veux lui dire au revoir… c'est maintenant. »
« Non. »
Le mot était coupant, sec, sans passion. Froid comme la détresse.
« C'est ta dernière chance de lui parler, tu sais » rappela le guérisseur.
« Non » répéta la jeune femme, la voix commençant à se fissurer.
« Mona… »
Elle leva la tête et le regarda. Des larmes coulaient de ses yeux gonflés par l'insomnie et rougis par l'horreur de ce qui allait s'abattre sur elle.
« Je ne suis pas prête. »
Elle avait dit ça d'une voix de petite fille. Suppliante.
Raphaël la dévisagea.
« Tu ne seras jamais prête. »
C'était cruel à dire. Et c'était la vérité. C'était ce que tout le monde voulait, quand le rideau était sur le point de tomber, quand la fête était sur le point de s'achever. Rien qu'une minute de plus, une seule minute avec leur proche. Et puis une autre. Et encore une après.
Et ils ne les auraient jamais.
Mona gémit doucement et se cacha la tête entre les mains.
« Raphaël » sanglota-elle. « Je peux pas. »
Il ne répondit rien. Il se contenta de rester debout, à la regarder. Finalement, elle s'essuya le nez sans aucune classe sur sa manche et se leva.
« C'est pas juste » dit-elle avant de se diriger vers l'escalier.
La porte de la chambre d'amis était ouverte. Raphaël fronça les sourcils : il était sûr de l'avoir refermée, pourtant…
Zoé était assise sur le lit, en train de secouer doucement Calliste. Calliste dont la grâce n'était plus perceptible.
Ça, ça ne signifiait qu'une seule chose.
Zoé ne se débattit pas lorsque l'Archange la souleva dans ses bras et l'emmena hors de la chambre, laissant Mona seule avec le corps. Elle n'émit pas le moindre son alors que le guérisseur descendait au salon. Elle resta tranquille tandis qu'il envoyait un message à la gardienne de Mona pour que celle-ci vienne. Ce fut seulement une fois la communication coupée qu'elle se décida à parler :
« Est-ce que Cal est parti ? »
Raphaël se mordit la lèvre.
« Oui, ma puce. »
« Est-ce qu'il peut rentrer à la maison ? »
Les dents de l'Archange s'enfoncèrent dans sa lèvre.
« Non, ma puce. »
Les yeux bleu sombre de la gamine – les yeux de son gardien – étaient immenses dans la quasi pénombre.
« Je veux qu'il revienne » fit-elle simplement.
« Je sais, ma puce. Je sais. »
Il y eut un silence avant que la gosse ne reprenne la parole.
« Il y a des étoiles dehors ? »
« …Je crois. »
« Parce que des fois, les gens qui s'endorment et qui se réveillent pas, ils vont dans les étoiles. Est-ce que Cal est dans les étoiles ? »
Raphaël avait vu mourir des dizaines de ses congénères. Crever, c'était crever. Après, il n'y avait plus rien. Jamais il n'avait senti survivre la moindre particule de conscience. Ça se tenait, les anges étaient déjà immortels, pourquoi donc auraient-ils bénéficié d'une vie après la mort ?
« C'est ça. Tiens, laisse-moi écarter le rideau. Regarde-moi ce ciel. Est-ce que tu peux voir quelle étoile c'est, la sienne ? »
La mouflette plissa les yeux et colla pratiquement son nez contre la vitre avant de brandir un index victorieux.
« Là ! C'est celle-là ! C'est Cal ! »
« Oh ? Comment tu sais ? »
« Il m'a fait coucou ! Il recommence ! »
L'étoile en question était une petite naine bleue, autour de laquelle gravitait une planète bien plus grosse qui la cachait régulièrement à l'œil nu, si bien que la lueur bleutée disparaissait et réapparaissait constamment. Comme un enfant qui jouerait à faire coucou.
Zoé s'était mise à agiter les bras.
« Papa ! Coucou papa ! »
Si la gardienne de Mona n'était pas arrivée à ce moment, Raphaël aurait certainement fondu en larmes.
Lucifer détestait qu'on le réveille. Déjà qu'il devait se lever à une heure impossible, et qu'en plus il n'arrivait jamais à se rendormir après s'être fait déranger !
La robe de chambre jetée en vrac sur ses épaules nues, l'air grincheux et prêt à incendier le perturbateur, l'Étoile du Matin ouvrit avec fracas la porte de son appartement… et se figea net.
Raphaël se tenait sur le palier, complètement débraillé, les joues ruisselantes d'humidité et arborant l'expression de qui porte la misère du monde entier sur ses épaules.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » interrogea gentiment l'Archange aux ailes noires.
Pour toute réponse, le guérisseur se jeta dans ses bras, se cacha la figure au creux de sa nuque et se mit à sangloter.
