Motivation
Lucifer regardait dormir Raphaël.
Au début, il avait cru que les pilules n'avaient pas marché. Elles avaient fait effet, c'était juste que celui-ci n'était pas allé jusqu'au bout et Raphaël ne s'était pas endormi illico, il était juste devenu extrêmement somnolent. Heureusement, il avait été tellement assommé qu'il s'était laissé mettre au lit et à partir de là, sa fatigue de cinq jours réveillés avait fait le reste.
L'Étoile du Matin expira lentement par le nez, un bruit vaguement désapprobateur. Raphaël n'était pas raisonnable du tout : il oubliait de manger, il oubliait de dormir, il survivait à l'aide de café et de cigarettes, et son cabinet aurait tout aussi bien pu être son appartement vu les efforts qu'il fallait faire pour le convaincre d'en déloger. Et quand on essayait de le ramener à la raison, le médecin se mettait en boule.
C'était ça, le grand problème du troisième Archange, songea Lucifer. Il avait un tempérament tout aussi redoutable que les orages et les tempêtes qu'il déchaînait à volonté. Pour un oui, pour un non, il se mettait à rougner, et bonne chance pour lui faire lâcher le morceau.
La plupart du temps, le guérisseur s'énervait pour des idioties – Lucifer qui laissait son linge sale un peu partout, Michel qui ne voulait pas faire sa part de paperasse – mais parfois, il avait un motif sérieux. En fait, la toute première fois qu'il avait eu un motif sérieux, cela avait été lié à sa future vocation.
Tout le monde savait que le venin de Léviathan était mortel pour les anges. Tout le monde finissait par l'apprendre un jour ou l'autre. Généralement après avoir vu le pauvre couillon devant vous cracher tripes et boyaux avant de s'étouffer avec sa propre langue.
Raphaël avait appris cette leçon-là grâce à Yahoel – une adorable petite chose, l'air d'un gamin alors qu'il était déjà mature, le genre à tomber dans un trou parce qu'il regardait les oiseaux avec trop d'intérêt. Blessé gravement en plein devant le futur médecin. Michel était arrivé avec son épée flamboyante, avait renvoyé le Léviathan pleurnicher au Purgatoire, et avait donné à Yahoel la seule aide encore possible.
Ce jour-là, les graines de la colère avaient germé dans l'esprit de Raphaël. Des boutures de furie dessinant des mots bien précis : Plus jamais ça.
Déjà qu'il n'était pas facile petit, il était devenu intenable. Il criait sur Lucifer, il criait sur Michel, il allait même jusqu'à crier sur Père – sérieusement ! Criait sur Père ! Pour lui reprocher de laisser mourir ses enfants et d'être le géniteur le plus merdique qu'on puisse imaginer.
Lucifer n'était pas un modèle de vertu filiale, mais lui n'irait jamais faire preuve d'un tel manque de respect envers son créateur. Quand à Michel, celui-ci était persuadé que le troisième Archange finirait par se faire chasser à tout jamais du Paradis.
Quand il n'était pas en train de se déchaîner, Raphaël fulminait en silence, bouillant de rage comme une cocotte-minute au bord de l'implosion. Oh, il avait l'air calme en apparence, mais quand on connaissait bien le pli de ses lèvres et le froncement de ses sourcils, ça sautait aux yeux qu'il était constamment à deux doigts de lâcher la bête.
Dans tous les Sept Cieux, Lucifer n'avait encore jamais vu un ange aussi dévoré par la colère que son cadet immédiat. Non, pas dévoré. Remplacé. Rempli à ras bord jusqu'à ce que toutes les autres émotions aient disparu, et que seule la furie vous rende votre regard lorsque vous plantiez vos yeux dans ceux de l'être en face de vous.
Prisonnier de son sommeil artificiel, Raphaël poussa un petit grognement et ses cheveux trop longs glissèrent avec un frottement soyeux sur l'oreiller tandis qu'il tournait la tête. L'Étoile du Matin se sentit fondre.
Non, il était injuste. Son petit frère pouvait exprimer d'autres émotions que la colère : il avait seulement besoin qu'on l'y aide. Quand on possédait la clef adéquate, le troisième Archange devenait un vrai nounours. Une peluche d'un mètre soixante-quinze qu'on pouvait câliner tout à loisir.
C'était Gabriel qui réussissait le mieux à faire apparaître le nounours. Ceci dit, Lucifer trouvait qu'il se défendait pas mal. D'accord, il se retrouvait le plus souvent avec cinquante-quatre kilos de médecin céleste larmoyant dans les bras, mais mieux valait que ça sorte au lieu de rester à l'intérieur. Tout compresser en permanence, ça ne pouvait pas faire du bien.
Un petit sourire aux lèvres, Lucifer tendit la main pour caresser du bout des doigts le visage de Raphaël. L'Archange au teint brun soupira et se détendit sous le contact.
Il fallait bien que l'Étoile du Matin en profite vu que le guérisseur lui aurait arraché le cœur avec une cuillère à soupe émoussée s'il avait été conscient.
