Ephélide
Les coups frappés à la porte étaient si timides que Raphaël faillit ne pas les entendre. En dépit de l'ouïe ultrasensible dont jouissaient les Archanges.
« Entrez ! » lança-t-il en reposant le flacon qu'il examinait sur son étagère.
La porte grinça et s'ouvrit, livrant passage à Gail.
Laquelle était écarlate. Littéralement : son teint pâle de blonde vénitienne avait tourné à un rose bonbon luisant, digne d'une enseigne au néon et tout à fait caractéristique des coups de soleil.
Face à pareil spectacle, il n'y avait qu'une seule chose à dire.
« Ouille » grimaça le guérisseur.
Les ailes roses de la jeune fille – presque de la même couleur que sa figure – prirent un gros coup de bouffant sous le coup de l'embarras.
« Je sais » bafouilla-t-elle. « Plus jamais, le bronzage intégral dans la partie chaude du Deuxième Ciel ! »
L'Archange sentit ses sourcils décoller vers le plafond.
« Quand tu dis intégral… »
En guise de réponse, l'apprentie Cupidon tendit les bras devant elle : ses mains aussi luisaient et les jointures pelaient déjà de petits lambeaux d'épiderme blanchâtre.
Raphaël expira par le nez.
« Je vois… Ce sera crème hydratante et bain froid pour toi jusqu'à ce que tu cesses de ressembler à une crevette trop cuite, tu m'entends, jeune fille ? »
Cuvant dans sa honte, Gail observa le médecin céleste fouiller dans son armoire pour en retirer un gros pot vert amande au couvercle gris qu'il lui fourra dans les mains.
« Tiens, tartine-toi de ça quand tu peux, et n'hésite à en mettre copieusement. Si tu tombes à court, reviens en chercher. »
La jeune fille retourna le pot entre ses doigts.
« Heum… Et ça fait… partir aussi… les taches de son ? »
L'Archange haussa un sourcil retouché au crayon.
« Pardon ? »
Gail se mordit la lèvre et ce fut à ce moment que le guérisseur prit conscience d'un détail qui lui avait échappé : sous le voile du coup de soleil, la jeune Chérubin avait le visage couvert de taches de rousseur, sur son nez, sur ses pommettes, sur son front, sur ses joues, son menton, absolument partout.
« Et bien ça ! » commenta-il doucement.
L'apprentie Cupidon rentra la tête dans les épaules.
« Elles sont partout » avoua-t-elle piteusement. « Ce serait juste les bras et le dos, passe encore. Mais elles sont partout ! »
« Quand tu dis partout… »
Serrant fermement le pot d'une main, Gail releva sa chemisette de l'autre. Son ventre rose semblait avoir été soumis à une aspersion de peinture ocrée, les taches brun orange s'étalant sans complexes sur son abdomen et disparaissant sous l'élastique de sa jupe.
Les yeux marrons se plissèrent.
« Et ça descend jusque… ? »
Gail hocha la tête d'un air malheureux.
« PARTOUT, je te dis ! »
Ah. D'un autre côté, quand on était rouquin, les taches de rousseur n'étaient pas si anormales que ça. C'était comme les grains de beauté, mais en plus clair. Et comme les grains de beauté, ça pouvait se loger n'importe où.
L'Archange poussa un soupir.
« Sur ce coup-là, je ne peux rien faire, ma belle. Il faudra attendre d'être un peu moins rouge pour qu'elles s'en aillent. »
L'adolescente n'avait pas l'air heureuse.
« Tu peux pas accélérer les choses ? »
« Non » décréta Raphaël. « Et puis, si je le pouvais, ce ne serait pas responsable d'utiliser mon pouvoir pour une bêtise pareille. »
La moue de l'apprentie Cupidon s'accentua.
« Allez, ce ne sont que des taches de rousseur. C'est mignon, les taches de rousseur. »
« Pas pour tout le monde » maugréa Gail. « D'accord, il y en a qui aiment, mais moi pas ! Je veux dire, est-ce que j'ai l'air d'être Béatrice de chez les Vertus ? Est-ce que je raconte que j'ai des taches de rousseur sur le dos, moi ? »
« Le long de la colonne vertébrale » rectifia machinalement Raphaël avant de se rendre compte de ce qu'il venait de dire et d'écarquiller des yeux effarés.
« C'est pour les gamins, ce genre de trucs » poursuivit Gail qui n'avait pas fait attention. « Enfin, moi, je dis ça, je dis rien. »
« Mais oui » souffla le médecin céleste. « Maintenant, file. Et n'oublie pas ta crème ! »
L'adolescente hocha grincheusement la tête et quitta la pièce.
