État civil
En règle générale, Raphaël ne fermait pas son bureau : qui donc irait cambrioler une infirmerie ? D'autant plus qu'en tant que médecin, sa porte était supposée rester ouverte aux nécessiteux à toute heure du jour et de la nuit.
En revanche, il verrouillait à double tour les armoires qui contenaient ses papiers, les antécédents médicaux de ses patients et les médicaments : pas question de laisser quelqu'un d'autre que lui fouiller dedans et provoquer une horrible catastrophe.
Lorsqu'il revint de son passage à la supérette – hélas, il fallait bien qu'il mange – le médecin des anges tomba donc sur le spectacle assez inattendu d'un couple d'ados essayant vainement de vandaliser la serrure d'une de ses armoires administratives.
Il claqua la porte derrière lui – faisant sursauter les cambrioleurs débutants – posa son sandwich végétarien sur la petite étagère et se croisa les bras.
« Je peux savoir ce que ça veux dire, tout ça ? » lâcha-t-il d'un ton qui aurait fait passer l'Antarctique pour un sauna.
Le plus grand des cambrioleurs parut brièvement coincé avant de prendre un air arrogant sous sa cagoule de ski.
« Tremble, Archange ! » lança-t-il d'une voix de basse obtenue par torture méticuleuse des cordes vocales. « Car je suis Oz le grand et le redoutable… »
Le guérisseur haussa un sourcil.
« Tu permets que je me tape la tête contre le mur ? Sincèrement, tu devrais avoir honte de commettre de tels enfantillages, Hosannah. »
« Hey ! M'appelle pas comme ça ! » s'écria l'apprenti voleur, la voix soudain nettement plus normale pour un garçon de dix-huit ans.
« Pourquoi donc ? » rétorqua Raphaël en s'efforçant de réprimer le sourcil qui lui montait aux lèvres. « C'est le nom inscrit sur ton certificat de naissance… »
« Oui, parce que quelqu'un » s'énerva l'adolescent en arrachant sa cagoule, libérant une tignasse châtain surplombant un visage vaguement acnéique, « a trouvé marrant de me baptiser avec le premier mot dit par mon connard de géniteur quand je suis né ! »
En dépit de ses efforts héroïques, l'Archange sentait le sourire lui retrousser les commissures.
« Ah pardon, jeune homme ! Si je me rappelle bien, j'ai été dire à l'auteur de tes jours : tu as un garçon, quel prénom tu lui donnes ? Ce n'est tout de même pas ma faute s'il a répondu… »
« Mais t'avais pas à le prendre au sérieux ! » gémit l'ado.
« T'es quand même mieux loti que moi » bougonna son partenaire – non, sa partenaire, à en juger par le timbre aigu.
« Tiens, ça faisait longtemps » la salua Raphaël. « Tout va bien chez toi, Jubilation ? »
« C'est Jub » rétorqua la jeune fille en dévoilant son petit visage asiatique, « et s'il y avait problème, je crois que tu le saurais, non ? »
« Très juste » concéda le médecin, « mais en attendant, c'est chez moi qu'il y a problème. Donnez-moi une bonne raison de ne pas vous traîner chez les Puissances pour qu'ils vous tannent le derrière. »
Les deux ados échangèrent un regard effarouché.
« On ne voulait rien casser ! » jura Hosannah. « Seulement trouver le registre des naissances… »
« Et pourquoi donc ? »
« Pour les prénoms ! »
« Tu as devant toi la Ligue de Contestation des Baptêmes Péjoratifs » déclara Jubilation. « Enfin, le président et la vice-présidente. GL, c'est le secrétaire et puis Lou gère la trésorerie… »
« Qui ça ? » s'enquit poliment l'Archange qui n'arrivait pas à situer.
La petite Asiatique fit la grimace.
« Gaylord et Loué-soit-le-Seigneur-Mon-Dieu » articula-t-elle à contrecœur. « Sérieusement, tu penses qu'ils auront la vie facile, avec les blazes qu'ils traînent ? »
Raphaël ne pouvait décemment pas déclarer le contraire. Mentir à ce point, ce ne serait tout juste pas crédible.
« Notre but » s'enflamma Hosannah, « est de permettre à tous ceux affligés d'un prénom arbitrairement décidé par leurs éducateurs et de toute évidence inapproprié de partir d'un pied neuf dans la vie, grâce à l'attribution d'un nouveau patronyme plus respectable… »
« Et vous avez décidé de forcer ma serrure pour falsifier les certificats de naissance ? » interrogea benoîtement Raphaël.
Le garçon se recroquevilla.
« Pas falsifier » reprit-il, « seulement… rectifier. »
« Et en passant » glissa Jubilation, plissant ses yeux bridés, « tu devrais avoir honte de laisser les gens nommer leur bébé Nutella ou Bâbord. »
Raphaël tordit la bouche.
« Hélas, ma petite, si je passais mon temps à soigner la connerie, j'aurais plus de temps du tout pour les autres maladies ! Crois bien que ça me désole… »
« En attendant, tu fais quoi pour les dissuader de baptiser Ermentrude une malheureuse gamine ? »
« Je leur dis d'aller se coucher et d'attendre que ça leur passe. Maintenant, foutez-moi le camp ou je vous traîne au commissariat, c'est clair ? »
Les étincelles crépitant sur ses plumes indiquant qu'il ne plaisantait guère, les deux ados jugèrent prudent de décamper. Ce qui n'empêcha pas Hosannah de faire un bras d'honneur au médecin en passant la porte, lui attirant un coup de pied dans les chevilles de la part de Jubilation.
Resté seul, Raphaël fixa la porte un bref instant avant de s'écrouler de rire.
Les Protestants sous Cromwell aimaient bien donner à leurs enfants des noms comme "Dieu châtie l'incroyant". Et il y a VRAIMENT des perles d'état-civil comme Gaylord, Nutella ou Google...
