Circle of Life

La famille avait pris sa décision quand Loula avait commencé à faire sous elle après avoir perdu la force de se lever. Deux semaines plus tard, Raphaël frappait à la porte.

Il détestait quand on venait lui demander ce service-ci. Il était médecin, bordel. Il était sensé sauver des vies.

Mais il était aussi supposé faire disparaître la douleur. Et quand cela n'était plus possible du vivant du patient ?

La porte coulissa. Audrey était aussi impeccable que d'habitude, ses longs cheveux brun roux – comme l'avaient été ceux de sa protégée avant de tomber – tirés en chignon, et sans un grain de poussière sur ses habits. Sauf que ceux-ci étaient entièrement noirs.

« Nous n'attendions plus que toi » fit-elle d'une voix très calme.

Il inclina la tête.

« Si tu me montrais le chemin ? »

Elle lui tourna le dos et alla s'engager dans l'escalier. Il la suivit à l'étage supérieur, jusque dans la seconde pièce à gauche dans le couloir.

Le lit était entouré par au moins trois cousins, deux oncles et une tante, tous en noir et silencieux. Sous les couettes, une silhouette décharnée remua en entendant grincer la porte.

« Alors, c'est l'heure ? » interrogea un des cousins.

« Oui » répondit sobrement Audrey.

Les yeux jaune sombre de la fille étaient dardés sur le médecin. Il s'avança et alla s'asseoir sur le rebord du lit, sans la quitter du regard.

« Es-tu prête ? »

Ça arrivait que les gens changent d'avis, au dernier moment. Il posait toujours la question pour ce genre de cas. Il observa les lèvres amincies trembler. Un souffle s'en échappa.

« Maman peut me tenir la main ? »

Audrey émit un faible bruit, mi-surpris mi-désarroi, et tourna la tête vers l'Archange. Celui-ci resta impassible.

Loula poussa un petit soupir quand les longs doigts de sa gardienne s'enroulèrent délicatement autour des siens et ferma les yeux.

« Voilà. »

Raphaël étendit le bras et posa le majeur et l'index sur le front de la fille. Comme toujours, c'était horriblement facile de trouver le noyau vital, continuant à pulser en dépit de l'infection noirâtre rongeant le corps de l'adolescente.

Le visage de Loula resta inexpressif lorsque son noyau fut figé. Une seconde puis deux passèrent avant que sa main ne se fasse molle dans celle de sa génitrice.

Audrey gémit de manière presque inaudible et resserra sa prise sur les doigts de sa protégée au point de s'en faire blanchir les jointures. La grâce des autres témoins s'agita.

Raphaël prit ceci comme le signal de son congédiement. Ce n'était pas comme s'il voulait s'attarder, de toute façon.


« Putain ! » éclata la fille. « Bordel de putain de merde ! »

Le jeune homme à son chevet se recroquevilla sur lui-même.

« Heum, Libby… »

« Ta gueule ! C'est ta faute ! »

Raphaël ne prêtait qu'une oreille distraite à l'engueulade. C'était toujours pareil avec les filles qui accouchaient pour la première fois, elles mouraient de trouille, elles paniquaient comme des folles, et lorsque venait le moment critique, s'en prenaient souvent au géniteur quand celui-ci faisait acte de présence.

Tant qu'elles ne me déconcentrent pas, libre à elles. Heureusement, cette naissance-ci ne présentait pas de complication : la mère était jeune et en bonne santé, l'enfant ne se présentait pas de travers, il n'y avait pas eu de contractions prématurées ou de saignements intempestifs. Le crâne mou du nouveau-né, tout souillé de sang et de mucus, avait déjà passé à l'air libre, et il ne restait plus qu'à dégager une épaule pour achever le travail.

« Attention » marmonna-t-il entre ses dents serrées, « attention… voilà… »

« C'est pas bientôt fini ? » gémit la fille, quelques mèches brunes collées à son front dégoulinant de sueur.

« Voilà… Eeeet… voilà ! »

Libby s'écroula sur ses oreillers tandis qu'un piaulement furieux s'élevait entre les quatre murs de la chambre. Dans les longues mains brunes de l'Archange se tortillait un nouveau-né fripé et humide, mécontent d'avoir été arraché à son nid chaud et douillet.

« C'est une fille ? » interrogea le nouveau père. « Il n'y a qu'une fille pour hurler comme ça. »

« Bonne réponse » confirma le médecin. « Tu as de quoi la couvrir ? Il ne s'agirait pas qu'elle prenne froid. »

Les vagissements diminuèrent nettement d'intensité une fois la gamine enroulée dans une couverture et déposée dans les bras de sa génitrice qui s'empressa de fondre.

« T'as vu, Jay ? Elle a ton menton… »

« Comment tu peux voir ça ? » lança le jeune homme incrédule. « Elle est ronde de partout… »

Cependant, Raphaël avait sorti son registre et griffonnait dedans : une fille, née à deux heures et demie de l'après-midi, deux kilos six…

« Vous avez pensé à un nom ? » interrogea-t-il, la pointe du stylo suspendu au-dessus du papier.

Libby ouvrit la bouche et se fit prendre de vitesse par Jay.

« Rei. »

« Mon amie ? » traduisit l'Archange. « Très mignon. »

« On pensait plutôt à l'écrire comme élégance ou beauté » nuança le nouveau gardien.

« Et elle le mérite. Regarde-moi ces grands yeux jaunes ! » s'extasia Libby.

Raphaël regarda… et de manière tout à fait imprévue, les yeux jaunes encore aveugles du poupon firent remonter le souvenir d'une autre paire d'yeux jaunes, aveugles également, mais à cause de la mort qui approchait…

Non, arrête. Loula est morte et incinérée, ses cendres dispersées, son esprit n'est plus parmi les vivants, pourquoi tu penses à elle ?

Pour se distraire, il ramena au-devant de ses pensées toutes les significations possibles du prénom Rei : sagesse, zéro, étiquette, cime, ordre, exemple… fantôme.

Arrête, s'énerva-t-il mentalement. Les fantômes n'existent pas. Mort, c'est mort. Personne ne peut revenir.

Nichée contre la poitrine de sa génitrice, la nouvelle-née émit un roucoulement curieux. Ses gardiens soupirèrent de concert.

« C'est fou » murmura Jay. « J'y ai pas cru jusqu'à ce qu'elle soit là. Que c'était réel, je veux dire. »

« Mais maintenant, c'est assez réel pour toi ? » glissa le médecin.

Le jeune homme ne répondit pas, et Raphaël ne pressa pas pour obtenir une réponse. Mais s'il s'était vu demandé son avis, il aurait dit que la seule chose plus réelle que la mort, c'était la vie.

Parce que 2015 meurt et laisse la place à 2016...

Joyeux Nouvel An à tous !