The Show Must Go On

« Raphaël ! Rien qu'une minute. »

Sur le point de fermer la porte du cabinet de consultation, l'Archange retint un soupir gros comme le mont Everest et laissa Jude venir jusqu'à lui.

« Balthazar a encore essayé de manger des graviers ? » lâcha-t-il, essayant de ne pas sembler excédé.

Le Chérubin se gratta la joue.

« Non… Je veux juste savoir quand ton frangin viendra récupérer Cassie, parce que le petit est adorable et je veux bien être gentil, mais cinq mois, faut pas pousser mémère dans les orties. »

Désarçonné, le guérisseur battit des paupières.

« Attends, Gabriel t'a remis son protégé ? »

« Han han » confirma Jude. « Juste après l'enterrement de Calliste. Bon, c'est pas bien marrant de faire son deuil, mais le petit commence à me faire la tête et à demander quand est-ce qu'il va rentrer. Et je lui dis quoi, moi ? »

Ah. L'enterrement de Calliste, bien sûr. Raphaël sentit monter la grimace et se pinça l'arête du nez.

« Je vais aller le voir » déclara-t-il.

« Fais donc ! Et le plus tôt possible, ce serait mieux, si tu saisis. »

Jude avait un don pour exprimer les choses crûment. Il fallait prier pour que son Balthazar de rejeton n'attrape pas la tendance.


L'air sentait le ranci. Genre pas aéré depuis minimum trois mois. Connaissant Gabriel, c'était sans doute le cas, il pouvait être si horriblement souillon que Raphaël n'en revenait pas qu'ils partagent le même Père.

« Gaby ? T'es là, chéri ? »

Pas de réponse. Raphaël ouvrit son esprit et parvint à renifler son cadet dans la chambre. Et à en juger par l'empreinte… il était couché depuis cinq mois.

Bon sang, minouche, je sais que tu es un gros paresseux mais là, tu va trop loin.

Lorsqu'il entra dans la chambre, impossible de manquer le gros tas de couettes sur le lit. Tactique du nid, très répandue chez les déprimés.

« Gaby » appela-t-il à nouveau.

Les couettes remuèrent.

« Quoi ? » fit une voix rauque, probablement pas utilisée depuis un long, très long moment.

Raphaël se croisa les bras.

« Jude voudrait que tu récupères Castiel. Ça fait déjà cinq mois que tu le lui as confié. »

Les couettes ne réagirent pas immédiatement.

« …Ah bon ? »

Le médecin poussa un soupir et vint s'asseoir sur le bord du lit.

« Dis-moi que tu as fait autre chose que de rester sous tes draps, minouche. »

« J'ai pleuré » fut la réponse dépouillée de fard.

« Tout ce qu'il fallait ? » interrogea l'Archange brun.

« …Je… sais pas trop. »

Le guérisseur se passa une main sur la figure pour repousser les quelques cheveux ayant eu le culot inouï de s'échapper de son catogan.

« Il faudra bien que ça suffise » déclara-t-il. « Cassie a besoin de toi, tu sais. »

« Ouais, je sais. Comme si de rien n'était. »

La voix de Gabriel avait toute l'amertume du café ultra-noir sans sucre. Vaguement excédé, Raphaël tira sur la couette, exposant son cadet à l'air libre.

« D'accord, tu es déprimé. Mais le monde continue. »

« Ouais, je sais » souffla le Messager d'une toute petite voix. « Et je comprends pas pourquoi. »

En toute franchise, l'Archange non plus ne comprenait pas. Intellectuellement, il savait que si l'un de ses frères venait à succomber pour une raison quelconque, l'Univers poursuivrait sa course. Émotionnellement… non. Il y avait blocage.

L'Univers n'avait pas besoin des frères de Raphaël, mais Raphaël avait besoin de ses frères.

Il posa une main sur le dos de son cadet.

« Va te débarbouiller. Castiel t'attends. »

Un instant, il crut que Gabriel l'enverrait paître. Rien qu'un instant.


Lorsqu'il aperçut les deux Archanges sur son paillasson, Jude se dégonfla littéralement de soulagement.

« Merci Père, Raphaël, tu l'as convaincu. CASSIE ! VIENS-LA ! » mugit le Chérubin avant de sauter du coq à l'âne : « Tu sais que t'as une tronche de déterré ? »

Gabriel n'eut guère le temps de répliquer à la politesse car un bolide à cheveux noirs se jeta sur lui.

« GABY ! » piaula Castiel, s'agrippant aux jambes de son gardien tel une ventouse amoureuse.

L'Archange le détacha précautionneusement de ses jambes pour le soulever et le serrer contre sa poitrine.

« Alors minouche, t'as été sage ? » souffla le rouquin.

« Han han » acquiesça le bambin. « Tu pleures plus ? »

Le Messager se raidit.

« Encore un petit peu. »

« Mais tu pars plus ? » implora le nouveau-né, le visage enfoui dans les pans de chemise de son protecteur.

« Non. Ça non. »

Castiel leva la tête, fixant le visage adolescent de ses grands yeux bleus.

« Plus jamais ? »

« Plus jamais » promit Gabriel.