Son seul cadeau

« Je te préviens, ça sent pas trop bon » grimaça Judicaël.

Pas du tout impressionné, le médecin des anges lui renvoya un regard inexpressif. Si le flicard croyait que tenir le bassin à un patient qui vomissait tripes et boyaux ou remettre les intestins dans le ventre d'un chiard qui était tombé sur un couteau, ça sentait la rose…

L'intérieur du salon embaumait le sang, la décomposition qui démarre et la fiente – le décès avait un effet très laxatif sur les cadavres, au grand daim du personnel mortuaire. Par terre gisaient deux formes recouvertes d'un drap blanc taché de rouge.

« Vous les avez trouvés ici ? » voulut s'assurer le médecin.

Judicaël haussa les épaules.

« Dans les escaliers. Elle a dû essayer de se sauver vers la chambre à coucher, mais il l'a rattrapée avant. Putain, quelle boucherie. C'est pour éviter ce genre de trucs que tu leur fourguais des médocs ? »

« Il était loin d'être stable » reconnut Raphaël, le regard posé sur la plus massive des formes, plus exactement sur les cheveux noirs hirsutes dépassant du drap blanc.

« A ce qu'il paraît, elle lui servait souvent de punching-ball. C'est pour ça que les voisins n'ont pas bougé quand elle s'est mise à gueuler, ils ont cru qu'il lui filait une trempe. Pourquoi elle refusait de le quitter, ça me dépasse, ça. »

« Chérubin » rétorqua l'Archange qui était venu s'accroupir auprès de la seconde forme, bien plus fine, bien plus petite, bien plus rouge sous le drap.

« Ah, ouais. Et une bonne femme, en plus. Forcément. »

Raphaël ne releva ni le racisme ni la misogynie de la remarque, relevant délicatement le coin du drap qui recouvrait le visage du cadavre. Âgée de dix-neuf ans à peine, la fille paraissait plus choquée qu'autre chose, ses yeux d'un bleu troublant vitrifiés par la mort.

« Sa famille à lui, elle a dit bon débarras » déclara Judicaël. « Et elle, est-ce qu'elle avait quelqu'un ? Qui se soucierait de sa mort, je veux dire. »

« Non, personne » mentit l'Archange.


« Tu es sûre de toi, Talia ? »

La fille baissa ses yeux bleu fluorescent pour caresser son ventre rebondi.

« Ai-je vraiment une autre option ? » dit-elle placidement. « Il n'est déjà pas un bon compagnon, alors tu imagines le père qu'il serait. »

Poussant un soupir, Raphaël fit glisser les papiers d'adoption sur la table.

« Une fois signé le contrat, tu renonceras à tous tes droits sur lui » prévint-il. « Tu ne pourras jamais demander à le voir, tu ne pourras jamais te prétendre sa génitrice puisque tu auras cédé le privilège de l'élever à une autre. Penses-tu pouvoir l'assumer ? »

Les yeux céruléens le dévisagèrent.

« Tu me promets qu'il aura une famille qui l'aimera ? Qu'il n'aura jamais à craindre ses propres gardiens ? Qu'il n'aura jamais à avoir honte d'eux ? »

« Il ne manquera de rien » répondit l'Archange. « Ni d'amour, ni de confort, ni de sécurité. C'est la procédure standard. »

Pour la première fois depuis le début de l'entretien, elle eut un petit sourire.

« Alors je peux supporter ça. Donne-moi le stylo. »

Il lui tendit l'instrument pour écrire et l'observa tracer précautionneusement les lettres de son nom sur le papier glacé.

« D'habitude, les filles pleurnichent davantage » commenta-il, d'un ton presque absent. « Placer leur bébé sur la liste des adoptions, elles voient ça comme un péché. La preuve qu'elles n'aiment pas leur rejeton. »

Elle posa délicatement le stylo sur la table, juste à côté du document.

« Si une mère aime son bébé, alors elle doit lui donner ce qu'il y a de mieux, tu ne crois pas ? Et je lui donne ce qu'il y a de mieux. Je lui donne des parents qui l'aimeront. »

Les longs doigts bruns récupérèrent prestement le contrat.

« Il a déjà une mère qui l'aime, si tu veux mon avis. »

A voir le sourire fané sur le visage de seize ans, elle ne le croyait visiblement pas.


« J'ai déjà donné pour la kermesse des maternelles et j'ai déjà acheté un calendrier, alors par pitié… Oh, Raph ! Pardon pour l'accueil, mais les démarcheurs, ça n'arrête pas de défiler en ce moment » se lamenta Gabriel. « Tu voulais me dire quelque chose ? »

Le médecin eut un vague sourire.

« J'ai le droit de prendre une pause chez toi ? La matinée a été un peu rude. »

« Entre, entre ! » s'écria l'adolescent en s'écartant aussitôt pour libérer le passage à son aîné. « Je vais te servir mon thé au litchi, va t'installer au salon ! »

Le brun ne se fit pas prier pour prendre la direction de la pièce principale. S'y trouvait déjà un Castiel installé devant la table basse couverte de crayons et de feuillets, ses cheveux noirs se dressant en mèches hirsutes sur sa petite tête.

« Salut, bonhomme » lança Raphaël en s'installant sur le canapé. « Tu dessines bien ? »

Le mioche lui adressa un sourire radieux et exhiba un barbouillage qui n'aurait pas fait mauvaise figure dans une exposition de peinture ultramoderne.

« C'est Zazar » déclara-t-il fièrement. « Et Yaya. Et Sammy. Et du choco ! »

Le médecin haussa un sourcil.

« Moui, je vois ça. »

Castiel continuait à lui sourire, le dévisageant de ses yeux d'un bleu troublant.

Tu me promets qu'il aura une famille qui l'aimera ?

Lentement, Raphaël sentit les commissures de ses lèvres se retrousser pour sourire à son tour.