Obstétrique

En toute circonstance, un Chérubin se devait d'arborer une mine enjouée. La règle s'appliquait d'autant plus si le Chérubin concerné se trouvait également être un Cupidon. En voir un grimacer ou manifester des signes de nervosité était pratiquement inconcevable.

Et pourtant, c'était un spectacle que Raphaël avait l'occasion de voir tous les mois dans son cabinet.

« Tu sais comment ça se passe, depuis le temps » soupira-t-il.

Gail se mordit la lèvre, tout en faisant de son mieux pour ne pas croiser les prunelles brunes.

« Je sais bien » confirma-t-elle. « C'est juste que je m'y habitue pas. »

Le guérisseur pinça les lèvres. Au fond de lui, il ne parvenait pas à lui en vouloir – pas alors qu'il était lui-même si prude et réservé qu'il persistait à mettre des manches longues en présence de sa famille.

« Bon, tu connais la procédure. »

L'adolescente hocha la tête avec raideur, avant de se diriger vers le lit bas pour s'y allonger, ne s'arrêtant que l'espace de quelques secondes pour ôter ses chaussures, ses chaussettes et son slip. De son côté, l'Archange se lava soigneusement les mains avant de s'approcher.

« Tu as eu mal au ventre depuis ta dernière visite ? »

« Un peu » répondit la fille, la tête tournée sur le côté. « Surtout après les séances… vigoureuses, tu sais. »

Raphaël lâcha un grognement pour signifier qu'il ne voulait pas en entendre davantage et replia la longue jupe en taffetas sur le ventre de la fille, dévoilant un bas-ventre rasé. A titre personnel, il ne comprenait pas le besoin de s'épiler jusque dans cet endroit-là.

« Et sinon, tu n'oublie pas de te protéger ? »

« Toujours se couvrir » répondit aussitôt Gail. « Jamais sans pilule ou préservatif. »

Le guérisseur sentit le coin de ses lèvres se retrousser. Marrant, le fait qu'en dépit d'encourager la libido sans bride, les Chérubins soient le plus responsable des neuf chœurs en matière de relations sexuelles. Dès cinq ans, les gosses savaient exactement ce qu'était un stérilet et où ça se mettait. Si ça, c'était pas de l'éducation…

Il se retint de frissonner lorsqu'il dut écarter les lèvres de la seconde bouche de la fille avec les doigts – il détestait toujours ce moment-ci durant les examens gynécologiques.

« C'est un peu irrité. Tu te grattes beaucoup ? »

« Non. J'ai juste eu des clients enthousiastes. »

« Combien ? »

« Au moins un par jour. »

Il leva la tête et fronça les sourcils.

« Tu as décidé de faire des heures supplémentaires ou j'ai mal compris ? » voulut-il savoir.

Gail renifla.

« Baptiste est odieux, ces derniers temps. Je te dis pas l'ambiance à la maison, alors je passe mon temps ailleurs. »

« Va-y quand même doucement » ronchonna l'Archange. « Je ne veux pas devoir te recoudre parce que les coutures se seront usées à l'usage. »

La grâce de la fille émit un pétillement de bulles de champagne dans une coupe de cristal, trahissant son amusement.

« Tu as idée du nombre de gars et de nanas qui tueraient pour être à ta place en ce moment ? » interrogea-t-elle, le regard espiègle.

« Comme si j'en avais envie, tiens » laissa tomber Raphaël avant de retirer ses doigts et de se lever. « Tu peux remettre ton slip. »

« Alors, rien à signaler ? »

« En dehors de l'irritation, non. Et n'oublie pas de te modérer. »

Le sourire qui se dessina sur le visage de l'adolescente aurait fait honneur à Gabriel.

« Je te rappelle que tu parles à un Cupidon. »

Le guérisseur rejeta la tête en arrière et tendit théâtralement les mains vers le plafond. Cette fois, Gail éclata carrément de rire.