Surveillance parentale
S'il y avait bien une chose que Raphaël détestait par-dessus – plus encore que les problèmes d'acné de Lucifer, la libido de ses cadets et se faire faucher son café – c'était les gardiens qui venaient se plaindre à lui de leurs enfants.
Grosse poisse, il était actuellement coincé dans son bureau avec la gardienne de Hael. Et sa tasse à café était vide en plus. Père devait le haïr, pas d'autre explication.
« Franchement, tu trouves ça normal, toi, qu'elle me fuie ? » se lamentait Joséphine.
Si j'étais ta protégée, j'agirais pareillement, songea l'Archange, guère disposé à la bienveillance.
Joséphine avait transmis à Hael ses cheveux noirs et ses yeux bleus, mais c'était à peu près leur seul point commun : là où la jeune fille était renfermée au point d'en développer une incapacité pathologique à s'entendre avec autrui, sa gardienne était nettement extravertie, un vrai papillon social incapable de comprendre la conduite de sa progéniture.
A titre personnel, le guérisseur pouvait comprendre le choc entre les deux personnalités – quand on voyait les frères dont lui était affligé, après tout… La seule différence, c'était que les Archanges étaient nettement moins rentre-dedans que Joséphine. Signifiant qu'ils ne braquaient pas – ou bien moins – Raphaël.
Alors que Joséphine mettait tout le temps Hael sur la défensive.
« Peut-être qu'elle a seulement besoin d'espace » suggéra-t-il, gardant les yeux fixés droit devant lui.
« Mais elle s'isole tout le temps ! »
Raphaël se frotta la joue du plat de sa longue main.
« Ça s'est tout de même amélioré ces derniers temps, avec Jophiel… »
Joséphine dressa les ailes.
« Jophiel ? Tu parles de cette drôle de fille toujours fagotée de manière improbable ? »
L'Archange se rappela quelques unes des tenues de la fille en question et manqua grimacer.
« Il y en a une autre, peut-être ? »
« Mais Hael ne m'a jamais parlé d'elle ! »
Joséphine semblait partagée entre le désarroi, l'outrage et l'extase. Le guérisseur s'inquiéta d'avoir jeté aux loups une de ses patientes par inadvertance – le manque de caféine ne lui réussissait vraiment pas.
« Joséphine » articula-t-il prudemment, « ta protégée est une adolescente. Bien sûr qu'elle ne te dit pas tout sur elle. »
« Mais elle s'est enfin trouvée une amie ! » protesta son interlocutrice. « C'est tout de même important que je sache ! »
« Est-ce que tu parlais à tes propres gardiens de ta cachette secrète de cigarettes ? »
« Heu… »
« Et bien, c'est la même chose. Jophiel n'est pas une amie pour Hael, c'est son plaisir coupable. »
Joséphine plissa les yeux.
« Attends, tu veux dire… dans le sens… saphique ? »
L'Archange ne répondit pas tout de suite, préférant méditer la question l'espace d'une bonne minute.
« Je doute qu'elles en soient là » finit-il par décréter, « mais je te déconseille d'aborder la question avec Hael. Tu ne voudrais pas qu'elle panique et coupe les ponts avec Jophiel, j'espère ? »
Voyant les ailes de la brune s'avachir mollement, Raphaël poussa mentalement un soupir soulagé. Beau rattrapage.
La prochaine fois qu'il aurait à se taper un gardien inquiet, il se constituerait une réserve de café. Pas question de déraper à nouveau.
Saphique, adjectif provenant du nom de la poétesse Sapphô, résidente de l'île grecque Lesbos et célèbre pour ses poèmes où elle proclame son amour des charmes féminins…
