« Mais puisque je te dis que ça va ! »
Si Raphaël avait eu droit à un grain de café à chaque fois que quelqu'un lui sortait cette phrase, il n'aurait plus jamais eu besoin de se rendre à la supérette pour refaire son stock. Et si à chaque fois qu'il avait découvert quelque chose de grave malgré la protestation, il avait bu une goutte de champagne, il aurait été victime d'un empoisonnement à l'alcool depuis belle lurette.
Et oui, il prenait en compte son métabolisme absurdement rapide.
Assise sur la chaise en face de lui, Hael dardait sur lui son regard le plus hostile, mais très franchement, il avait vu Gabriel faire mieux, et Gaby était trop adorable pour réussir à faire peur à quiconque.
« Quand tu auras vu défiler autant de monde que moi, ma petite, tu sauras identifier les signes de stress » rétorqua-t-il. « Ne me dis pas que tu bachotes jusqu'à pas d'heure la nuit ? »
La fille lui décocha un sourire innocent.
« Travailler jusqu'à minuit ? Ne t'inquiète pas pour ça. »
Traduction, elle ne se couche pas avant trois heures du matin parce qu'elle est trop occupée à relire un roman à l'eau de rose ou à visionner des bêtises sur son ordinateur…
« Petite mine, tout de même. Personne ne te l'a dit ? »
La grâce de l'adolescente frémit, semblable à un poisson prêt à se réfugier sous une roche pour fuir un prédateur.
« Non » articula-t-elle.
« Même pas ta gardienne ? »
Raphaël reçut un regard blasé.
« Elle me dit tout le temps ça. »
« Et Jophiel ? »
Les plumes de Hael se hérissèrent brusquement.
« Je veux pas parler d'elle » grinça-t-elle.
Appât gobé, songea Raphaël. Maintenant, il n'y avait plus qu'à donner un coup de moulinet pour ramener le poisson.
« Et pourquoi pas ? »
« Parce que ! »
« Elle t'énerve ? »
« Non ! Enfin, si. Je sais pas ! »
Hael devenait écarlate, sa grâce tournoyant frénétiquement sur elle-même à la manière d'une toupie électrique souffrant d'une overdose de cafféine.
« Je crois que si, tu sais » contra calmement le guérisseur. « C'est ton amie, n'est-ce pas ? »
« JE NE VEUX PAS QU'ELLE ME FASSE MAL ! »
Voilà, c'était sorti. La fille semblait presque choquée par ce qui venait de lui sortir de la bouche – très courant comme réaction, ça.
« Et pourquoi te ferait-elle du mal ? » s'enquit l'Archange de sa voix la plus détachée.
« …C'est ce que les gens font. »
Sur ces mots, le barrage craqua : la grâce de Hael émit un bruit de verre fracassé tandis que des larmes commençaient à couler de ses yeux bleu de givre, comme si ceux-ci allaient fondre.
Heureusement qu'il n'oubliait jamais de conserver une boîte de mouchoirs ou deux dans son tiroir, ça lui permettait de limiter les dégâts. Quoique, vu comment l'adolescente s'était jetée dessus comme la misère sur le monde, peut-être que ça ne suffirait pas.
« Tu as si peur que ça ? » fit-il gentiment.
La fille eut un petit hoquet.
« Je suis horrible » gémit-elle. « Pourquoi je me mets dans un état pareil ? »
Raphaël lui toucha délicatement le poignet.
« Hael. Ce n'est pas parce que tu as peur que tu es quelqu'un d'horrible. »
« Mais je ne devrais pas. »
Il lui renvoya un regard pas du tout impressionné.
« Tout comme un Archange respectable ne devrait pas porter de jupe. Il y a des choses qui ne devraient pas, mais qui sont quand même. »
Hael renifla.
« Ca ne veut pas dire qu'il faut les laisser être » protesta-elle d'une petite voix.
Le médecin céleste émit un fredonnement dans le fond de sa gorge.
« Si tu veux mon avis, peut-être que tu ferais bien d'expliquer la situation à Jophiel. »
« Tu veux rire ? » s'écria la fille.
« C'est Jophiel. Elle comprendra. »
A la façon qu'eut Hael de serrer les lèvres, Raphaël sut qu'il venait de faire mouche.
