Tête en l'air
« Tu sais, Raphaël, parfois je me demande si mes protégées et mon mari n'auraient pas raison quand ils me disent que je devrais vérifier si je ne suis pas malade » déclara la femme assise bien droite sur sa chaise, sa frange brune très raide s'arrêtant juste au-dessus de ses yeux brillant comme des billes d'ambre poli.
Le guérisseur lui adressa son sourire le plus inexpressif. Ça va plus loin que de se demander, si tu viens me voir.
« Tu sais » finit-il par déclarer, « ça arrive à tout le monde d'oublier où on a rangé ses lunettes pour se rappeler qu'on les avait laissées sur sa table de chevet… »
« Je sais » gémit-elle. « Et je sais aussi qu'ils ne veulent être méchants, c'est seulement… »
« Seulement que ça monte, et puis ça explose ? »
« Oui ! » confirma-t-elle non sans un chouïa d'exubérance désespérée. « Et après une visite à ma gardienne, tu la connais, elle oublierait sa tête si elle ne l'avait pas plantée sur les épaules, alors là je te dis pas la catastrophe… »
« Je vois très bien » commenta le médecin des anges. « Et c'est vrai qu'elle est distraite, c'est vrai aussi que tu es distraite, mais ça n'est pas une maladie. Si tu oubliais une de tes protégées à la sortie de l'école, là je ne dis pas… »
« Quelle horreur ! Je ne ferais jamais ça ! »
« Alors tu vois ! »
En son for intérieur, Raphaël regrettait un peu de ne pas pouvoir oublier sur commande le contenu de ses journées. Ça lui aurait épargné tant de stress.
