Loin du front
« Raphaël ? Rien qu'une minute. »
En temps normal, le médecin des anges se serait esquivé malgré tout : il n'était pas actuellement en service, et il détestait quand ses frères et sœurs plus jeunes le dérangeaient pendant une de ses pauses lectures à la bibliothèque pour des vétilles.
Seulement, l'expression complètement plate de Hael et les remous agitant sa grâce – une tempête de sable sous une plaque de verre – le souciaient quelque peu. D'autant qu'il avait une très bonne idée de la raison pour laquelle elle venait le voir.
« On peut s'asseoir d'abord ? » fit-il en coulant un regard dans la direction de deux fauteuils à l'air périlleusement confortable.
Comme la donzelle ne semblait pas s'y opposer, ils s'installèrent, lui les jambes croisées, elle les genoux remontés contre la poitrine, ses pieds recouverts par des chaussettes roses posés sur le coussin.
« Alors. »
Elle se lécha les lèvres avant de sauter à l'eau.
« C'est au sujet de ce que tu as dit à Joséphine. Pour la faille dans sa grâce. »
« L'opération, tu veux dire ? »
Les chaussettes roses ondulèrent, indiquant que les orteils en dessous se repliaient.
« Est-ce que c'est vraiment nécessaire ? »
Le guérisseur étrécit les yeux.
« Comme je l'ai dit à ta gardienne, si la faille ne reçoit pas de traitement, les chances que sa grâce se déchire brusquement seront d'une sur quatre d'ici quinze ans. »
La fille détourna la tête pour fixer l'étagère du mur en face.
« D'accord. Je voulais savoir, après tout. »
Le duvet de ses ailes était à demi hérissé, et l'Archange additionna sans peine deux et deux.
« Tu as peur. »
Elle pinça l'accoudoir de son fauteuil.
« Je sais que c'est toi le grand docteur du Paradis, alors tu ne risques pas de la laisser mourir sur la table d'opération. Mais... »
Les mots refusèrent de monter, alors elle opta pour une petite grimace en guise de substitut. Raphaël tordit à son tour les lèvres sous le coup de l'empathie.
« C'est pas tellement rationnel, la peur. Et il s'agit d'une opération risquée » lui rappela-t-il gentiment.
Hael renifla et baissa le nez vers ses genoux.
« Je suis une imbécile. »
« Tu es une protégée affectueuse. Bien sûr que tu te fais du souci pour ta gardienne. »
« C'est pas sensé être l'inverse ? » ronchonna la fille. « Je déteste l'âge adulte. »
« Permets-moi de t'opposer l'argument contraire » rigola le médecin. « C'est tellement gratifiant de voir ton petit monstre attraper des cheveux blancs après tous ceux qu'il t'a refilé. »
Elle lui tira la langue, mais les remous dans sa grâce ne s'agitaient plus autant. Juste un peu.
