Deuil à retard
Au fil du temps, Raphaël s'était habitué à ce que plusieurs de ses cadets – un nombre plutôt agaçant, en fait – décident de faire fi de la bonne éducation et de bypasser entièrement la salle d'attente, préférant s'introduire directement dans le bureau. Un de ces jours, il faudrait qu'il installe une serrure sur la porte, et pas seulement sur ses tiroirs et armoires.
Cette fois, l'intrus s'avéra être Ella. Laquelle s'était écroulée sur le lit bas, le visage dans l'oreiller, les ailes avachies.
Sa grâce était parcourue régulièrement de petits soubresauts, comme un hoquet. Comme un souffle qui a du mal à redémarrer à cause des larmes.
Raphaël ne dit rien. Il referma la porte derrière lui avant d'aller se pencher au-dessus du lit, touchant du bout du doigt l'épaule d'Ella.
Elle décolla son visage de l'oreiller avec un brin de difficulté, ses joues humides et ses yeux dégoulinants rendus gluant pour le coton doux de la taie.
Raphaël ne dit rien. Il laissa un tintement retentir dans sa propre grâce. Pas un ordre. Juste une invitation.
« … J'ai fait un rêve la nuit dernière. Il y avait moi, ma gardienne, ma sœur et… et mamie. Je sais plus de quoi on parlait, mais… mais on parlait, tu vois ? Pendant la balade. Le truc bête, tout le monde fait ça. »
Elle avala sa salive.
« Et puis… et puis, mamie a dit qu'elle allait partir, maintenant. Et je… je sais pas pourquoi... »
Elle renifla, s'étrangla un petit peu. De nouveaux pleurs allèrent s'épandre sur ses joues.
« C'est idiot… Elle est morte depuis quatre mois. Pourquoi je pleure maintenant… ? »
Raphaël étendit la présence de sa grâce par-dessus sa sœur, un peu à la manière d'un drap jeté sur un dormeur pour l'empêcher d'avoir trop froid.
« Tu sais, tout le monde ne fait pas son deuil à la même allure. Pour certains, ça les frappe dès l'annonce. Pour d'autres, c'est aux funérailles ou juste après. Toi, ça a prit plus longtemps que la plupart, voilà tout. »
Ella cligna des yeux, ses cils englués d'humidité salée.
« Raphaël » souffla-t-elle, « je peux pas… s'il te plaît. »
Il ne savait pas vraiment ce qu'elle demandait – dans ce type de circonstances, c'était fréquemment dur de trouver des mots. Parfois car la parole se noyait dans le chagrin. Parfois car la parole signifiait que le réel ne pouvait plus être ignoré.
L'Archange déploya ses longues ailes vertes, formant une tente au-dessus de sa tête et de celle d'Ella.
« Prends ton temps » fit-il. « Je serais toujours là. »
Parce que même s'il ne pouvait pas trouver les bons mots, il serait toujours là.
Pour Adèle Dyja. On pense à toi, mamie.
