Bonjour à tous !
Aujourd'hui, je démarre la publication d'une fic sur Tsubasa, ma première sur ce fandom. Chronologiquement, elle se situerait quelque part entre le pays de Rekord et Tokyo Acid. Attention, cette histoire contient des spoilers du manga jusqu'au chapitre 181 (tome 22).
Disclaimer : les personnages de Tsubasa Reservoir Chronicle sont la propriété de CLAMP.
Note pour Nandra-chan : voilà, voilà, je me lance, on va aussi pouvoir échanger sur mes écrits. L'ambiance est assez différente de tes fics, donc j'espère que ça te plaira. Moi j'aime bien Shaolan et Sakura, donc ils sont de la partie, mais j'ai aussi réservé des surprises (bonnes et moins bonnes) à Fye et Kurogane :)
Bonne lecture !
Chapitre 1
Le ciel se déchira, les nuages gémirent et se tordirent. Une gigantesque faille en forme de goutte d'eau se forma entre les cumulus, s'étira sous son propre poids et toucha la terre. Lorsqu'elle éclata dans une explosion de volutes magiques, quatre humains et une étrange petite créature blanche tombèrent directement dans les eaux troubles d'un fleuve bordé de roseaux. Shaolan, Sakura, Fye et Kurogane se redressèrent, les fesses trempées et les pieds enfoncés dans dix bons centimètres de boue molle. La chaleur de plomb leur tomba sur les épaules comme un joug de plusieurs tonnes. Dans cette atmosphère étouffante, le peu d'air en circulation était âcre et pesant. Même en inspirant à plein poumons, on avait l'impression d'être en apnée. Des franges de minuscules algues vertes nappaient les zones d'eau stagnante le long des rives. Entre les fourrés de roselières, quelques cigognes, perchées sur leurs échasses, firent claquer leur long bec de manière effrénée, comme pour reprocher aux étrangers leur irruption soudaine. Kurogane leva un pied, couvert d'une vase à l'odeur prononcée, un second pied, identique au premier, et quand il comprit que sa cape trempait elle-aussi dans ce limon visqueux, il vira immédiatement au rouge.
– Mokona ! Espèce de sale boule de poils ! Combien de fois faudra te le dire pour que tu nous fasses atterrir correctement ?
– Princesse, tout va bien ? s'inquiéta Shaolan en l'aidant à se relever.
– Oui, ça va, nous sommes juste un peu sales …
– Un peu sales, je crois que c'est un léger euphémisme, fit Fye avec un grand sourire.
Le manteau blanc du magicien avait pris une teinte maronnasse qui semblait beaucoup amuser son propriétaire. Mokona émergea à cet instant du fleuve, couvert de limon comme s'il s'était posé un masque d'argile sur la figure.
– Pyuuu !
– Ah, te voilà, pilote du dimanche ! bougonna Kurogane. Viens un peu ici que je t'attrape !
– Oh, Mokona blanc est devenu tout noir ! s'exclama la boule de poils en contemplant son propre corps. Il faut absolument que Mokona blanc montre ça à Mokona noir !
Alors que Kurogane s'apprêtait à le courser, Mokona bondit devant ses amis et la perle rouge sur son front s'activa. Elle projeta devant les voyageurs un grand flash qui ne dura qu'une fraction de secondes. Mokona ouvrit alors la bouche et il s'en échappa une feuille blanche, qui virevolta dans les airs ; Shaolan la saisit au vol. Il constata avec surprise qu'une image était en train d'y apparaître au contact de la lumière. Sakura et Fye se penchèrent et reconnurent un cliché d'eux-mêmes, pris quelques secondes auparavant : ils dégoulinaient littéralement de gadoue. Mokona avait été flashé au moment où il s'élançait au-dessus de Kurogane pour lui échapper, les oreilles au vent. Le ninja apparaissait bras levés pour attraper le manjuu, la bouche ouverte alors qu'il devait être en train de proférer une menace de mort.
– Waaa, Kuro-chan, tu fais encore plus peur qu'un ours qu'on aurait dérangé dans sa sieste !
– La ferme ! Et mon nom, c'est Kurogane !
– Mokona, cette image que tu as fait apparaître est impressionnante ! dit Shaolan en la retournant, comme un scientifique qui observe un nouveau phénomène. C'est vraiment une reproduction fidèle de la réalité !
– C'est l'une de mes 108 techniques secrètes : je l'ai appelée la Mokonagraphie !
À cet instant, Mokona rouvrit sa bouche et aspira la feuille que Shaolan tenait encore entre ses mains.
– Et hop ! Comme ça, Mokona noir pourra voir comment Mokona blanc lui ressemblait en arrivant dans ce monde.
– Tu as envoyé cette image à la sorcière ? bondit Kurogane.
– Ouiii ! Elle va tous nous voir couverts de boue !
– Je vais t'arracher les oreilles !
Il n'eut pas le temps de mettre sa menace à exécution : le fleuve s'agita tout-à-coup de remous d'autant plus inquiétants que l'eau trouble ne permettait pas de distinguer ce qui approchait. Une tête reptilienne surmontée de deux yeux globuleux apparut alors à la surface, nageant droit sur eux. Son corps verdâtre hérissé de pointes se terminait en une longue queue écailleuse qui oscillait de droite à gauche, tel un gouvernail lui permettant de fondre sur sa proie.
– Un crocodile ! s'écria Shaolan.
Le reptile bondit vers Sakura, sa mâchoire meurtrière grande ouverte. Shaolan s'interposa entre la bête et la princesse, et lui décocha un puissant coup de pied au niveau du cou. Le reptile, rageur, se défendit d'un grand coup de griffes. L'adolescent cria tandis qu'une douleur lancinante remontait de sa cheville jusqu'à la moitié de son mollet. Il bondit en arrière et sa jambe blessée s'enfonça de nouveau dans l'eau, où le sang se déversa en un filet sinueux. Près de sept ou huit autres créatures émergèrent aussitôt du fleuve, leurs narines dilatées.
– Vite, sortons de là ! s'exclama Fye.
Tous pataugèrent vers la rive, mais d'autres crocodiles sortirent soudain des buissons de roseaux pour leur couper la route. Leurs yeux jaunes luisaient d'appétit et leurs dents blanches étincelaient comme des couteaux, prêtes à les déchiqueter.
– Vite, manjuu, passe-moi mon sabre ! s'exclama Kurogane.
Mokona s'exécuta et Sôhi jaillit de sa bouche, entouré d'une pluie de spirales magiques. Kurogane la saisit au vol et se mit en position pour faire face à trois reptiles, qui lancèrent l'assaut. Il repoussa les deux premiers à coups de lames bien placés, mais dut s'acharner contre le troisième, plus coriace. Néanmoins, il finit par avoir le dessus et lui trancha la tête. Lorsque l'un des leurs tomba, l'attitude des crocodiles changea du tout au tout : délaissant les humains et ce sabre luisant qui les menaçait, ils se ruèrent sur la bête décapitée. Profitant de la diversion, les quatre voyageurs coururent jusqu'à la rive et grimpèrent sur la terre ferme. Là, ils se retournèrent, le cœur battant : les bêtes, trop occupées à s'arracher un morceau du festin que représentait leur camarade, ne leur prêtaient plus attention. Le petit groupe s'éloigna encore un peu du fleuve, par précaution, et alors tous s'autorisèrent à respirer, soulagés.
– Eh ben, elles avaient une sale gueule, ces bêtes, marmonna Kurogane. Je n'en avais jamais vu des comme ça, au Japon …
– Moi si, une fois, lorsque j'étais en voyage avec mon père, haleta Shaolan.
– Et en plus, elles … elles se mangent entre elles ! s'exclama Sakura, dégoûtée.
– C'est une stratégie beaucoup moins risquée que se mesurer au sabre de Kuro-chan, fit remarquer Fye avec un sourire.
Shaolan se redressa pour reprendre son souffle. La douleur de son mollet le lançait terriblement. Avec précaution, il souleva le bas de son pantalon jusqu'au genou et grimaça : la plaie n'était pas belle à voir.
– Shaolan-kun, vous êtes blessé ! s'exclama Sakura en s'agenouillant près de lui.
– Non, ça va aller, je peux marcher …
Sans lui laisser le temps de protester, Sakura se saisit d'un morceau de sa robe et, sous les yeux étonnés de ses compagnons, en déchira un bout pour bander le mollet de Shaolan.
– Ça empêchera le sang de couler le temps qu'on vous soigne correctement, lui dit-elle avec un sourire.
– Mer … merci, princesse, dit Shaolan en rougissant légèrement.
Fye retira son manteau plein de boue et le tordit pour l'essorer. Un sourire amusé étira ses lèvres quand il exprima au moins trois litres d'eau à la couleur douteuse, qui allégèrent un peu le poids du vêtement. Ce faisant, il leva la tête vers le soleil : la température était accablante.
– Eh ben, il fait une chaleur dans ce pays ! Je ne suis pas habitué, chez moi, il faisait toujours froid.
– Moi, dit Sakura, j'ai l'impression de connaître cette sensation … je crois qu'il fait un temps semblable au pays de Clow …
– C'est vrai, acquiesça Shaolan. Mais je me demande bien où nous sommes tombés, cette fois-ci …
– Pour l'instant, nous sommes dans une zone marécageuse, observa Kurogane. Essayons d'abord de sortir de là.
Ils se frayèrent un chemin entre les doux plumeaux des roseaux et les retombées des papyrus, puis grimpèrent un talus couvert d'herbe tendre. Quand ils passèrent la butte, ils se figèrent, bouche bée. Sous leurs pieds se déroulait, à perte de vue, une longue vallée couleur de miel qui suivait le large et scintillant lit du fleuve dans lequel ils étaient tombés. Sur ses rives peuplées de palmiers s'étendait une ville aux maisons de chaux claire, dont les portes et les tours de fenêtres se paraient d'élégants bandeaux turquoise. Au loin, se dressant dans toute sa splendeur, ils découvrirent un imposant palais dont la lumière crue du zénith décuplait la blancheur. Deux massifs pylônes encadraient solennellement son entrée comme des titans de pierre. Un passage couvert les reliait, rythmé par une ligne de colonnades aux couleurs chatoyantes. Au-dessus du palais, des oriflammes claquaient au gré du vent. En périphérie de la ville, des champs déposaient des touches de vert et de brun dans le paysage. Plus loin encore se profilaient les dunes ocre d'un désert, au fond duquel on devinait la pointe de fières pyramides.
– Que c'est beau, lâcha Sakura, émerveillée.
– Mokona, est-ce que tu sens les ondes d'une plume ? demanda Shaolan.
Mokona dressa ses oreilles et se concentra.
– C'est très faible, mais oui, je sens quelque chose …
– Dans la ville ? demanda Kurogane.
– Mokona n'est pas sûr …
– Bon, allons voir, dit Fye. De toute façon, nous avons besoin d'informations et il faut soigner Shaolan.
Ils descendirent la butte et arrivèrent rapidement aux abords de la cité. De hauts murs de calcaire l'entouraient ; ils passèrent sous l'unique porte qui trouait la muraille et s'avancèrent sur une rue de terre battue, où chacun de leurs pas soulevait un petit nuage de poussière sablonneuse. La vie s'agitait tout autour des maisons de briques crues : des femmes assises sur le porche de leur maison discutaient avec leur voisine tout en tressant des paniers en fibres de roseaux ; un potier sortit de sa boutique pour mettre à sécher un vase au soleil et ils croisèrent plusieurs hommes qui revenaient visiblement d'une pêche, un filet rempli de poissons jeté sur leur dos. Les habitants de ce pays avaient la peau mate, des cheveux sombres ou le crâne rasé, plus particulièrement les enfants à qui on n'avait laissé qu'une mèche de cheveux tressés qui leur retombait d'un côté de la tête. Les hommes portaient un pagne ou une jupe blanche plissée, et les femmes des robes de lin près du corps. Les enfants, garçons comme filles, étaient vêtus d'une petite tunique blanche serrée à la taille par une cordelette de cuir. Quand ces autochtones virent arriver quatre voyageurs étrangement habillés et couverts de boue, leurs yeux s'écarquillèrent.
Shaolan s'attendaient à ce qu'on les regarde avec surprise : c'était toujours comme ça dans les différents mondes qu'ils visitaient. Leur allure d'étranger étonnait et leur chute dans le fleuve n'avait pas dû arranger leur aspect. Cependant, il ne s'attendait pas à ce qu'on les dévisage avec effroi. Car c'est bien de la peur qu'il lut dans les yeux des habitants. Les mères firent précipitamment rentrer leurs enfants dans leur maison et les hommes murmurèrent sur leur passage.
– C'est moi, ou nous ne sommes pas les bienvenus ? fit Fye à mi-voix.
– C'est quoi leur problème ? grogna Kurogane.
– Mokona, surtout ne fais pas de bruit et reste caché, lui souffla Shaolan, inquiet.
– D'accord, Mokona est sage, répondit la petite créature en rabattant un pan de la cape du jeune homme sur lui.
– Peut-être devrions-nous essayer de leur parler ? émit Sakura, intimidée.
– Ils n'ont pas l'air d'en avoir très envie, marmonna Kurogane en jetant un œil aux visages hostiles.
Shaolan s'avança tout de même vers deux hommes qui les observaient d'un air suspicieux. Ceux-ci reculèrent, étonnés, mais parurent moins effrayés par le jeune garçon en particulier.
– Excusez-moi, messieurs … nous venons d'arriver dans votre ville et nous cherchons un endroit où je pourrais faire soigner cette blessure. Pourriez-vous nous indiquer un médecin ?
Les deux hommes échangèrent un regard surpris, puis secouèrent la tête. Ils ne semblaient pas connaître le terme « médecin ».
– Si c'est un guérisseur que vous voulez, vous feriez mieux d'aller voir dans le quartier du temple …
– D'accord, merci. Pouvez-vous m'indiquer la direction à suivre ?
– Par là …
Pendant que Shaolan demandait plus d'informations, Fye remarqua soudain un groupe de jeunes garçons qui leur tournait le dos, à quelques centaines de mètres. Ils s'étaient ligués pour brimer un enfant plus jeune qu'eux : Fye devinait sa petite silhouette acculée contre un mur. Cinq contre un. Quel courage … À cet instant, les garçons du groupe bougèrent et Fye vit plus distinctement l'enfant qu'ils voulaient maltraiter. À la différence des autres, qui étaient bruns, celui qui se trouvait contre le mur avait les cheveux blonds et les yeux bleus. Ses pupilles étaient dilatées par la peur et l'épuisement. Il avait dû beaucoup courir afin de tenter d'échapper aux autres, sans y parvenir. Fye cilla : cette expression apeurée et hagarde, il la connaissait bien. C'était probablement la sienne, lorsqu'il vivait dans cette fosse, il y a bien longtemps. Il fronça les sourcils et s'avança vers le groupe.
Kurogane écoutait Shaolan demander des précisions tout en surveillant d'un œil méfiant les gens qui se massaient autour d'eux. Soudain, il vit le mage s'éloigner en direction d'une rue perpendiculaire.
– Fye, qu'est-ce que tu fous ?
Le magicien s'approcha du groupe d'enfants. L'un d'entre eux avait saisi le petit garçon blond par le col et l'envoya mordre la poussière. Les autres ricanèrent, bras croisés. Le chef des garnements sentit soudain une main se poser sur son épaule. Il fit volte-face et leva les yeux : un grand homme blond le toisait de toute sa hauteur, un sourire plaqué sur ses lèvres.
– Vos mères ne vous ont jamais appris que la violence était une mauvaise chose ? Ce n'est pas très gentil de traiter ce petit comme vous le faîtes … et puis, cinq contre un, reconnais que ce n'est pas très équitable …
Avec un mélange d'effroi et de colère, le garçon retira vivement la main de Fye de son épaule.
– Ne me touche pas, toi !
– Et poli, avec ça, fit le magicien en souriant toujours. Vous devriez laisser partir ce petit, sinon …
– Sinon quoi ? demanda un autre avec défi.
Derrière les garçons, l'enfant blond aux yeux bleus s'était redressé et fixait Fye avec stupéfaction. Avant qu'il n'ait le temps de s'enfuir, l'un des gamins l'attrapa de nouveau par le col tout en adressant un regard mauvais au mage.
– Pourquoi on le laisserait tranquille ? Ce n'est qu'un sale morveux !
Il jeta l'enfant blond aux pieds de Fye et pointa un doigt accusateur vers eux.
– Ce gosse et toi, l'étranger, vous êtes exactement pareils ! Avec vos cheveux blonds et vos yeux bleus, vous portez malheur !
Les mots claquèrent dans les oreilles de Fye avec la violence d'une gifle. Il perdit brusquement son sourire et recula de quelques pas, le cœur battant. Il fixa les enfants au visage empreint de méchanceté, tandis que de terribles souvenirs ressurgissaient des tréfonds de sa mémoire, comme un cauchemar qui prendrait corps. Des fragments de son passé, lorsqu'il s'appelait encore Yui et que son frère, Fye, était encore en vie. Quand ils n'étaient encore que des enfants et que cette succession de fléaux s'était abattue sur leur royaume. Les mauvaises récoltes. Le manque d'eau potable. La famine. Tout était de leur faute. Leur père avait été brusquement emporté par la maladie ; leur mère s'était donné la mort. À Valeria, tout le monde le savait : les jumeaux portent malheur. Ils possèdent en eux une magie trop puissante. Les visages de ceux qui étaient venus observer leur condamnation lui revinrent en mémoire. Des visages cruels aux traits déformés, aux yeux remplis d'un noir de néant et aux sourires violents. On murmurait, on approuvait à voix basse leur châtiment. Ceux qui apportaient le malheur devaient être punis. Il y avait cependant une solution intermédiaire : si l'un d'eux était prêt à tuer son frère, l'autre pourrait vivre sans avoir à supporter le poids de leur destin. Lui et Fye avaient échangé un regard : ils n'avaient pas eu besoin de mots. Leurs mains, unies tout au long de ce jugement sans appel, disaient à elles seules qu'aucun d'eux n'abandonnerait jamais l'autre. Il entendait encore leur oncle prononcer cette sentence grave et terrifiante, les mots tomber sur leur nuque comme un couperet. Alors, on les avait enfermés dans cette vallée où la magie ne peut agir et où la neige ne cesse de tomber. Lui, Yui, en bas, dans la fosse. Fye, en haut, dans la tour. Séparés et condamnés à souffrir pour l'éternité.
Parce qu'ils portaient malheur.
Fye releva la tête vers les garçons qui le fixaient avec dégoût. L'un d'eux se saisit d'une pierre et la lança contre lui. Les autres ricanèrent et l'imitèrent. Paralysé, le magicien ne se défendit pas. À cet instant, deux des gamins se sentirent soulevés du sol par une poigne puissante. Un regard d'un rouge féroce se posa sur eux :
– Vous lui lancez encore une fois des pierres dessus, les menaça Kurogane, et je vous jure que je vous ferai passer l'envie de maltraiter les autres pour le restant de votre existence.
À cet instant, une pioche fusa en direction du ninja.
– Kurogane-san, attention ! s'écria Sakura.
Shaolan s'interposa juste à temps et intercepta la pioche avec sa jambe valide. Des murmures de colère parcourent la foule qui s'était amassée dans les rues avoisinantes. Des dizaines d'hommes se rassemblèrent alors autour des quatre voyageurs dans un brouhaha de râteaux, de bâtons et de piques. Leur visage trahissait une animosité non-dissimulée.
– Lâche nos enfants ! lança une femme à Kurogane.
Le ninja haussa les sourcils, surpris. Il laissa tomber à terre les deux mômes comme on lâche un chat trop lourd ; ceux-ci déguerpirent sans demander leur reste, leurs camarades derrière eux. Le petit garçon blond, au contraire, recula vers Fye, comme s'il voulait se cacher dans les plis de son manteau. Les habitants levèrent leurs armes de fortune, menaçants.
– Vous nous apportez le mauvais œil !
– Nous ne voulons pas d'étrangers ici ! Et surtout pas des comme lui ! ajouta un autre en désignant Fye.
– Repartez d'où vous venez !
– Eh ben, pour le comité d'accueil, on repassera, marmonna Kurogane en levant son sabre.
L'un des hommes lança un râteau dans leur direction : Kurogane s'interposa et le brisa en deux d'un coup de lame.
– Mokona, peux-tu faire apparaître mon sabre tout en restant caché ? demanda Shaolan à la petite boule blanche.
– Tout de suite !
Le manjuu ouvrit la bouche et un éclair jaillit de sous la cape de Shaolan. L'adolescent saisit son sabre et le dégaina, sous les yeux effarés des habitants.
– Ils utilisent la magie ! s'écria un homme.
– Attrapez-les ! cria un autre.
Les pioches, les piques et les râteaux se dressèrent dans un vacarme métallique et se pointèrent vers les voyageurs. Sakura poussa un cri d'effroi. Kurogane et Shaolan levèrent leur sabre, Fye se mit sur la défensive et tous firent cercle autour de la princesse. À cet instant, une voix impérieuse retentit :
– Arrêtez !
Kurogane et Shaolan retinrent leur arme, les habitants s'immobilisèrent : une chaise à porteurs venait de s'arrêter dans un nuage de poussière, à quelques mètres d'eux. De longs rideaux de lin retombaient de chaque côté de son habitacle et dissimulait son passager aux regards. Kurogane remarqua que les hommes et les femmes s'étaient tus et fixaient la cabine avec une expression teintée de respect. Qui que fût la personne qui se trouvait derrière ces courtines, il devait s'agir de quelqu'un d'important. Dans un même mouvement, les deux porteurs posèrent un genou au sol. Une main fine écarta alors lentement les voiles.
Kurogane et Shaolan se figèrent en même temps. La femme qui venait de descendre de l'habitacle dégageait une aura de noblesse qui la distinguait tout de suite du reste de la population. De taille moyenne, elle paraissait avoir entre trente-cinq et quarante ans. Sa peau pâle et délicate contrastait avec sa chevelure d'un noir d'obsidienne, qui coulait jusque sous sa taille. Sur son front était tracée une croix stylisée dont les quatre branches, en forme d'ellipse, ne se touchaient pas. Dans son regard brillait la bonté ; sur ses lèvres fines se mêlaient la douceur d'une mère et la fermeté d'une reine. Sa robe de lin, qui tombait en plis serrés le long de son corps, laissait deviner sa constitution fragile. Pourtant, son maintien n'avait rien d'hésitant. Un large collier de perles précieuses, posé sur un châle croisé sur sa poitrine, indiquait son aisance et son haut rang social.
Kurogane la fixa, le cœur battant. Ce n'était pas possible. Elle portait des vêtements différents, mais cette longue chevelure brune, ces yeux bruns déterminés, ce sourire doux … elle était exactement comme dans son souvenir. Comme si elle n'avait pas vieilli depuis le jour où il l'avait perdue …
…. comme si elle n'était jamais morte.
Shaolan jeta un regard à Kurogane, le cœur serré. Il avait tout de suite reconnu la femme qui venait de descendre de la chaise à porteurs. Cette femme, il l'avait déjà vue par le passé, dans le livre des souvenirs de la grande bibliothèque de Rekord.
Cette femme, c'était la mère de Kurogane.
Stoïque en apparence mais intérieurement bouleversé, le ninja tenta de se ressaisir. Cette dame n'était pas réellement sa mère. Elle partageait sans doute la même âme qu'elle, mais c'était une personne différente, qui avait mené une vie différente, dans un monde distinct du sien. Lui et ses compagnons avaient déjà rencontré des doubles dimensionnels au cours de leur voyage et même s'ils ressemblaient aux personnes qu'ils avaient pu connaître, ce n'était pas vraiment eux. Il ne devait pas flancher, ne pas se laisser envahir par les sentiments. En tant que ninja, il avait été entraîné à le faire. Pourtant, quand la femme prit la parole, il ne put s'empêcher de frémir au son de sa voix.
– Laissez ces voyageurs tranquilles.
L'ordre sembla superflu, car dès que les habitants de la ville avaient vu apparaître la dame, ils s'étaient respectueusement inclinés. Aucun d'eux n'osa protester ou contester sa décision. Aussi, quand elle leur demanda de retourner à leurs occupations, ils se dispersèrent en silence, non sans lancer, pour certains, un dernier regard hostile en direction de Fye. Le mage les observa s'éloigner, mal à l'aise. Le petit garçon blond qui s'était blotti contre ses genoux s'écarta alors de lui et le dévisagea de ses grands yeux bleus. D'une voix à peine audible, il souffla:
– Merci ...
Puis, sans prononcer un mot de plus, il s'enfuit en courant. Fye le suivit du regard, troublé. La femme qui était intervenue en leur faveur s'approcha alors et leur sourit :
– Veuillez excuser les habitants de mon pays, voyageurs. Ils ne sont guère habitués aux étrangers et malheureusement, ils entretiennent encore de nombreuses croyances concernant les gens comme vous, dit-elle à l'intention du mage.
Celui-ci cligna des yeux. Enfin, il parvint à se reprendre, retrouva son éternel sourire et acquiesça :
– Nous avions remarqué. Merci d'être venu à notre secours, madame.
– Je pense que vous aviez de toute façon des amis prêts à vous défendre, monsieur.
La jeune femme coula un regard sur Sakura, Shaolan, et enfin s'arrêta sur Kurogane. Le ninja la dévisagea en silence. Finalement, il dit d'une voix étonnamment calme :
– C'est vrai. Merci à vous d'être intervenue.
Fye tourna la tête vers le ninja, surpris. Merci à vous d'être intervenue ? Ce n'était pas le genre de Kuro-sama d'être aussi poli. Il remarqua alors que son compagnon était légèrement plus pâle que d'habitude et qu'il fixait la dame d'un regard intense. Il ne disait rien, mais le mage discerna un léger tremblement dans ses pupilles. Kurogane était-il … troublé ? Non, c'était même plus ça. Fye n'arrivait à le croire. Qui était cette femme, pour parvenir à le désarçonner de la sorte ? Sakura, désireuse de rompre le silence, intervint alors :
– Nous … nous sommes désolés d'avoir causé autant de problèmes dans votre ville … nous venons de très loin et nous avons été attaqués par des bêtes féroces au bord du fleuve. Mon ami est blessé à la cheville et nous cherchions un endroit où il pourrait être soigné.
– Je comprends. Je peux vous fournir les soins dont avez besoin et aussi, si vous le désirez, mon hospitalité.
– C'est vraiment très généreux de votre part, dit Shaolan en s'inclinant. Étant donné que nous n'avons aucun endroit pour dormir, nous acceptons volontiers votre proposition. Je m'appelle Shaolan, et voici mes compagnons, la princesse Sakura, Fye-san et Kurogane-san.
– Et Mokona ! s'exclama alors la boule de poils en surgissant de sous le manteau de Shaolan.
– Mo… Mokona ! balbutia Shaolan, inquiet à l'idée d'effrayer la seule personne qui leur avait été d'une quelconque aide dans ce pays hostile.
La dame contempla la petite créature blanche d'un air surpris, mais ne parut pas effrayée. Elle releva les yeux vers les voyageurs et posa sur eux un regard intrigué.
– Vous ne venez pas seulement d'un pays au-delà du nôtre, n'est-ce pas ? Vous venez de bien plus loin …
– En … en effet, acquiesça Shaolan.
– Dans ce cas, soyez les bienvenus au pays d'Atoum. Je suis la princesse Sawa-Isis et la belle-sœur de Pharaon.
