Bonjour à tous ! Avant toute chose, je tiens à vous souhaiter de joyeuses fêtes ! J'espère que malgré le contexte difficile de cette année vous pourrez passer un bon moment avec vos proches.
Je sais que j'ai été vilaine et que j'ai coupé en plein suspens dans le chapitre précédent, voilà donc la suite, c'est mon cadeau de Noël :D
Bonne lecture !
Chapitre 3
– C'est à cause de mon époux, dit Sawa-Isis.
– Votre époux ? répéta Shaolan. Que pense-t-il de cette croyance ?
– Cela fait bien longtemps que mon mari ne pense plus. Il est mort il y a dix ans.
Kurogane fixa Sawa-Isis, le cœur battant. Dans son monde d'origine, ses parents avaient trouvé la mort la même nuit. Mais dans cette dimension, sa mère était restée veuve. Son époux ressemblait-il aussi à son père ?
– Mon mari, continua Sawa-Isis, se nommait Ushio-Osiris. Il était le fils aîné du précédent pharaon. Celui-ci l'avait eu avec sa première épouse, une femme venue d'un pays au nord du nôtre. Elle s'était mariée avec Pharaon afin de sceller une alliance entre nos deux terres. C'était une très belle dame, qui avait de longs cheveux blonds et les yeux bleus. En ce temps-là, ces distinctions physiques n'étaient pas mal vues au pays d'Atoum. Au contraire, on m'a dit que la première femme de Pharaon a fasciné bien des gens à la cour. Malheureusement, elle est morte de maladie très peu de temps après la naissance de son fils. Ushio-Osiris a grandi sans sa mère, tout en lui ressemblant de plus en plus à mesure que les années passaient : il avait hérité de la couleur de ses cheveux et de ses yeux.
Kurogane cilla : le mari de Sawa-Isis, un homme blond aux yeux bleus ? Cela ne correspondait pas du tout ! L'idée était perturbante. Il fallait croire qu'un être, selon les différents mondes où il existait, n'était pas forcément destiné à vivre avec la même personne. Mais quand même, imaginer sa mère avec un autre homme … Bon, au moins, il ne risquait pas de rencontrer un double de lui-même dans ce pays. Si Sawa-Isis avait eu un enfant avec son époux, il ne pouvait pas lui ressembler.
– Ushio-Osiris était l'unique héritier du précédent pharaon, continua Sawa-Isis. Mais quand il était enfant, sa santé était fragile. Son père, craignant que la maladie qui avait emporté sa femme n'ait aussi raison de son fils, a pris une seconde épouse avec laquelle il a eu un autre enfant. Finalement, Ushio-Osiris a survécu jusqu'à l'âge adulte et à la mort de son père, il est devenu pharaon. C'était il y a quinze ans. C'est à ce moment-là que je suis devenue sa femme. J'appartenais à une famille de très vieille noblesse et il était prévu de longue date que nous nous mariions. J'avais toujours vu Ushio-Osiris de loin, à la cour, sans jamais lui parler, car on n'adresse pas facilement la parole à un prince de sang. Pourtant, en apprenant à nous connaître, nous sommes vraiment tombés amoureux l'un de l'autre. Ushio-Osiris a gouverné pendant cinq ans le pays d'Atoum. Le début de son règne a été prospère : les crues du Nil étaient régulières et abondantes, les récoltes généreuses. Les savants et les artistes ont reçu de l'argent pour mener leurs projets et mon mari a fait agrandir les temples dédiés à nos dieux. Mais, au bout de deux ans, d'étranges phénomènes ont commencé à se produire.
– Quels phénomènes ? demanda Shaolan.
– Des incendies ont ravagé nos champs. La famine a commencé à se répandre dans le pays. L'eau de certains puits est devenue imbuvable et ceux qui ont tenté d'y prélever de l'eau se sont empoisonnés. Puis, des proches d'Ushio-Osiris ont commencé à mourir de manière fulgurante et inexpliquée.
Fye frémit, le cœur battant. Les mauvaises récoltes … l'eau empoisonnée … la mort d'êtres chers … il avait l'affreuse sensation d'assister à la répétition des plaies et des malheurs qui avaient dévasté son propre pays lorsqu'il était enfant. Sans rien pouvoir y faire, une fois de plus.
– Nous avons consulté notre clergé pour essayer de comprendre pourquoi ces fléaux s'abattaient sur nous, poursuivit Sawa-Isis. Les prêtres ont interrogé les dieux et en sont venus à la conclusion que ceux-ci rejetaient l'autorité d'Ushio-Osiris car il était le fils d'une femme étrangère. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus rappelaient qu'il n'appartenait pas totalement à la terre d'Atoum et par conséquent, il ne pouvait pas en être le souverain. Peu de temps après qu'on nous ait donné cette interprétation, le demi-frère de mon mari nous a invités chez lui à une réception. Malgré les temps difficiles que nous vivions, le demi-frère d'Ushio-Osiris espérait lui remonter le moral. Durant le repas, il a fait apporter un beau siège sculpté et peint, qu'il avait commandé spécialement pour l'occasion. Il a affirmé que celui qui s'y assiérait et dont le corps correspondrait exactement à la forme du siège pourrait en devenir le propriétaire. Tous les convives ont tenté leur chance, mais le siège n'a convenu parfaitement qu'à mon époux. Cependant, au moment où il s'y est assis, il a été parcouru de tremblements et s'est brusquement effondré. Nous avons dû appeler des médecins en urgence, mais tout ce qu'ils ont tenté n'a eu aucun effet : dix minutes plus tard, mon mari est mort.
Sakura, bouleversée, fixa intensément Sawa-Isis : elle lisait une telle peine dans ses pupilles sombres. Elle avait dû beaucoup souffrir. Même si elle tentait de narrer son histoire sans se départir de son calme, la jeune fille avait noté que son timbre était devenu plus faible quand elle avait prononcé les derniers mots. Sakura jeta un coup d'œil furtif à Shaolan et son cœur se serra. Au même moment, l'adolescent surprit son regard. Elle détourna aussitôt le sien et pressa nerveusement ses mains l'une contre l'autre, en essayant d'écarter la terrible pensée qui venait de lui traverser l'esprit. Non, cela ne pouvait pas arriver. Sawa-Isis, d'un ton qu'elle tenta de rendre plus ferme, poursuivit :
– Quelques jours plus tard ont eu lieu les rites funéraires. Toutefois, dans la nuit qui a suivi son embaumement, quelque chose de terrible s'est produit.
– De terrible ? Quoi ? demanda Mokona d'une toute petite voix.
– Le corps de mon époux a été profané : l'un de ses yeux avait disparu.
Tous déglutirent tandis que leur estomac se révoltait. Les effluves de nourriture, qui leur avaient paru si alléchants vingt minutes auparavant, ne leur firent soudain plus du tout envie. Shaolan porta machinalement une main à son œil droit, celui qui ne voyait plus.
– De plus, ajouta Sawa-Isis, l'embaumeur qui était demeuré près du corps toute la nuit avait été assassiné. Les prêtres n'ont eu qu'une seule explication à ce malheur : les dieux avaient volé l'œil de mon mari pour le punir d'avoir conduit au désastre le pays d'Atoum. En lui prenant son œil, les dieux l'ont condamné à entrer dans le monde des morts avec un corps incomplet : c'était une deuxième damnation. Malgré tout, nous avons procédé aux rites et il a été décidé que mon mari serait enterré dans une pyramide éloignée de celles des autres pharaons, afin que son âme impure ne contamine pas les autres tombes.
– Vos pyramides vous servent de tombes ? demanda Shaolan.
– Oui.
– Qu'est-ce que c'est, une pyramide, Shaolan ? demanda Mokona.
– Il s'agit d'un grand monument de base carrée, avec des faces triangulaires, qui peuvent être lisses ou en escaliers. J'en ai vu avec mon père durant nos voyages, mais elles servaient de temples plutôt que de tombes.
– Lorsque la pyramide de mon époux a été scellée, dit Sawa-Isis, les prêtres nous ont avertis : quiconque essayerait de pénétrer dans sa tombe serait victime de la colère des dieux. Depuis ce jour, les cheveux blonds et les yeux bleus sont signes de malheur dans notre pays.
Fye baissa la tête, les dents serrées. Kurogane remarqua alors que le mage serrait les poings à s'en faire blanchir les jointures. Il fronça les sourcils : quelque chose n'allait pas. Fye était capable de garder son sang-froid même si sa vie était en danger, il l'avait constaté à plusieurs reprises. Alors, pourquoi était-il si pâle en cet instant ? Sawa-Isis pinça à nouveau les lèvres, et dit, la gorge nouée :
– Mon mari et moi n'avons pas eu le temps d'avoir d'enfants. À sa mort, le trône du pays d'Atoum est demeuré sans héritier et c'est pour cette raison que le demi-frère d'Ushio-Osiris est devenu pharaon. C'est maintenant lui qui dirige notre royaume depuis dix ans. Mais …
– Mais ? fit Kurogane.
– Tous les fléaux n'ont pas complètement disparu. Des gens continuent parfois de mourir sans raison … et cela entretient la peur chez nos habitants. Voilà pourquoi, monsieur, dit-elle en relevant la tête vers Fye, les habitants ont eu cette réaction envers vous. J'en suis sincèrement désolée.
Le magicien releva lentement la tête vers elle. Malgré le maelström d'émotions qui lui broyait le cœur, il s'obligea à sourire. Seuls ses yeux, pour qui savait observer, étaient agités d'ombres terribles.
– Ce n'est pas de votre faute, princesse Sawa-Isis. Cependant, j'ai pu remarquer que vous, vous ne semblez pas craindre ma présence. Pourquoi ?
– J'ai vécu profondément heureuse avec mon mari pendant les cinq années qui nous ont unis. Alors je ne peux pas m'empêcher de penser, même si ce n'est pas ce que les prêtres nous ont dit, que mon époux n'était pas complètement responsable de ce qu'il s'est passé. Et que toutes les personnes blondes aux yeux bleus ne sont pas mauvaises. Depuis la disparition d'Ushio-Osiris, la plupart des gens présentant ces caractéristiques physiques ont fui le pays d'Atoum. Beaucoup étaient venus du nord suite à l'arrivée de la mère d'Ushio-Osiris pour épouser Pharaon ; après les désastres qui ont désolé notre terre, la plupart d'entre eux sont repartis vers leur pays d'origine. Il reste toutefois certaines familles qui vivent presque cachées du regard des autres, pour ne pas subir de persécutions. Néanmoins, n'ayez crainte : tant que vous serez mes hôtes, il ne vous arrivera rien. De plus, même si vous êtes blond aux yeux bleus, Fye-san, vous êtes physiquement assez différent de mon mari. J'ose espérer que cela pourra un peu atténuer le regard que les gens de mon pays porte sur vous, si tant est que cela puisse être possible.
– Merci, votre altesse.
– Pharaon est au courant de votre arrivée. Il a accepté de vous recevoir après demain, lors d'un banquet. Tous les cinq.
– Même Mokona ? demanda la petite boule blanche.
– Oui.
– Merci !
Shaolan se pencha vers Sawa-Isis :
– Votre altesse, puis-je vous poser une question ?
– Je t'écoute.
– Est-ce que tous les gens de votre pays ont un prénom composé ?
– Non, ce n'est le cas que pour les membres de la famille royale. Le premier prénom est notre véritable nom et le deuxième est celui d'une divinité. Grâce à ce deuxième nom, les membres de la famille établissent un lien direct avec le divin. Nous devons honorer le dieu dont nous portons le nom ; en échange, nous espérons que celui-ci nous favorise et favorise nos sujets.
– Alors, Isis est le nom d'une déesse ? comprit Sakura.
– Oui, c'est la protectrice des pharaons. C'est aussi la déesse de la magie.
Fye releva la tête et dévisagea Sawa-Isis. Ainsi donc, il ne s'était trompé. Lorsqu'il l'avait vue descendre de la chaise à porteur, il n'avait pas seulement senti une aura de noblesse émaner de sa personne. Une autre aura, plus fluide, plus crépitante, invisible pour ceux qui n'ont pas de pouvoirs avait immédiatement attiré son attention.
– Vous pratiquez la magie, dame Sawa-Isis ?
– En effet, Fye-san.
Elle avait posé sur lui un regard perçant, que le mage soutint sans laisser transparaître aucune émotion. Elle savait. Comme lui, elle avait dû percevoir son aura lorsqu'ils s'étaient rencontrés. Sawa-Isis reporta son attention sur ses hôtes et ajouta :
– Je vous ai raconté l'histoire de mon pays, mais j'ignore tout de vous. Racontez-moi ce qui vous a conduits en nos terres.
Les quatre compagnons échangèrent un regard. Après quelques secondes d'hésitation, ce fut Sakura qui prit la parole :
– Suite à un accident, j'ai perdu … quelque chose d'important pour moi.
– Quelque chose d'important ?
– Oui, il s'agit de ma … de ma mémoire. Elle été transformé en plumes et dispersée par une magie très puissante. Nous voyageons pour la retrouver.
– Sous forme de plumes, vous dîtes ? répéta Sawa-Isis en haussant les sourcils.
– Oui, acquiesça Shaolan. Ces plumes possèdent un grand pouvoir. Pensez-vous que l'une d'entre elles pourrait se trouver près d'ici ?
Sawa-Isis fronça les sourcils et son regard se perdit dans le vide pendant quelques secondes. Une succession de pensées précipitées sembla traversa son front soucieux. Puis, elle se reprit et déclara :
– Je l'ignore. Mais … je ferai tout ce qui en mon pouvoir pour vous aider à la retrouver. Pour l'heure, vous devez être fatigués. Allez vous reposer et nous reparlerons de tout cela demain.
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Shaolan, Sakura et Mokona se retirèrent dans l'une des deux chambres que l'on avait préparées à leur intention ; Fye et Kurogane prirent l'autre. C'était une jolie pièce aux murs décorés d'oiseaux et de roseaux peints à la fresque. Tout comme dans la salle à manger, des nattes de jonc recouvraient le sol. Deux lits parallèles au sommier tressés en cannage faisaient face à une petite fenêtre pourvue d'une persienne en bois, dont l'abattant soulevé laissait entrer un air tiède aux senteurs de feuilles de figuier.
Kurogane s'assit sur un lit et posa ses coudes sur ses genoux. Le récit de Sawa-Isis était bien triste. Cela ne ressemblait pas du tout à ce qu'il avait vécu dans son propre pays, mais cela ne lui faisait pas moins de peine pour autant. Sa mère ne pouvait-elle donc pas vivre heureuse, quelle que soit la dimension où elle se trouvait ? Il aurait tant aimé pouvoir l'aider, pouvoir la protéger. Mais ici, comme dans son monde d'origine, c'était trop tard : son mari était mort et sa dépouille avait été maudite. Il serra les poings : peu importait qu'il soit devenu plus fort. La force seule ne suffit pas. Fye rabattit la persienne et ouvrit complètement le volet pour laisser entrer l'air de la nuit. Il s'accouda négligemment à la fenêtre, jeta un œil vers le ninja, puis reporta son attention sur des jardins, en contre-bas. Il ne voyait pas son compagnon, mais il entendait sa respiration sourde, pouvait presque deviner ses avant-bras se crisper sur ses cuisses et ses poings se serrer au-dessus du sol. Au bout de plusieurs minutes, il souffla, sans se retourner :
– C'est ta mère, pas vrai ?
Kurogane écarquilla les yeux et releva la tête.
– De qui tu parles ?
– De Sawa-Isis. C'est un double de ta mère, n'est-ce pas ?
Kurogane fronça les sourcils. Il était surpris que le mage ait compris si vite.
– Hmmm … ouais, acquiesça-t-il, la mine renfrognée.
Fye se retourna et dévisagea son compagnon, hésitant. Il savait que ce n'était pas ses affaires. Qu'il ne devait pas poser de questions, parce qu'il y a des réponses qu'il vaut mieux ne pas connaître. Mais aussi parce qu'il ne voulait pas, en se montrant curieux, courir le risque que Kurogane se permette de l'être à son sujet. Pourtant, jamais il n'avait lu une telle peine sur son visage. Cela touchait, plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. Peut-être parce que c'était inhabituel. Ou bien parce qu'il croyait que rien ne pouvait briser le tempérament d'acier de cet homme. Il se rappelait que lorsque le ninja avait rencontré un double de la princesse Tomoyo, dans le monde de Piffle, il s'était également troublé. Cependant, cette fois, son expression était différente. Plus grave. Plus triste. Il s'assit sur le lit en face de lui et dit d'une voix douce :
– Sawa-Isis est une femme d'une grande bonté. Elle nous a accueillis dans son palais en dépit de l'hostilité des habitants de ce pays. Il faut avoir du courage pour ouvrir sa porte à ceux qui sont rejetés par tout le monde …
Le ninja ne réagit pas ; il fixait le sol sans le voir. Dans son regard absent défilaient des visages que la vie avait quittés depuis longtemps. Des souvenirs érodés par le passage du temps et d'autres, aussi nets et tranchants que s'il venait d'en être le témoin. Il était, en cet instant, plongé dans un monde coupé du présent. Fye n'était même pas sûr qu'il l'entende. Peut-être que s'il parlait, son compagnon ne prêterait même pas attention à lui. Oui, c'était bien possible. Fut-ce ce doute, même infime, qui le poussa à ouvrir la bouche ? Ou bien le désir de dire quelque chose qui réconforterait Kurogane ? Ou encore l'envie, beaucoup plus égoïste, de s'intéresser à lui pour éviter de ressasser ses propres peurs ? Il n'aurait su le dire. Toujours était-il qu'il finit par demander, en regrettant aussitôt ses paroles :
– Ta vraie mère aussi est comme ça ? Généreuse, tournée envers les autres ?
Kurogane fronça les sourcils. L'image de sa mère priant devant l'autel afin de maintenir la barrière magique qui protégeait son pays lui revint en mémoire. Même lorsqu'elle était faible, même lorsqu'elle toussait à cause de sa maladie, elle priait pour fortifier ce kekkai. Elle pensait toujours aux autres, même si ce devait être aux dépens de sa santé.
– Ouais … elle était comme ça, elle aussi, marmonna-t-il sans lever les yeux.
Fye avala sa salive, comprenant subitement. Pourquoi n'avait-il pas tenu sa langue ? Depuis leur passage dans le pays de Rekord, il se doutait que l'enfance de Kurogane avait été marquée par un drame. À présent, il ne pouvait s'empêcher de penser que ce drame était la mort de sa mère. Des dizaines d'hypothèses défilèrent à toute vitesse dans son esprit. Était-elle morte très jeune ? Dans un accident ? L'avait-on assassinée ? Et son père, était-il mort, lui aussi ? Cela avait-il un lien avec cet homme, celui qui l'avait fait sortir de sa fosse ? Il redoutait de connaître la réponse. À sa grande surprise, Kurogane ne parut pas se formaliser de sa curiosité ; peut-être était-il trop absorbé par ses pensées pour s'en étonner. Il ajouta même, d'une voix rauque :
– J'aurais voulu la protéger … mais je n'ai pas su.
Fye dévisagea son compagnon, sans rien dire ; le ninja garda les yeux rivés sur le sol, le front plissé. Au bout de longues minutes de silence, il releva la tête vers le mage et se rendit alors compte que le blond avait l'air fatigué. Harassé, même. Des cernes sombres creusaient son regard clair, mais ce n'était pas de la fatigue physique. Il le fixa, et à son tour, une question naquit dans son esprit ; en d'autres circonstances, elle lui aurait paru saugrenue. Pourtant, sans qu'il ne sache très bien pourquoi, il eut envie de la formuler. Peut-être parce que le mage lui en avait posé une ? C'est vrai, de sa part, c'était surprenant. Il lui tendait rarement une perche comme ça. Ou bien était-ce pour se sentir moins seul ? Ou bien, tout simplement, pour cesser de se remémorer toutes ces images du passé ? Quelle que fût la raison, il finit par demander, d'une voix où il ne se reconnut pas lui-même :
– Et toi ? Ta mère, comment elle est ?
Fye frémit. Il le savait. Il savait qu'il aurait dû se taire, quelques minutes auparavant. Maintenant, il se retrouvait au pied du mur. Jusqu'à présent, il avait toujours réussi à éviter tous les sujets qui l'auraient forcé à parler de lui à ses compagnons, mais devant une interrogation aussi frontale, il hésita sur la réponse qu'il allait donner. Il songea qu'il aurait pu mentir. Inventer, comme d'habitude. Cependant, Kuropon venait d'être sincère avec lui. Il hésita pendant quelques secondes, puis pinça les lèvres et souffla, d'une voix à-demi éteinte :
– Elle … elle était d'une bonté sans égale.
Kurogane cligna des yeux, surpris. Le mage n'était pas toujours franc avec lui. Mais cette fois, il sentait qu'il lui disait la vérité. Il avait dit était. Cela signifiait donc que sa mère était morte, elle aussi. Le blond sourit tristement et ajouta, en haussant les épaules :
– Enfin, c'est ce que je crois me rappeler. C'était il y a longtemps.
Kurogane l'observa longuement. Fye soutint son regard, un pâle sourire figé sur ses lèvres. Ses pupilles bleues dépliaient un éventail irisé devant ses émotions, sans parvenir à masquer la peine qui embuait son âme. Il ne lui dirait rien d'autre, Kurogane le savait. Alors, le ninja décida de changer de sujet :
– En tout cas, ça va être coton pour retrouver la plume de la princesse dans ce monde.
– Tu l'as dit …
– Heureusement qu'en plus d'être blond aux yeux bleus, t'es pas borgne, grogna Kurogane sur le ton de la plaisanterie. Les gens d'ici pourraient croire au retour de leur pharaon maudit !
Fye ne réagit pas immédiatement. Kurogane cilla : normalement, le mage lui aurait déjà répondu du tac au tac. Fye lui adressa alors un sourire des plus factices.
– C'est sûr ! Mais celui qui m'éborgnera n'est pas encore né …
Nouveau silence. Pesant, étouffant. Fye continuait de sourire, mais il semblait complètement inaccessible, replié sur lui-même. Finalement, Kurogane croisa les bras et grogna :
– Ne me dis pas que tu crois que cette histoire de mauvais œil s'applique à toi ? On n'est pas de ce monde, nous, je te rappelle.
– C'est vrai, admit le mage d'une voix faible, mais … certaines malédictions peuvent transcender les dimensions.
Kurogane haussa les sourcils : son compagnon avait prononcé cette dernière phrase comme s'il parlait en connaissance de cause. Fye se leva et s'approcha de la fenêtre.
– Si vous avez besoin de sortir du palais pour chercher la plume, demain, vous pouvez y aller sans moi. Je ne veux pas vous causer de soucis par ma présence.
– Si tu crois qu'on va te laisser ici à te prélasser, tu te …
– Je ne plaisante pas, Kuro-sama.
Le ninja cilla, surpris de la froideur du ton. Il remarqua alors que Fye avait posé sa main sur le chambranle de la fenêtre et que ses doigts serraient la pierre si fortement qu'il en tremblait. Il ne s'agissait pas seulement de la malédiction qui pesait sur les gens de ce pays ; il y avait autre chose. Cependant, il devina à son attitude qu'il ne lui dirait jamais quoi. Il soupira :
– D'accord. Si c'est vraiment ce que tu veux. En attendant, on ferait mieux de dormir.
– Oui …
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La chambre de Sakura et de Shaolan était ornée de chaleureuses peintures aux tons ocre, dont les personnages jouaient de la musique et dansaient, faisant onduler leur corps en formant de gracieuses courbes. Tout comme celle de Fye et de Kurogane, elle comprenait deux lits disposés en parallèle. Sakura retira ses sandales et s'approcha de l'un d'eux : elle tâta le tissage canné du sommier et, constatant qu'il était solide, elle s'assit. Elle demeura silencieuse, le regard perdu dans le vide. Le récit de Sawa-Isis l'avait bouleversée. Cette femme avait vu l'homme qu'elle aimait être maudit, puis mourir devant elle … c'était vraiment triste. Au cours des différents mondes qu'elle avait traversés, elle avait rencontré plusieurs personnes qui avaient perdu un être cher. Dans le monde de Koryo, Chun'yan vivait seule depuis la disparition de sa mère. Dans le monde de Shura, le roi Ashura avait perdu le roi Yasha, mort de maladie. Chacune de ses rencontres lui avait fait prendre conscience de la chance qu'elle avait d'être entourée de ses compagnons. Elle partageait avec eux ses joies et ses peines quotidiennes et pouvait compter sur leur aide, quoiqu'il arrive. Sawa-Isis, elle, avait l'air si seule.
Les mains de la jeune fille se crispèrent sur sa robe : que ressentirait-elle si l'un de ses amis disparaissait ? Les visages de Kurogane-san, de Fye-san, de Moko-chan et de Shaolan-kun se succédèrent dans son esprit. Quand elle se figura les traits de l'adolescent, son cœur se serra plus fort. Shaolan avait été la première personne qu'elle avait vue, lorsqu'elle s'était réveillée dans la république de Hanshin. Sa nouvelle vie avait commencé avec lui. Il la soutenait, l'aidait, l'encourageait, la rassurait. Il était toujours à ses côtés et elle ignorait pourquoi. Pourquoi se donnait-il tant de mal pour elle ? Elle devinait de manière confuse qu'ils avaient dû se connaître avant qu'elle ne perde la mémoire. Mais pourquoi n'arrivait-elle pas à se rappeler de lui, dans ce cas ? À chaque fois qu'elle avait récupéré l'une de ses plumes, des souvenirs avaient ressurgi dans sa mémoire. Souvent, il s'agissait de souvenirs agréables, mais Shaolan n'y apparaissait jamais. Elle se sentait si coupable de ne pas réussir à se rappeler d'une personne qui était maintenant prêt à donner sa vie pour elle. Plusieurs fois, elle avait essayé, en vain. Quand il lui semblait retrouver une bribe de souvenir, elle perdait brusquement le fil de ses pensées et avait comme une absence. Lorsqu'elle revenait à elle, elle ne se rappelait plus de rien. Ce phénomène était étrange, car il ne concernait que Shaolan. Au bout de nombreuses tentatives infructueuses, elle avait fini par abandonner, découragée. Elle ne perdait pas espoir, cependant, qu'une future plume lui permette de retrouver les images, les émotions et les sensations de sa première rencontre avec le jeune homme.
Sakura songea que, paradoxalement, toute la vie qu'elle avait vécue avant ce voyage lui semblait lointaine, presque étrangère. C'était une existence si différente de celle qu'elle menait à présent. De vagues souvenirs de son père et de son frère lui traversaient parfois l'esprit, mais l'empreinte que ces gens avaient laissée dans sa mémoire lui semblait diffuse, difficile à saisir. Les souvenirs glissaient dans son esprit comme de l'eau courante entre les doigts, résonnaient dans sa tête comme de longs échos dont on ne parvient pas à identifier la provenance. Cela n'avait rien de comparable à l'empreinte que Shaolan imprimait jour après jour dans son cœur. Lui, tout comme Fye-san, Kurogane-san et Moko-chan lui paraissaient maintenant plus proches d'elle que toutes les personnes qu'elle avait pu connaître pendant sa vie au pays de Clow. Alors, parfois, elle avait envie de se dire que sa vie avait commencée avec eux. S'il leur arrivait malheur, et plus encore à Shaolan, elle savait qu'elle ressentirait la même douleur que Sawa-Isis lorsqu'elle avait perdu son mari.
À cet instant, Shaolan, qui était allé changer le bandage de sa jambe, revint dans la chambre. Il s'aperçut aussitôt de l'expression grave de la jeune fille.
– Princesse, tout va bien ?
Sakura sursauta, puis leva la tête. Ses yeux verts rencontrèrent ceux de Shaolan et elle sourit. Elle avait appris à reconnaître et déchiffrer chacune de ses expressions : son front constamment soucieux, ses épaules droites, son regard déterminé, son sourire doux, ce sourire qui murmurait en silence … quelque chose fourmilla dans l'estomac de la jeune fille, une sensation étrange. De l'admiration, de l'attraction … la peur de le perdre, aussi.
– Oui, tout va bien. Je repensais à ce que la princesse Sawa-Isis nous a dit. Fye-san avait vraiment l'air préoccupé. J'aimerais beaucoup qu'il se sente mieux.
Shaolan sourit : la bonté naturelle de Sakura ne cesserait jamais de le fasciner. Il s'approcha de son lit et lui dit doucement :
– Avec votre gentillesse, je suis sûr qu'il se sentira mieux.
– Et Kurogane-san ? J'ai bien vu qu'il était troublé. Vous savez pourquoi, n'est-ce pas, Shaolan-kun ?
L'adolescent pinça les lèvres et détourna le regard. Oui, il savait pourquoi. Mais il avait juré de ne rien dire, et de toute façon, pour rien au monde il n'aurait voulu infliger à la princesse le lourd fardeau de connaître le passé de leur ami ninja. Il releva la tête vers elle :
– Ne vous en faîtes pas. Kurogane-san est quelqu'un de fort et si nous sommes à ses côtés, tout ira bien. Demain, nous chercherons votre plume, princesse.
Sakura dévisagea intensément l'adolescent. Il émanait de lui une telle force, une telle détermination, quelle que soit la situation.
– Merci, Shaolan-kun. Pour tout ce que vous faîtes pour moi. Je ne veux pas être un poids pour vous, vous savez.
– Ce n'est pas du tout le cas ! s'empressa de répondre le jeune garçon.
– Quand vous êtes là, même si je ne me rappelle pas du passé, je n'ai pas peur de ce qui peut m'arriver à l'avenir, parce que … vous êtes là.
Shaolan cilla et ses joues rosirent légèrement. Sakura le dévisagea longuement, hésitante. Elle aurait voulu lui dire combien elle tenait à lui, mais les mots ne franchirent pas ses lèvres.
– Je … j'espère que je pourrai vous aider à trouver ma plume.
L'adolescent sourit à nouveau.
– Je suis sûr que oui.
Ce disant, ses doigts avaient frôlé ceux de la jeune fille. Celle-ci rougit : ce n'était pas la première fois qu'elle sentait son cœur s'accélérer lorsque Shaolan s'approchait d'elle. Elle le fixa intensément : la prochaine fois, elle se promit qu'elle réussirait à lui dire combien il était devenu cher à son cœur.
